ÉPITRE A MES JAMBES
Combien on fit de dithyrambes Pour de vrais faquins, pour des sots , Lorsqu'on Vhonneur de ses deux jambes Nul poète n*a dit deux mots.
Et cependant quels vrais services A tous ne rendent-elles pas?
Sans leurs vertus locomotrices Qui de nous ferait un seul pas?
Vraiment la muse fut ingrate Pour les jambes que Dieu nous fit.
Faut-il donc être cul-de-jatte
Pour qu'on en sente le profit?
Seul Horace a dit dans ses ïambes Qu'au sein d'un combat meurtrier Il dut son salut à ses jambes Et jeta loin son bouclier.
On dit qu'un brave à sa patrie Dans les cbamps d'honneur doit son bras, Mais sa jambe.., je vous en prie, Pourquoi ne la devrait-il pas?
Après ces combats fratricides
Que les rois se livrent entre eux
On compte sur douze invalides
Quatre manchots et huit boiteux. " ,
Mes jambes sont comme une marge Où le temps n'écrivit que peu ; Je prendrai même un pas de charge S'il ne faut point aller au feu.
Bien qu'à la fin de ma carrière, Lorsque je trotte dans les champs, Celui qui me voit par derrière Me croit plus jeune de vingt ans.
mes jambes, soyez bénies Pour Tappui que vous me prêtez!
Malgré mes travers, mes manies, Vous du moins..., vous me supportez.
C'est grâce à vous que je succombe Sans que de marcher je sois las, Et que cheminant vers ma tombe J'y vais encor d'un fort bon pas.