‹ Mes amisChapitre 34 sur 42 · MONSIEUR DE BORNIER · texte numérisé non relu

MONSIEUR DE BORNIER

M. de Bornier, ce n'est pas le poète réaliste ou gentil, qui caresse en rimant les passions du jour : c'est le barde lyrique et inspiré qui fixe d'un œil clair les grandes idées et les grands modèles, qui fait vibrer les cordes les plus hautes de l'àme, et qui touche par les moyens nobles.

L'homme privé est modeste et simple : aucune prétention olympienne, une petite taille, un regard clair et droit, une allure franche et ouverte, des façons douces, une voix bien timbrée qui n'a rien de fulgurant et rien d'affecté. L'existence est comme le personnage, simple, unie, sans piaffements et sans parade. Depuis quarante ans, M. de Bornier est bibliothécaire : sa vie s'écoule à l'Arsenal, dans la vieille maison de Sully, à cent lieues du boulevard, uniforme et laborieuse, entre les livres et la famille. Il a suivi lentement, très lentement, l'avancement strictement hiérarchique, et c'est tout récemment qu'il a été nommé le premier fonctionnaire à la bibliothèque de l'Arsenal. C'est à un foyer studieux, chrétien, à un foyer d'honnête homme, que sont nées les filles du poète, ses filles

si belles toutes deux, la gracieuse enfant qui fut le charme ensoleillé de sa demeure, et cette autre encore, cette fille immortelle que créa son génie et qu'il léguera fièrement aux générations de l'avenir.

Elle est bien de lui et à lui celle qu'il a appelée la Fille de Roland, cette grande et noble figure qui incarne toutes les grandeurs de nos vieux paladins, et qui a suscité en nous le réveil de fiertés fécondes, après l'amertume de nos défaites !

Il brille en cette œuvre une flamme si intense, celle du patriotisme et de l'héroïsme, que ce sentiment général domine l'action, en absorbe et en éclipse le détail. Ainsi je me souviens d'avoir un jour assisté — en fort brillante compagnie — à une représentation de la Fille de Roland au théâtre des RR. PP. Oratoriens de Juilly. Assurément je ne prétends pas que les jeunes et inexpérimentés interprètes du collège nous aient montré les qualités dramatiques, l'art consommé de la Comédie- Française; mais il est un fait : c'est que dès les premières scènes, dès les premiers vers, toutes les âmes étaient comme enchaînées par la fascination du beau. L'enthousiasme avait saisi l'assistance, non par contagion, mais tout d'une pièce. Petits et grands, suspendus aux lèvres des acteurs, s'enivraient de cette poésie ferme, forte et vraie. Chaque pensée saillante était soulignée par un tonnerre d'applaudissements enragés. Après la ballade des épées, ce chant de triste et chevaleresque hommage à l'honneur des vaincus, la salle entière se souleva acclamant M. de Bornier qui assistait à la repré-

sentation; et le triomphe continu dura jusqu'à la fin. Or, comme, ensuite, pour se remettre de leurs émotions vives, les invités se promenaient sous les grandes futaies du parc, au bord des eaux vives, échangeant leurs impressions et leurs sentiments, l'un d'eux fit soudain cette remarque : « Mais, messieurs, il manquait un rôle; un personnage, le principal. Pour jouer la Fille de Roland, il faut une fille : il n'y en avait pas! Comment, diable, est-ce maintenant seulement, et après réflexion, que nous nous apercevons de son absence? » Et le curieux de l'affaire, c'est que l'absence du personnage n'avait, sur l'heure, frappé personne!... Ceci soit dit non seulement comme un hommage à l'adresse des arrangeurs qui avaient habilement modifié la donnée de la pièce et transposé certains rôles pour les besoins d'un collège de garçons; mais surtout pour montrer que dans la belle œuvre de M. de Bornier, ce qui domine, ce qui dépasse l'intérêt de la situation et même des rôles, ce sont les idées, si puissantes, si véritablement saisissantes, qu'un auditoire éminemment cultivé les avait retrouvées et applaudies avec entrain, sans s'apercevoir, tout d'abord, qu'elles avaient changé de bouche. Nous avions été séduits par la fille de Roland, sans remarquer qu'elle n'était pas là ! Nous avions subi le charme du beau, nous avions été transportés une heure dans ce milieu idéal et sain de grandeur héroïque, assez pénétrés par l'art, par la pensée générale du poète, pour oublier l'absence de son principal personnage qui avait cédé à d'autres ses beaux vers 1

Monseigneur Lagrange

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