LE BERCEAU ET LA TOMBE
LE BERCEAU
Je suis la légère nacelle Confiée au fleuve du temps, Sur Tonde emportant avec elle De l'homme les destins flottants ; Je suis comme un nid de colombe Que peuplent Thymen et l'amour, Où le regard maternel tombe Avant les premiers feux du jour.
LA TOMBE
Moi, je suis le suprême asile Devant les pas toujours béant, Pour le chrétien un port tranquille , Pour rincrédule le néant.
J'engloutis la peine et la joie, Des grandeurs j'étouffe le bruit ; Dans ma sombre et muette voie L'homme entre seul, rien ne le suit.
LE BERCEAU
Ecrin doux au cœur d'une mère.
Je contiens ses plus vrais trésors, Je berce la plainte éphémère De son premier né que j'endors ; Et dans la sereine atmosphère Où repose un candide enfant, De tout le mal qu'il pourrait faire L'homme est bien vite triomphant.
LA TOMBE
Souvent je t'ai ravi cet ange Que rinnocence en vain défend ; Ceint de la blancheur de son lange Il vient à moi, le jeune enfant.
Je suis la route à Tâme ouverte Pour fuir et s'envoler ailleurs A la céleste découverte D'un monde et d'un destin meilleurs.
LE BERCEAU
Je suis le seuil de l'existence, Du voyageur le premier pas.
LA TOMBE
Moi, je limite la distance Du pèlerinage ici-bas.
LE BERCEAU
Sur le Nil je sauvai Moïse.
LÀ TOMBE
Je Tai dans Tombre enseveli.
LE BERCEAU
Je mène à la terre promise.
LA TOMBE
Je mène à la terre d'oubli.
LE LITTÉRATEUR ROCOGO
Connaissez-vous, lecteurs, le mot de rococo ? Pour vous le définir je m'en suis fait Técho ; Rococo ! c'est un mot avec lequel on nomme Dans la littérature un abominable homme, Un professeur fossile, encadré dans l'ennui.
Car de nos vieux auteurs nul n'est fou comme lui ; Admirateur fervent de Boileau, de Racine, Qui devant le grand siècle en esclave s'incline ; Un cuistre, une -laitue, un concombre, un crétin, Baragouinant du grec et crachant du latin ; Un pédant qui préfère en sa classique estime La richesse du sens à celle de la rime ; Qui parquant tous ses vers dans leur isolement Proscrit de Tun à l'autre un leste enjambement; Un monstre qui nous cite et nous vante Aristote Au lieu dé l'écraser sous son talon de botte ; Qui n'est point partisan du genre noir Congo, Et d'être rocailleux ôSe blâmer Hugo ;
Un critique obstiné de Monsieur Baudelaire,
Qui trouve aux « fleurs du mal » un parfum délétère,
Qui prône Dalayrac, et se sauve étourdi
Au vacarme des cors que fait sonner Verdi ;
Qui croit que sans Rachel on peut sur notre scène
Admirer les auteurs qu'inspira JMelpomène ;
Qui fuit le mélodrame et chérit faiblement
Les pièces à féerie et tout leur a tremblement » .
C'est un vieil encroûté qui se plaît dans sa crasse. Raffolant de TOlympe et grimpant le Parnasse, Aux débuts d'Hernani qui fut presque tué Comme n'en étant point assez infatué ; Un drôle, alors qu'il lit, qui voudrait tout entendre , Qui ne saurait louer ce qu'il ne peut comprendre. Et qui, du naturel se faisant une loi.
N'applaudit qu'à l'esprit franc et de bon aloi.
Il entend sans frémir les haros frénétiques
Que lancent sur son front les auteurs romantiques,
Quand sur leurs almanachs prétendant le régler
Pour mieux le convertir ils voudraient l'étrangler. U
i58 UBS CHEVEUX BLANCS.
Il répond bravement à toutes leurs sornettes :
c Aux sons assourdissants de vos rauques trompettes,
c Dussé-je avoir le sort des murs de Jérisho ,
f Je croulerai comme eux, mais toujours... rococo ! * »
* Ayant dédié et envoyé cette poésie à M. Viennet, doyen des membres de l'Académie française , je reçus de Taimable TieUlard la lettre suivante :
Monsieur,
On fait trè8^}ien les vers français à Genève, et vous m'envoyez un échantillon qui vous fait honneur ; Tombre de Voltaire a soufflé par-là ; mais je suis dans un pays où Ton se souvient à peine qu'il a produit autrefois des Racine et des Boileau. Il y a trois ou quatre cents poètes qui parlent un jargon tout différent de cette belle langue qu'on parlait sous Louis XIV : Us font des quatrains qu'ils enfilent les uns aux autres sans suite et sans intérêt; Delille a fait la peinture physique de la nature morte, nos hommes du jour en font la peinture morale. Les montagnes sentent, les arbres parlent, le cœur humain n'est nulle part, et on nous donne cent volumes par an dans ce goût-là. Ne vous laissez pas prendre à cette manie, soyez rococo, faites des vers rococo, et si le cœur vous manque, aUez vous promener à Ferney, entrez dans le cabinet du grand poète, flairez, humez, aspirez et laissez coasser les grenouUles de votre lac. Bon courage, Monsieur, et recevez mes remerdments et l'assurance de ma sympathie.
Paris, 30 août 1862.