XAVIER MARMIER
Dans le monde des lettres, il n'est assurément pas de physionomie plus sympathique et plus bienveillante que celle de cet aimable et doux vieillard, à l'œil vif et riant, aux manières courtoises, à l'esprit discret et délicat, au fin langage, au cœur large et chaleureux.
Les salons où l'on cause connaissent et aiment ce charmeur qui conte si bien, qui a tout vu, tout retenu, qui a rapporté de ses lointaines pérégrinations à travers le monde et de son long voyage à travers la vie, un trésor, la bonté.
Chez Mme la duchesse d'Avaray, chez Mme la duchesse de Galliéra, chez le comte de Mérode, chez la comtesse Paul de Ségur, M. Marmier trouve un couvert mis, des auditeurs attentifs, des amitiés profondes et respectueuses. Ses contemporains l'entourent comme le plus érudit témoin des anciens jours, et les jeunes se sentent attirés par cette bonhomie enjouée, sereine, par ces récits gracieux où se balancent dans la plus heureuse mesure, la verve et la bonté.
M. Marmier n'était pas majeur encore quand il
publia son premier écrit, un volume de poésies; un vers de ce livre peint bien la jeunesse de son temps et la hâtive fébrilité de ses contemporains :
Mais j'étais jeune alors!... Aujourd'hui, j'ai vingt ans!
Que d'œuvres ont marqué, depuis, les étapes de cette laborieuse carrière! Chaque année, pour ainsi dire, a grossi le trésor. Histoires, traductions, récits de voyages, études littéraires et ethnographiques, nouvelles, romans, souvenirs, ont tour à tour charmé les lecteurs délicats. Plusieurs fois l'Académie a honoré l'auteur de ses couronnes, jusqu'au jour où, bien inspirée, elle lui a ouvert ses portes toutes grandes.
Et ces travaux si considérables se sont poursuivis sans préjudice des longs et magnifiques voyages qui ont si richement meublé la mémoire de M . Marmier. Il parle de l'Islande, du Danemark, de la Suède, de la Russie, de l'Orient, du Nil, avec une aisance, une précision merveilleuses, conservant de chaque région une image nette et colorée, plaçant avec à-propos les anecdotes et les tableaux, sans prétention, sans emphase, sans jamais fatiguer personne.
Est-il question de l'Amérique méridionale, il se souvient des impressions qu'il a éprouvées dans les pampas et de ce salut charmant et chrétien qui l'accueillait au seuil des haciendas perdues au milieu des pâturages : Ave Mai'ia piirissimaï
Dans l'extrême nord, il a laissé des amis et l'on vient de donner son nom à un cap.
Au Canada, il a trouvé avec émotion les atta-
ches françaises et des sympathies personnelles que le temps n'a pas émoussées. Il n'en parle qu'avec attendrissement; et cette terre est devenue comme sa seconde patrie. Aussi, lorsqu'il fut récemment question de députer là-bas un membre pour présider à la fondation d'une Académie canadienne et relier la petite France aux traditions littéraires de la grande France, ses collègues du palais Mazaain le désignèrent-ils tout d'une voix pour cette mission d'honneur. Son âge et l'état de sa santé le privèrent de cette joie, à laquelle il ne sut pas renoncer sans de longues hésitations.
Mais tous ses voyages ne l'ont pas entraîné si loin. Il a vu autour de lui, et gardé l'histoire du passé, comme l'histoire du lointain. Un hiver, au salon bibliographique, on l'entendait retracer daus une causerie très attrayante le tableau d'un village, avant nos bouleversements politiques. Il peignait les mœurs et les coutumes des paysans dans sa chère Franche-Comté, son lieu natal, auquel il pense si souvent et dont il parle avec tant de grâce.
L'important bagage littéraire de M. Marmier ne se distingue pas seulement par les qualités académiques. Il mérite un plus rare éloge. L'auteur a écrit sur tout, s'est exercé dans tous les genres : or dans cette masse de productions si diverses, il n'est pas une page dont il ait à se repentir. Vous pouvez prendre les yeux fermés un volume dans sa collection et le placer sans l'ombre d'un souci entre les mains de votre fille î Je ne crois pas qu'on puisse faire d'un écrivain fécond, qui a travaillé
sans trêve durant cinquante ans, un plus enviable éloge !
C'est dans un modeste petit appartement du faubourg Saint-Germain, tout près de l'église Saint-Thomas d'Aquin, que j'ai connu la verte et douce vieillesse du grand voyageur.
Calme retraite aux sobres et pacifiques coutumes. Elle a cependant son luxe, le luxe des livres. Il y en a partout; ils sont rangés, ils sont empilés et envahissent toutes les pièces. Mais le nombre n'est pas la confusion. Le maître sait la place de chaque volume, soigneusement relié, souvent consulté, obligeamment prêté. C'est au milieu de tous ces amis muets qu'il déjeune d'un œuf à la coque, qu'il écrit, et qu'il reçoit, le sourire aux lèvres, les visiteurs de son laborieux ermitage.
Pour peu que vous ayez eu besoin d'un appui littéraire, d'un conseil, d'un service, vous avez frappé à cette bonne vieille porte cochère, qui ne s'ébranle pas à la sonnerie d'un bouton électrique, mais à l'appel d'un marteau d'aman; vous avez gravi cet escalier ancien, sans prétention; vous avez visité cet intérieur modeste, discret et cordial.
Toutes les illustrations de notre temps ont salué cet humble et attrayant foyer, qui s'effondrait naguères sous la pioche des démolisseurs.
Un jour, la bonne de l'académicien vient l'aviser qu'un monsieur se présente.
— Qui cela?
— Un nouveau, bien sûr : je ne le connais pas. Faut-il le renvoyer?
— A-t-il donné son nom?
— Oui : un monsieur Saxe, qu'il dit.
— Je n'ai pas besoin de trombones, Annette ; mais je le dirai moi-même. Faites entrer.
Et la bonne, déliante, introduit M. Saxe sans le perdre de vue.
C'était S. A. R. le grand-duc régnant de Saxe- Weimar 1