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CHARETTE EN AMÉRIQUE

Il existe chez Charette, en manuscrit, un curieux ouvrage, un beau volume. C'est l'histoire du voyage triomphal accompli par le général en Amérique; un vrai monument d'honneur élevé par la Petite-France à la gloire de la Grande- France, par le Canada fidèle à sa mère-Patrie; un monument magnifique qui perpétue une durable alliance entre des âmes amies, séparées par l'immense Océan, mais confondues dans un même amour pour les chères traditions religieuses et nationales.

Une partie de l'ouvrage est consacrée aux photographies, aux sites, aux souvenirs offerts, aux adresses, aux télégrammes, aux hommages du Canada, protestant de sa fidélité pour les affections de la France chrétienne et monarchique. Il y en a sur parchemin, sur soie blanche, qui brillent en lettres d'azur et en lettres d'or. On ne feuillette pas sans émotion ces illustrations merveilleuses, ces documents autographes, car il s'en dégage un sentiment loyal et profond; ils justifient la devise

française retenue par le Canada et gravée au frontispice du volume : « Aime Dieu et va ton chemin! «

Mais il est une partie du volume plus intéressante encore : c'est le texte de l'écrivain, ce sont les notes personnelles du général.

Elles débutent par un aperçu clair, concis, sur le pays, sur ses habitants et sur leurs moeurs. L'auteur peint brièvement, sans phrases, en style de rapport : on sent, sous chaque mot, le nerf avec la vérité, l'observation juste avec l'enthousiasme contenu :

« Les Canadiens français sont plus Français que nous, ayant gardé la légende, la langue, les idées et surtout la Religion de nos pères. Fidèles malgré notre abandon, ils ont toujours les yeux tournés vers la France, subissent le contre-coup de nos révolutions, mais restent, quoi qu'il arrive, les Français de la vieille France...

« La position politique des Canadiens français est assez étrange et délicate. Obligés de soutenir le gouvernement, malgré leur antipathie profonde pour le conquérant et le protestantisme : placés entre leur loyauté pour leur gracieuse souveraine et leurs idées religieuses et patriotiques de Canadiens français, ils sont forcés de voter avec les conservateurs protestants auxquels ils seraient pourtant désolés d'apporter un concours trop efficace. Ils s'entendent à merveille à résoudre les difficultés de cette situation un peu fausse, subissent ce qu'ils ne peuvent empêcher, défendent pied à pied leurs droits et gagnent du terrain tous les jours...

« Le peuple canadien aime les discours, les assemblées, et chacun a son speech en poche qu'il est sûr de placer au grand contentement de tout le monde...

« Le paysan ne thésaurise pas; il mange ce qu'il gagne. Pas ou peu de pauvres.

« ... Je ne parlerai pas de la forme du gouvernement, elle est connue. Mais plus je vais et plus j'admire le bon sens du peuple anglais, laissant au pays conquis sa complète autonomie. Je ne croyais pas que l'on pût jouir de tant de liberté !...

« Le sentiment que l'on éprouve en songeant que tout ce grand pays a appartenu à la France, jusqu'à la Louisiane, est indéfinissable. Remords et désespoir d'avoir abandonné des frères qui sont restés fidèles malgré notre ingratitude : hommes durs à la fatigue, aventureux, pionniers infatigables, dignes de leurs pères qui ont conquis le pays sur les sauvages et qui ont combattu pendant la guerre de Sept Ans : à la veille peut-être, grâce à leur expansion aux Etats-Unis et au Manitoba, de changer, tant au point de vue catholique qu'au point de vue français, l'équilibre social et politique du nouveau monde et de peser sur les destinées de l'avenir ! »

Puis vient, au jour le jour, le récit du voyage et des ovations.

A l'arrivée en gare de Montréal, la foule est si compacte que le plancher du quai s'effondre ! Le général échappe aux manifestants : c'est la voiture de son compagnon qui arrive à l'hôtel, entourée de vingt mille hommes, drapeaux en tête !

c( Quelles émotions dans cette soirée ! Je n'entends parler que français, et cependant nous ne sommes qu'à Montréal où l'élément anglais domine! »

La marche triomphale se poursuit au milieu des guirlandes, des étendards; partout des adresses, des compliments en vers et en prose.

A Saint-Hyacinthe, où l'on conserve précieusement un dais qui a servi au baptême de Monsieur le comte de Chambord, le général arrive par train spécial : la garnison est sous les armes : harangue du maire et du président :

« Messe : long sermon. Sur une estrade, deux petits Saint-Jean en maillot rose, couronnés de fleurs avec des peaux de mouton. L'un d'eux est tombé pendant la cérémonie, s'étant endormi, grâce à une chaleur épouvantable... »

Après les réceptions officielles, le général réunit ses zouaves; puis vient un banquet magnifique, suivi de toasts, de feux d'artifice, et servi par les dames de la ville :

« Il y en a de bien jolies. »

L'ordre est admirable :

« Les jeunes gens à cheval faisaient la police. Tout le monde gai, en train, sans tapage. Je n'ai pas vu, pendant mon séjour au Canada, un homme ivre. »

Les ministres, les députés, s'empressent à ces fêtes qui prennent un caractère national. Ici des flottilles, là des ballons : le Casteljidardo, le Mentana; ailleurs la canonnade; les paquebots se pavoisent.

Les stations des raihvays sont décorées de bouquets. On joue des pièces de circonstance, notamment un drame intitulé : Patay.

Les sauvages eux-mêmes sont entraînés par l'enthousiasme universel; les chefs iroquois et les chefs hurons apportent des présents au général 1

A Québec, l'empressement de la foule est tel que cinquante policemen peuvent à peine faire un chemin au général entre la gare et sa voiture : un quart d'heure pour cinquante pas; le corps des pompiers l'escorte, musique en tête et torches allumées.

Au Saiilt de Montmorency, sur le fleuve Saint- Laurent, vingt-cinq voitures lui font cortège.

Le lord gouverneur marquis de Lorne et S. A. R. la princesse Louise, son épouse, fille de la reine Victoria, l'invitent à leur table; et à Ottawa, la capitale politique, où le général a passé trop rapidement, le programme inexécuté comportait une revue des dragons de Sa Majesté.

Et dans cette course triomphale, que d'incidents!

Charette va saluer le drapeau de Carillon :

« J'avoue tout franchement que j'ai pleuré comme un enfant. C'est que le premier livre militaire que j'ai lu a été celui de la guerre de Sept-Ans, et que la vue du drapeau de Montcalm a réveillé en moi le souvenir de m^es premières impressions de gloire militaire; et que Montcalm a toujours été le héros qui a hanté ma jeune imagination. Je ne sais ce que j'ai dit, mais la personne chargée de la garde du drapeau m'en offrit une parcelle. »

A Trois Rivières, l'évêque et son clergé reçoi-

vent le général, aux côtés du corps municipal : ce prélat canadien est un colonisateur, un héros; écoutez Gharette :

« Missionnaire dans le Manitoba, il est attaqué par trois mille Indiens, et voyant ses deux cents émigrants perdre courage, il prend le commandement, fait un retranchement avec les chariots, poste ses hommes, monte sur le char le plus élevé, un Crucifix dans une main, une hache dans l'autre, échappe miraculeusement à la mort, relève le courage des assiégés, qui, après un combat de quatre heures, mettent les ennemis en fuite ! »

Une mention fort modeste revient souvent dans ces notes :

« Je m'embrouille dans mon discours... je me trompe sur mon balcon... j'oublie... »

La modestie de ce vaillant souffre visiblement de tant d'honneurs :

« On nous oblige, coûte que coûte, à nous mettre dans des fauteuils dans le haut de l'église, comme de jeunes mariés. »

Une fois, le général se trouble devant des écoliers qui le haranguent et l'acclament chaleureusement. « Il n'y a, dit une personne présente, il n'y a que les braves qui pleurent devant les enfants !

Enfin le général arrive aux chutes du Niagara, qui séparent le Canada des Etats-Unis, et il se rend, en franchissant la frontière, ce noble témoignage auquel applaudiront les deux Frances :

« Ma présence au Canada a eu pour résultat d'augmenter, si faire se peut, le dévouement du clergé et du peuple pour le Pape et pour le Roi,

c'est-à-dire pour les principes de la Religion et de la Légimité en France. »

Arrêtons-nous à la dernière étape, à Toronto : il s'y produit un incident curieux.

Le wagon retenu pour le général est envahi par d'autres voyageurs. Un sénateur canadien monte sur le marchepied, et s'adressant aux citoyens des Etats-Unis :

— Quoi! gentlemen, ne savez-vous pas pour qui ces places? Mme la marquise de Charette est la fille du général Polk !

Aussitôt les acclamations éclatent; tous saluent et se retirent.

En effet, nommer cet illustre guerrier sudiste, c'est rappeler à l'Amérique l'une de ses gloires les plus pures. Les Etats du Nord ont combattu avec rage les sécessionnistes ; mais ils ne méconnaissent pas leurs prodiges de valeur, et le nom des héros sudistes jouit d'une renommée persévérante.

Ce que n'ajoutent pas les notes du général, puisqu'elles sont relatives au seul Canada, mais ce qu'il raconte avec un enthousiasme chaleureux, ce sont les impressions de son voyage dans l'Etat de Tenessee, où le nom de Polk est demeuré populaire.

Les sentiments les plus élevés s'étaient perpétués avec les traditions aristocratiques dans ces vieilles familles sudistes, héritières de l'ancien patriciat colonial que les noirs servaient, dans les liens d'une affection héréditaire, plus heureux souvent au foyer paternel de leurs maîtres qu'ils ne le sont

devenus dans Tabjection et dans le mépris de leurs prétendus libérateurs.

Quand le général et la marquise de Charette visitèrent les domaines de la famille Polk, la nature avait réparé dans les bois les cruels outrages de la guerre sécessionniste; les grands arbres hachés à plaisir avaient poussé leurs libres rejetons dans le parc abandonné; les branches brisées, se piquant dans le sol, avaient confondu leurs pousses nouvelle, entre-mêlant partout d'inextricables berceaux. Longtemps tous deux errèrent dans ce dédale en proie aux sentiments qu'évoquent de tristes et grands souvenirs.

Soudain paraît une vieille négresse; elle a voulu mourir aux lieux où elle a vécu : elle est demeurée là solitaire, pleurant les jours d'autrefois et ceux qu'elle a aimés. On lui a laissé une hutte sous les grands arbres.

Mme de Charette la reconnaît et court à elle.

— C'est toi, nourrice !

La pauvre femme s'émeut, et après les premières caresses :

— Qui est ce maître?

— Mon mari, nourrice : un Français.

— Ah ! votre mari !

Et la vieille, marchant droit au général, le regarde bien en face en croisant les bras :

— Il faut que vous la fassiez heureuse, monsieur : c'est la rose du Tenessee que vous avez emportée au delà des grandes eaux; nous ne l'oublions pas : nous la suivons du cœur!

L'humble négresse répétait sans le savoir la

gracieuse image qu'un poète anglo-canadien a heureusement employée et que nous retiendrons en fermant le volume :

— Le Lys de France et la Rose du Sud étaient faits pour s'allier.

Lamartine

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