DOLÉANCES SÉNILES
Les biens dont ici-bas le ciel me fut prodigue, En maux je les vois se changer ;
Ce qui me délassait, aujourd'hui me fatigue ; Pour moi tout plaisir est danger.
La promenade aux champs qui m'était une fête Inonde mon front de sueur;
Les rayons du soleil brûlent ma pauvre tête.
Mes yeux souffrent de sa lueur.
 la splendeur des nuits si mon âme sensible
Veut contempler le firmament, Je réveille à Tair frais un rhumatisme horrible
Endormi momentanément.
Même au milieu du jour, sous un ciel magnifique, A Tombre je crains de m'asseoir j
Tout m'enrhume, me crispe, et pour ma sciatique Je tremble du matin au soir.
La brise du printemps , dont Thaleine embaumée Pour moi fut d'un attrait si doux ,
Irrite en la frappant ma poitrine enflammée, Et m'apporte un accès de toux.
Alors que pour jouir d'un spectacle sublime
Le Salève est par moi gravi, Malgré tout ce qu'on voit de son auguste cime.
J'y suis plus rendu que ravi.
Ces fleuves, ces vallons que les Alpes couronnent,
Qui jadis savaient m'émouvoir, 13
146 BIES CHEVEUX BLANCS.
De leurs mômes aspects, là, toujours m'environnent, Mais mon œil ne peut plus les voir.
Quand l'arôme des fleurs autour de moi s'épanche,
Ce parfum pur et délicat.
Qui s'élève des prés ou tombe d'une branche.
Flatte à peine mon odorat.
Le chant du rossignol auprès de mon asile
S'exhale doux, harmonieux; Mais je ne puis l'entendre, et sur vingt sons qu'il file
Il m'en vient à peine un ou deux.
Au milieu des forêts je me sens mal à l'aise. Leur ombrage me convient peu ;
Hélas ! en fait de bois le seul bois qui me plaise Est celui que brûle mon feu.
Subissons le destin que l'Eternel m'inflige,
Sans me plaindre et sans murmurer;
Il réjouit aux cieux les mortels qu'il afflige ; Il chérit ceux qu'il fait pleurer.
Je te rends grâce, ô Dieu ! ta bonté me détache
Des biens dont tu me fis jouir, Et de cette prison où je n'ai plus d'attache
Sans rien briser je vais m'enfuir.