LES VIEUX ANS
Alors que de longs jours notre âme est assouvie, Qu'il n'est rien ici-bas qu'on prise, qu'on envie, Qu'on voit en soupirant les ans s'accumuler, Que sans aller plus loin l'on voudrait reculer, Que tout nous alanguit, que rien ne nous réveille. Que pour nos sens blasés il n'est plus de merveille , Faut-il alors, fuyant tout soin, tout embarras. S'asseoir en son fauteuil et se croiser les bras?
Faut-il de son destin abandonner la trame A ce dégoût immense où se plonge notre âme?
Faut-il, claquemuré dans quelque triste lieu, Au monde que l'on fuit dire un dernier adieu?
Vers les jours écoulés reportant sa mémoire, Y chercher le bonheur, auquel on ne peut croire Dans le présent maudit par le temps apporté, Qui nous ravit Tespoir, la force et la santé ?
Non, non, la raison dit à mon cœur solitaire De m' approcher du ciel quand je quitte la terre. N* est-il donc près de moi personne à consoler. Point d*ennuis à ma voix qui pourraient s*envoler, Point d'espoir à donner, point de maux à distraire. D'indigents dont ma bourse aiderait la misère? N'est-il pas des mortels plus à plaindre que moi , Auxquels je puis porter la prière et la foi ; Qui mécontents du sort osent dans leur blasphème Méconnaître le Dieu que j'adore moi-même?
Ne puis-je pas alors en leur tendant la main A leur pied qui s'égare indiquer le chemin ?
Riche à l'entour de moi des secours que je donne, De cœurs reconnaissants composer ma couronne. Et du bien que je fais faisant mon plus vrai bien Vivre pour être utile et vieillir en chrétien?
Ne dois-je pas aussi combattre mes pensées , Amères de rancune ou d'orgueil insensées, Mettre un cœur repentant par la grâce touché Entre mon dernier jour et mon dernier péché ? Avant que d'expirer chercher à mieux connaître Le Dieu qui nous protège et qui nous donna l'être ; Relevant vers les cieux mon espoir abattu, Par de pieux chrétiens suivre un sentier battu, Et quand sous les douleurs mon âme est affaissée M'attacher à la foi que les maux m'ont laissée?
Voilà, voilà la route où l'on doit s'engager Pour rendre des vieux ans le fardeau plus léger. Point de lâche torpeur où notre âme abattue Subit sans l'éloigner le poison qui la tue.
Où l'égoïsme étroit, maître de notre esprit, Dans des succès constants l'enferme, le flétrit; Où rongé du désir de prolonger sa vie Du chemin du salut sa piété dévie, Et cramponné sans trêve à ce terrestre lieu S'avance à reculons au trône de son Dieu.
Non, sachons employer nos dernières années, Qui par l'oisiveté s'écouleraient fanées ; A contempler la mort habituons notre œil:
Pour la foi c'est un port, pour l'impie un écueil ; Et de Dieu, soutenu, quand notre corps succombe. Faisons encor le bien sur les bords de la tombe.