LES DEUX NUITS
Oh ! qui me les rendra ces nuits où Ton sommeille , Où l'heure de Técole en sursaut nous réveille, Où se couchant le soir les yeux clos à demi On se trouve au matin comme on s'est endormi, Où l'on voit en rêvant l'image fortunée Des plaisirs que nous doit prodiguer la journée ; Où l'on s'endort bercé dans le calme des soirs Par de gais souvenirs ou de riants espoirs.
Où dans l'air emporté sur de magiques ailes On vole et plane en songe avec les hirondelles ; Où notre œil n'aperçoit ouvert comme fermé Qu'un bonheur bien réel ou qu'un beau rêve aimé !
Hélas ! pour un vieillard à Thumeur triste et noire
Les songes sortent peu par la porte d'ivoire ;
Sous de lourds cauchemars quand son somme a fléchi,
Il aime à s'éveiller pour en être affranchi.
Ses heures de la nuit par l'angoisse obsédées
Se traînent lentement dans de sombres idées ;
Il voudrait tout ensemble et craint de s'endormir;
Sur sa longue insomnie il ne peut que gémir.
Il réfléchit aux maux dont la mort nous délivre,
Il suppute les jours qui lui restent à vivre ;
Il s'effraie en songeant à ses nombreux péchés,
Qui jamais devant lui ne furent moins cachés.
Il songe à l'avenir, formidable mystère !
Car pour lui l'avenir n'est plus sur cette terre.
Au delà de sa tombe il voudrait déchirer
Le funèbre rideau que nul n'a pu tirer.
Sa main s'ouvre , se crispe et tord dans son angoisse
De son lit de douleurs le traversin qu'il froisse.
Il soupire après l'aube, et trempé de sueur
Attend de son retour la première lueur;
Mais l'aurore est pour lui paresseuse à paraître ;
Il ne Faperçoit pas blanchissant sa fenêtre.
Alors, rétrogradant à son ^e enfantin,
Il évoque tous ceux qui virent son matin ,
Dormant ensevelis dans une nuit profonde.
Que ne termine plus le soleil de ce monde :
Il compte ses parents que la mort réclama,
Soutiens de son enfance et que son cœur aima.
A lui, dont ils ont vu la folâtre jeunesse,
Leur amour qui survit peut-être s'intéresse,
A lui qui les pleura, quand s*envolant ailleurs
Leur âme fut Tattendre en des mondes meilleurs ;
Et peut-être là-haut planant sur sa demeure
Ils descendent des cieux, ils viennent à cette heure
Où leur image aimée apparaît dans sa nuit,
Quand le souci le ronge et que le sommeil fuit.
Ces figures de morts que dans Tombre il voit poindre
Avant bien peu de jours lui-même il doit les joindre.
Il élève à son Dieu sa pensée et ses mains,
Il implore Tappui du Mattre des humains :
Aux pieds de TEtemel sa prière s'envole
Sans que sa bouche en dise une seule parole.
Murmurée en son âme elle n'a pas besoin Par la voix d'un mortel d'être portée au loin ; Sur Taile de l'amour elle fend l'étendue, Bien souvent exaucée et toujours entendue, Car Dieu connaît les vœux, de nos cœurs élancés, Qu'aucun organe humain jamais n'a prononcés.
Mais un vieillard n'a plus les nuits de quiétude Dont, enfant, il jouit avec ingratitude.
Oui, de cet ^e ieureux dédaignant les trésors : « Je voudrais être grand! » osait-il dire alors. Ah ! si Dieu lui rendait, touché de son supplice, De ces jours fortunés l'ineffable délice, Connaissant les douleurs dont le vieillard pâtit, 11 dirait bien plutôt : Je veux rester petit !