‹ Mes cheveux blancs: poésieChapitre 21 sur 61 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

Si la croix de Jésus n'eût dissipé Torgie Où s'enivraient les dieux de la mythologie, Et si TEternel seul ne régnait dans Téther, Mercure eût dès longtemps détrôné Jupiter.

De ses maîtres altiers la puissance abaissée Aurait dû s'incliner devant son caducée ; Celui qui protégeait l'astuce et le larron Serait du monde entier devenu le patron.

Jupin a dû quitter le sommet de l'Olympe, Les Grecs foulent son trône et le touriste y grimpe; Il ne tient plus la foudre, et le maître des dieux De ses amours impurs ne souille plus les deux.

Neptune est évincé de l'empire des ondes, Un seul fil malgré lui réunit les deux mondes ; Pour dompter de la mer l'orageux vertigo La vapeur remplaça son fameux : Qtws Ego !

Bacchus sert de prétexte aux ivrognes pour boire, Ils perdent leur raison en l'honneur de sa gloire; Le sage le maudit, et je crois qu'en tout lieu La femme de bon cœur donne au diable ce dieu.

Qui songe encore à Diane en regardant la lune? Pour l'amant, le voleur, elle n'est qu'importune. Et le couple amoureux, baigné dans son rayon, A peine à sa clarté rêve d'Endymion.

Que devient Apollon ? Ce mélodieux sire Arrache pour se pendre une corde à sa lyre.

Car l'auteur qui subit son ascendant fatal Galope au suicide ou trotte à l'hôpital :

Un écu non rogné « vaut seul un long poème. » Aussi, chez nos rimeurs la famine est extrême ;

Ainsi que leur cerveau leur estomac est creux,

Et leur rime est toujours beaucoup plus riche qu'eux.

Aux exploits meurtriers on a mis une digue ; La paix économise et la guerre prodigue ; La gloire coûte cher, et sans beaucoup d'argent Mars ne pourrait lever le moindre contingent : Aussi de nos soldats la vaillance assoupie A fait hausser les fonds et baisser la charpie.

Que deviendrait Hercule atteint par un boulet? Ses os seraient brisés comme ceux d'un poulet ; Le petit pistolet qu'un enfant charge, amorce, Peut tuer à vingt pas ce grand dieu de la force.

Grâce à l'or, notre siècle est le siècle de fer ; Il fait bouillir sa soupe aux flammes de l'enfer ; 11 se rit de Pluton, et pour son âme avide L'enfer le seul à craindre est une bourse vide.

Qui t'écoute, Minerve? hélas! nous te laissons;

La prime et l'es reports remplacent tes leçons ; Tu nous vois préférer, bien que tu nous en railles, La cote de la bourse à ta cotte de mailles.

Pauvre Amour, te voilà par Tintérôt souillé Portant des sacs d*écus et sous leur poids plié. Ton carquois n*est farci que de billets de banque, Visant Tœil non le cœur dont pas un ne le manque. Le bandeau, de ses yeux dés longtemps arraché, Les laisse grands ouverts aux clauses d'un marché.

Le mariage, hélas ! n'est qu'une bonne aubaine ; Si l'on brigue une main il faut qu'elle soit pleine. L'amour, ce doux état plein de trouble et d'espoir. N'est plus qu'un temps perdu pour l'avide comptoir ; Aussi tous les hymens se font au pas de course. Et les brillants partis se cotent à la bourse.

Mercure, jadis le plus prompt des valets, Qui de Jupin épris transportais les poulets, Qui servais son caprice et volais pour lui plaire

De notre terre aux cieux et des deux à la terre ! Sans avoir comme toi des ailes aux talons, Grâce aux chemins de fer vois comme nous allons Pour atteindre aux faveurs dont ton espoir nous berce, Pour voler à ton ordre, ô grand roi du commerce !

Du sort de tous les dieux le plus beau fut le tien. Car pour toi, de nos jours, l'univers est païen : Pour affermir ton régne il n'est rien qui te manque Depuis que ton génie eut découvert la banque ; Son agio perfide est, par toi protégé.

De rOlympe seul Dieu qui n'ait point délogé.

Tu souris aux fripons dont la foule insolente Encadre dans ton or leur bassesse opulente, Et tous se prosternant aux pieds de tes autels Font du valet des dieux le maître des mortels.

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