‹ Mes cheveux blancs: poésieChapitre 10 sur 61 · MON TIROIR · texte numérisé non relu

MON TIROIR

Il est une place choisie

Dans un tiroir de mon bureau ,

Où ma prose et ma poésie

En naissant trouvent leur berceau.

Tous deux débutent dans la vie Comme de vrais enfants gâtés ; De la critique et de l'envie , Dans ce nid ils sont abrités.

Mais sitôt que je les envoie Dans les journaux et les recueils , Sur cette périlleuse voie Pour eux surgissent raille écueils.

Le public les toise, les brave; ils n'ont plus, pour être soufferts, Les vins généreux de ma cave Et les douceurs de mes desserts.

ils sentent, loin de leur enfance.

Tout le prix de Taifection D'un père qui , pour leur défense.

Se changeait en amphitryon.

Combien de pages bien-aimées Sûres chez moi d'un tendre accueil, Qui chez le libraire , imprimées, N'auront qu'un dédaigneux coup d'œil !

Ceux qui craignent les vers , sans doute.

Pullulent aux bords du Léman ; Aussi pour les mettre en déroute Mon tiroir est un talisman.

Ce nid que je choie et j'adore , Sans peur, ils ne sauraient le voir; Pour eux c'est la boîte à Pandore Et tous les fléaux , moins l'espoir.

Lorsque vers lui ma main se porte , Lorsque j'en saisis le bouton , Je les vois courir à ma porte Comme menacés d'un bâton.

Si chez moi le fâcheux s'oublie, S'il met ma constance aux abois , Par cette manœuvre polie J'en fus délivré bien des fois.

Avec ses vers, jadis Orphée Attirait les bétes à lui ;

Pour moi, je m'érige un trophée Quand grâce aux miens elles ont fui.

Quel bonheur s'il vient un poète Indulgent aux vers du terroir!

J'ouvre à cet ami qui me fête Mes bras, mon cœur et mon tiroir.

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