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MONSEIGNEUR LABELLE

Ce singulier personnage se nomme familièrement le curé Labelle. On lui doit les progrès de notre race, les pas gigantesques de la colonisation française dans l'empire canadien, où les anglais demain seront surpassés par le nombre croissant, par l'influence, par le développement inouï de la population qui parle notre langue, et qui persiste à se regarder comme sœur de la nôtre.

Ce curé de campagne, ce conquérant pacifique et patriote a jeté dans les déserts de l'Amérique septentrionale des voies ferrées, des fabriques, et surtout des villages de colons, qui avancent chaque jour davantage la limite de la civilisation et le progrès de la richesse agricole, avec celui de la race française. Dans toute la confédération canadienne son nom résonne comme celui d'un victorieux, et je ne crois pas qu'on puisse rencontrer un souverain plus populaire.

Cet homme extraordinaire est un fort, solide, et riant apôtre, qui ne se pique pas de beau langage, et qui ne mâche pas ses mots quand il exhorte à

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la fécondité les femmes du Canada, leur demandant des fils sans nombre pour que la race française couvre de ses rejetons les régions inhabitées, s'empare du sol et domine l'Amérique du Nord.

Sa bonhomie énergique et simple attire dès l'abord et sa conviction de colonisateur vous pénètre.

Il subjugue, il entraîne vingt jeunes ménages, solides, chrétiens, travailleurs; il les amène dans la forêt et leur taille leur domaine. Quand le défrichement est en bonne voie, le village créé, le curé Labelle s'en va dix lieues plus loin avec d'autres colons. Les centres se multiplient, la population s'accroît, la culture s'étend.

Ces saines et neuves populations grandissent, prospèrent dans une proportion fabuleuse. Le curé Labelle les visite, les reconforte, les secourt, les encourage, les associe, les constitue en paroisses et en municipalités, demeurant l'arbitre préféré dans toutes les divisions, pacifiant les querelles, prêchant partout et sans trêve la croisade de la colonisation à outrance, la croisade patriotique et sacrée de la diffusion de l'élément français sur les terres vierges du Nord, la mise en valeur de toutes les activités dans la sphère agricole qui s'ouvre à tous sans restrictions et sans limites!

Cet Hercule, taillé au rabot, qui devise, la pipe à la bouche, en vieux langage normand, sait mettre la main à la pâte, et semble ne pas connaître d'obstacles. Rien ne l'étonné... pas même les raffinements de notre Europe, auxquels il n'entend rien. Quand il vint à l'exposition d'Anvers, un

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mauvais plaisant le conduisit, sans le prévenir, à un ballet de café-concert.

— Ah ça, fit-il, après un instant, qu'est-ce qu'elles ont à tourbillonner, ces filles-là? Une Canadienne en pourrait bien faire autant : mais elle fait mieux; elle nous donne de petits colons, elle fait des Français en Amérique! Elles m'étourdissent celles-ci. Reste là, compère, si cela te va, moi, je vais dire mon rosaire dans l'antichambre!

Parfois, ce rustique de belle humeur et de bel appétit a abandonné ses forêts. On a vu sa soutane râpée dans les corridors du Parlement fédéral à Ottawa ou dans le cabinet des ministres; il venait solliciter ardemment un embranchement de chemin de fer, une route, pour une nouvelle ville fondée par lui, la veille; il insinuait, il raisonnait, il tempêtait... il obtenait, infailliblement. Un autre jour on l'a vu arriver à Montréal suivi d'un long convoi de bois; il avait dit à ses colons que les pauvres de la grande ville mouraient de froid : les colons apportaient de bien loin leur offrande!

Ce type de puissance et de caractère vous empoigne quoique vous en ayez; il est irrésistible. Je l'ai suivi dans une longue exploration, sa verve ne l'a pas abandonné un instant; il fallait boucher ses oreilles pour éviter d'être trop convaincu, pour échapper aux lots de colonisation qu'il veut attribuer aux plus récalcitrants.

Et partout et toujours, l'amour de la France s'unit à la foi religieuse dans Tàme du gigantesque colonisateur. Quand le Français de France arrive avec lui au milieu des canadiens-français, il leur

jette la bonne nouvelle, et tout aussitôt la population se rassemble ; l'ostensoir est placé dans l'église sur un trône de lumières, au milieu des drapeaux tricolores ; le Te Deum, la Marseillaise^ et les vieux chants royalistes de France éclatent successivement, dans une confusion enthousiaste, qui témoigne de sentiments bien chaleureux, et qui dans son naïf charivari arrache des larmes au plus indifférent. Ainsi, grâce à cet homme, à son indomptable énergie, le continent septentrional devient terre française. Prononcez son nom au Canada, tous s'inclineront avec amour. Et ce nom la France le connaît à peine!

Cette stupéfiante activité, ces succès inouïs, ces services rendus à la civilisation, Rome les proclamait naguère en attribuant au curé Labelle les honneurs prélatices et les insignes épiscopaux; mais les Canadiens ont grand'peine à modifier l'appellation populaire. Pour les pionniers du ^ désert, le père et l'ami restera longtemps encore le curé Labelle, plutôt que monseigneur Labelle. D'autre part, le gouvernement canadien a voulu conférer à ce bienfaiteur insigne du pays un titre et une autorité qui lui permissent de pousser officiellement son œuvre civilisatrice. Le curé Labelle a été créé naguère directeur de la colonisation. Mais cet honneur n'a rien ajouté à sa tâche et rien à son prestige. Le rude homme échappe visiblement à la gêne du rouage administratif : il opère spontanément, il va de l'avant, il mène ses colons, il défriche, il sème, sans souci des ministres qui passent, porté par le tacite suffrage de ses concito-

yens,etauxapplaudissementsdetous,surunpavois qu'élèvent bien haut tous les canadiens-français.

Singulière situation que celle-là! Les dignités officielles ont pâli près d'elle sans la rehausser! L'homme et son rôle se sont trouvés au-dessus de ce qui grandit les autres hommes ! Les manteaux surajoutés ont glissé à terre 1 L'apôtre de la charrue l'apôtre du nom français, dans sa simplicité paysanne, dans son énergie de colon, dans son obstination pratique, est demeuré lui-même et supérieur à ses titres nouveaux!

Et ce vaillant est tombé !

L'année dernière, nous le fêtions en France ! Paris l'a applaudi!

Le brave homm.e !

Le jour même où le curé Labelle débarquait à Paris, il fut invité à dîner dans une maison opulente, chez le prince Bonaparte Wyse. Il accepta avec sa rondeur toute rustique et lit, à l'heure dite, son entrée dans le salon de son hôte, en costume de voyage, en jaquette et en bottes, sans aucun embarras, sans se montrer nullement intimidé par l'éclat des lumières et le scintillement des toilettes. L'allure de ce corpulent villageois causa d'abord quelque surprise au milieu du cercle élégant, et peut-être y eut-il quelques sourires derrière les évantails : mais en vérité les sourires ne durèrent pas. En dépit de l'accent de terroir, en dépit du gros parler populaire, et des bottes, et de la pipe, et du gros appétit, tous furent bientôt captivés. Quand le diable d'homme eut commencé à raconter sa vie et celle de ses colons français, et

le labeur, et la réussite et l'accroissement des familles jetées par lui dans les plaines de l'ouest et dans les forêts du nord, il empoigna son auditoire avec une puissance fascinatrice. Les habits noirs et les robes décolletées se groupaient autour de lui, et toutes les poitrines de l'auditoire se soulevaient haletantes, devant ce pionnier géant, si simple et si éloquent dans son vieux langage pittoresque d'américain bas-normand.

Mais comme il était très fin sous sa rustique enveloppe, il comprit dès cette première heure que les raffinements d'Europe exigeaient une autre tenue, et trois jours après, se présentant à dîner chez moi, il revêtit sa soutane prélatice, faisant admirer à tous les splendeurs violettes de sa traîne avec une ingénuité d'enfant, et nous disant : « Remarquez bien : c'est pis qu'un évêque! » Inutile d'ajouter que la grosse pipe canadienne sortait de la soutane violette comme elle était sortie l'autre fois de la jaquette... et que la séduction complète, sincère opérée sur les convives, ne fut ni moins rapide, ni moins profonde. Elle se doubla même d'une émotion vive, quand on entendit l'hercule conclure tout simplement : « Vous me faites bien de l'honneur, messieurs et dames, et vous me témoignez plus de considération que je n'en vaux. Je vais écrire cela à maman au Canada; elle en sera contente. Elle est bien vieille; alors, vous comprenez, faut pas perdre une occasion de lui faire plaisir! »

La correspondance occasionnée par son passage en France a été considérable. Elle fut l'un des plai-

sirs de Mgr Labelle. Il fallait le voir rire à se tordre en passant à ses amis les lettres qu'il recevait et dont beaucoup étaient franchement comiques. Ce laboureur, ce colonisateur, qui cherchait en France des bras, des hommes d'action, des hommes de peine, des laboureurs, des défricheurs de forêts, recevait les confidences de braves employés, de buralistes, de pauvres mères découragées. « Monseigneur, lui écrivait-on, prenez, je vous en prie, mon fils dans vos forêts : il n'a fait ici rien qui vaille; mais il touche agréablement du piano; et il a versifié l'autre jour un assez joli sonnet ! » Un autre se lamentait sur ce que ses heures de bureau étaient trop longues et trop peu payées: « J'espère, Monseigneur, que vous pourrez me donner un emploi moins pénible! » Un autre proposait avec acharnement un stock invendu de cuillères à café; un autre voulait écouler l'édition entière de ses œuvres pédagogiques.

Bien entendu ce ne furent pas ces recrues-là que choisit le pionnier américain : il emmena de solides famille agricoles, qu'il dota là-bas de terres importantes, après s'être assuré de leur activité rurale, de leur courage, et de leurVude travail.

Puis, avant de quitter l'Europe, il se rendit à Rome. Quelle impression fit sur les esprits délicats et raffinés de la Chancellerie romaine ce prêtre à la rude faconde? Il a raconté que la bienveillance du Saint-Père l'avait longuement retenu; que celui-ci l'avait exhorté à conserver dans l'administration de l'agriculture le poste à lui conféré par le gouvernement canadien; et que le pape même avait

écouté avec bienveillance les projets du hardi pionnier pour la restauration du pouvoir temporel. Ces projets — songez que c'est un Américain qui parle, — consistaient à canaliser le Tibre, à rendre Rome port de mer, aux frais du Saint-Siège; et, du coup, le travail et la richesse étaient rendus à l'Italie appauvrie; le canal avec ses deux rives étaient attribués au pape entrepreneur : et voilà rétablie la souveraineté pontificale ! Cela ne faisait pas un pli dans la pensée de Mgr Labelle.

Quelle que soit la bienveillance prêtée au militant prélat par la cour pontificale, il est certain cependant que les derniers mois de sa vie ont été attristés et tiraillés. Des canadiens moins rustiques ont estimé que sa bonhomie trop ronde, son langage trop simple, donnaient une fausse idée de leur civilisation toute française et s'en disaient humiliés. Certains de ses compatriotres ont jugé aussi que sa personnalité débordante effaçait trop bruyamment aux yeux des français le rôle et l'action de dignitaires officiellement plus élevés. Mgr Labelle a-t-il tout fait pour éviter les critiques de ce genre et désarmer ses ennemis? Il nous est difficile d'entrer dans l'examen de cette question essentiellement locale et pour laquelle nous manquent bien des éléments d'appréciation. Nous ne pouvons que regretter des aigreurs et des tristesses assombrissant les derniers jours de ce vaillant apôtre, si sincèrement dévoué à l'œuvre de l'expansion française, si intéressant dans sa personnalité énergique, active, créatrice, si sympathique à tous ceux de nos compatriotes qui l'ont approché.

Le marquis de Pimodan

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