MON FAUTEUIL
Lorsque les ans m'ont rendu moins valide Et qu'à pas lents je m'avance au cercueil, Quel tendre ami, chaud, discret et solide Ouvre pour moi ses bras? — c'est mon fauteuil.
Oui, le voilà qui prés du feu m'engage A fuir un monde où surgit maint écueil :
« Viens, me dit-il ; pour éviter l'orage « Est-il un port plus sûr que ton fauteuil? »
Combien de fois, abandonnant mes aises, Quand des salons je franchissais le seuil.
Je regrettai, mal assis sur leurs chaises, Le petit nid creusé dans mon fauteuil !
« Je veux vous être un appui salutaire, »
Me dit un grand qui me fait bon accueil :
Mais les deux pieds d'un puissant de la terre Ne valent pas les quatre d'un fauteuil.
L'Académie est sans doute savante, S'y voir admis peut flatter notre orgueil :
Mais ses fauteuils au nombre de quarante Ont moins de prix pour moi que mon fauteuil.
S'il vient me voir un sot qui me déplaise, Qui de ses vers me lise un long recueil, Je ne saurais dormir sur une chaise, Mais je le brave au sein de mon fauteuil.
Oui, j'en conviens, ma tête n'est plus forte. Et l'électeur me voit de mauvais œil ; Mais au Conseil lorsque nul ne me porte.
Je suis chez moi porté par mon fauteuil.