LA DUCHESSE D'AVARAY
Elle appartenait à cette génération qui disparaît, et qui avait multiplié, dans les grandes familles françaises, les femmes au tempérament intellectuel et moral solidement trempé, ces filles des aïeules tombées sous le couteau, vaillantes héritières des fortes vertus, de la grâce simple et attrayante, qui assuraient autrefois l'honneur et le charme du foyer.
La fierté des Mortemart a été légendaire, autant que l'éclat de leur bravoure. Leur fille, née presque avec notre siècle, n'avait rien retenu de cette hauteur héréditaire, qu'eût pu rappeler seule sa haute et noble stature, demeurée svelte et élégante, malgré les années. Sa bonté gracieuse et riante demeurera légendaire parmi les pauvres du Blésois et aussi parmi les pauvres de Sainte-Clotilde. Dans le monde, elle est demeurée jusqu'à sa fin le le type achevé de la courtoisie accueillante, simple, enjouée, qui distinguait la vieille société française. Sa bienveillance encourageait les jeunes timidités; elle aimait à grouper autour de sa table et dans son hospitalier salon les débutants de la littérature,
aux côtés des gloires acquises, qui s'empressaient autour de cette brillante intelligence.
Aussi vive d'esprit que de cœur et d'allure, cette octogénaire aimait la lecture sérieuse, causait du présent et du passé, avec une netteté sereine et indulgente, qui faisait oublier les heures. Un jour comme nous nous ingénions par jeu, à trouver séance tenante le nom des quarante académiciens, elle gagna la partie en les énumérant tous, avec un mot juste sur chacun.
Ses beaux ombrages du faubourg Saint-Germain lui donnaient à Paris l'illusion de la campagne : aussi ne se rendait-elle à Avaray que fort tard dans la saison : elle recevait volontiers dans son jardin de la rue de Grenelle, entourée de sa famille, et dirigeant la conversation avec une aisance achevée, avec des attentions touchantes pour le plus humble visiteur. Dans son cercle, régnaient le bon ton et le bon goût, sanctuaire délicat, où, sans aucune affectation, se réunissaient toutes les attractions de la bonne compagnie.
La duchesse écrivait avec un charme littéraire, tout naturel, tout spontané. Une lettre qu'elle m'adressait d'Avaray peu de jours avant sa mort, tracée avec la netteté ferme et fine d'une main toujours soigneuse, s'inspire encore de sa bonté en éveil, de son indulgence gracieuse et des souvenirs classiques les plus nourris. Cet esprit si vivace et si charmant, ce cœur qui n'avait point vieilli, se peignait lui-même dans ces mots :
— Avouez-moi votre âge, disait la duchesse d'Avaray à Xavier Marmier.
— J'ai vingt-cinq ans... trois fois!
— Alors, mon cher immortel, je suis votre cadette ! Moi, je n'ai que vingt ans... Je les ai même quatre fois !
Xavier Marinier