MONSEIGNEUR LAGRANGE
La préoccupation littéraire, le goût des choses de l'esprit était si vivace dans le groupe de Mgr Dupanloup, que le commerce familier, quotidien, s'en inspirait tout naturellement, et que la conversation, la correspondance, toujours exemptes de pédanterie, revêtaient spontanément les formes classiques. Il n'était pas rare que l'évêque d'Orléans et ses grands vicaires improvisassent, dans la causerie ou dans une lettre intime, quelques distiques latins, donnant à leur pensée plus de pointe et d'énergie. Leur intelligence, nourrie d'Horace et de Virgile, adoptait aisément le moule de la poésie latine. Les ripostes s'entrecroisaient, graves ou rieuses. Commensaux ordinaires des grands écrivains de l'antiquité, ces amateurs éclairés du beau se faisaient du travail un jeu libre et fleuri. Dans leurs esprits riches et nourris, cette gymnastique sans contention développait singulièrement les facultés littéraires. Assurément ces productions fugitives ne sont point ambitieuses, elles n'aspirent pas aux honneurs de l'impression: le vent les emporte et leurs auteurs en font bon marché. Mais il se rencontre parfois à côté d'eux
des oreilles indiscrètes ou des mémoires tenaces.
Ainsi Mgr Lagrange me pardonnera de lui rappeler l'un de ces jeux littéraires, qu'il croit peutêtre oublié de tous. Le temps, le lieu, l'occasion de celui-ci ajoutent à son intérêt.
Alors que les fêtes du Jubilé pontifical avaient appelé beaucoup de Français à Rome, l'abbé Lagrange se rend un jour au Vatican, il tenait dans ses mains son troisième volume sur Monseigneur Dupanloup qu'il devait présenter au Pape. Les audiences se succédaient nombreuses et pressées. L'abbé dut attendre fort longuement son tour d'admission; or, comme il piétinait dans les vastes salles du Vatican, il remarqua dans la première un tableau de maître, la représentation de saint Sébastien percé de traits, et soulagé par un ange qui vient arracher les flèches plantées dans la poitrine du martyr. Puis ses yeux furent sollicités par d'autres objets. Mais voilà que dans la salle suivante il remarque le même sujet traité par un autre artiste; encore le saint, les flèches et l'ange. Puis, dans une troisième salle, un troisième saint Sébastien !
— Comme ce sujet se répète fréquemment ici!; dit à son voisin l'abbé Lagrange. Savez-vouS; pourquoi ?
— Sans doute, lui répondit le voisin, parce que; ce saint-là est du pays : Sébastien était officier! romain; il a été martyrisé ici... Et puis ce corps nu, palpitant sous les flèches, offre au pinceau laj matière de belles études, qui ont pu tenter de nombreux artistes.
— Vous n'y êtes pas, dit l'abbé; il me semble voir dans la représentation du martyre de saint Sébastien le symbole d'une histoire qui se perpétue vivante dans les murs de ce palais. Ce corps couvert de blessures, c'est l'Eglise, c'est la papauté, sans cesse assaillie d'épreuves, puis visitée par l'ange consolateur, qui pieusement arrache une à une les flèches sanglantes.
— L'image est au moins fort saillante, Monsieur le chanoine.
— Elle est vraie, je vous assure ; elle me frappe très vivement.
Et l'abbé s'absorba silencieusement devant un quatrième saint Sébastien... Puis il demanda un crayon à son interlocuteur et écrivit sur une page détachée de son carnet les distiques suivants :
Atria Pontificis, solus dum longa pererro,
Picta animum movit grandis imago meum.
Nobilis ac fortis, confossus membra sagittis,
Stat mart3T : stringunt vincula dura manus. Angélus at cœlo lapsus, fera vulnera curans,
Ac tela eripiens, auxiliator adest.
Ut vidi, ut stupui! Subito nam major imago
Ostendit sese martyris alterius.
Vaticana domus tenet hune regemque patremque
Captivum : Crispi spicula plura jacit.
Adsit Pontifici tandem, tandem angélus ille
Saucia qui curet, raptaque restituât!
Hoc ego conspiciens effundo vota, precesque ;
Et mœsta cordi spes revocata redit.
Voici le sens de cette improvisation :
Quand je parcours le palais du Pontife, Une grande peinture me frappe,
Celle d'un noble martyr attaché par les membres,
Et percé de flèches cruelles Mais du ciel descend un ange secourable,
Qui arrache les flèches et panse les blessures. J'ai vu et j'ai songé ; car m'apparaissait en même temps.
L'image plus auguste d'un autre mart3^r. Celui-là est captif au Vatican : c'est le Père et le Roi.
Crispi lui décoche mille traits. Ah qu'il vienne, qu'il vienne enfin le messager céleste,
Pansant les plaies du Pontife et lui rendantle bien volé. Tel est mon vœu, telle ma prière, devant cette peinture,
Et l'espérance vient consoler ma tristesse !
L'improvisation fut très goûtée des assistants, puis la feuille disparut, oubliée, dans le volume que portait l'abbé. On attendit longtemps encore, on parla d'autre chose.
Enfin M . Lagrange est introduit à son tour devant le Pape ; il lui fait hommage de son livre. Le Pape lui en parle avec bienveillance, puis ouvre le volume : la feuille où étaient crayonnés les distiques sur saint Sébastien s'en échappe.
— Qu'est ceci? dit Léon XIIL
L'abbé s'excuse : le Pape veut lire. Lui aussi fait des vers latins : il est juge compétent. Quand il arrive aux flèches de Crispi, il sourit, il répète tout haut le passage.
— Je garde votre poésie, fait-il.
— Saint-Père, laissez-moi du moins me relire, me recopier : j'ai improvisé si rapidement!...
— C'est très bien comme cela... Ce Crispi qui me darde!... Ce Crispi célébré en vers latins!
Quand le nom de M. l'abbé Lagrange fut proposé au Pape pour un évêché de France. Léon XIII
s'est-il souvenu du littérateur qui Pavait un instant égayé? Peut-être. Il aime les latinistes et goûte les belles lettres. L'évêque de Chartres, à son exemple, continuera la tradition des prélats qui savent bien dire.
Le marquis de Dreux-Brézé