SONGE, MENSONGE
Je voudrais bien savoir, quand je ne serai plus, Si ma prose et mes vers seront goûtés et lus. L'amour-propre dit oui, mais la raison proteste; Car Taustére raison, qui veut qu'on soit modeste, Déjà me montre au loin mon nom enseveli Dans ce muet linceuil qui se nomme Foubli.
Ayant dans mon cerveau roulé cette pensée.
Une scène à mes yeux en songe s'est tracée.
Voici donc, cette nuit, ce qu'elle m'a montré, Et ce que mon oreille entendit proféré Par un littérateur qui donnait, l'an deus mille.
Un cours trés-fréquenté, dans notre hôtel de ville. Il parlait longuement des auteurs genevois, Et mon cœur a bondi lorsqu* élevant la voix Il a dit : « J'ai trouvé dans ma bibliothèque, » Ecrasés sous le poids d'un énorme Sénéque, » Deux bouquins vermoulus : Œuvres de Petit-Senn. » Avec un vrai plaisir j'en ai fait l'examen ; j) Enjoué moraliste, il me charme, m'enlève.
(Pardonnez, mes lecteurs, je parle comme un rêve) '» Il a du naturel, du mordant, de l'esprit, » En prose, ainsi qu'en vers, j'aime ce qu'il écrit. »
Puis ouvrant un volume, et feuilletant mes Œuvres, Il en lut des fragments qu'il traita de chefs-d* œuvres ; Et je fus réveillé par les bravos constants.
Les battements de mains de tous les assistants.
Je m'habillai bien vite et fus à ma fenêtre , En face du public, glorieux de paraître ; Mais sous mon nez alors deux passants arrêtés Prenaient à mon sujet d'étranges libertés :
« C*est ici, disait l'un, que Petit-Senn demeure ;
» Ses vers ne sont pas bons, sa prose est peu meilleure,
» Et je ne conçois point pourquoi dans maint journal
» On imprime les vers de cet original,
» Poëte rococo, classique rossinante ! »
Je tombai de deux mille en mil huit cent soixante. Sans me croire plus sot, mais toujours plus certain Qu'un beau songe la nuit est mensonge au matin.