LE LIVRE
Enfant, j'allais souvent visiter mon aïeule, Belle vieille, opulente en attrayants récits ; Dans un petit salon elle travaillait seule ; Je crois m'y voir encore en face d'elle assis.
Elle me racontait d'incroyables merveilles; Mais la foi de l'enfant, qui peut la dérouter ? J'ouvrais pour les ouïr ma bouche et mes oreilles ; J'aimais trop à les croire alors pour en douter.
Quand elle avait fini son brillant répertoire, Et que de son esprit sa langue était à bout :
f Je vais pour te la dire apprendre une autre histoire. » A demain du nouveau, John ; aujourd'hui c'est tout. »
Alors je la quittais, faisant triste figure, Regrettant la conteuse, et souvent pour la voir Je collais ma prunelle au trou de la serrure. Et la voyais sortant un livre d'un tiroir.
Or je m'imaginais que suivant sa promesse Elle y cherchait un conte afin de m'égayer; Sur le volume ouvert elle posait sans cesse Ses mains jointes ainsi qu'on le fait pour prier.
Quand sa figure sombre annonçait quelque peine,
Grâce à cette lecture elle s'éclaircissait ;
Elle redevenait souriante, sereine,
Et la paix de son cœur sur son front se lisait.
Un jour que j'étais seul au salon à Tattendre, Je voulus contempler le livre précieux Qui rendait son aspect si confiant, si tendre, Qu'il semblait refléter le pur bonheur des cieux.
Je pris dans le tiroir ce talisman paisible, Ce livre des chagrins et des maux triomphant. Sur son premier feuillet je lus : La Sainte Bible ! Et je comprends vieillard ce que je vis enfant.