A U MÉMOIRE D'AIMÉ T
Le cœur le plus glacé , par le temps endormi , Se réveille en sursaut s'il perd un vieil ami, Quand du monde avec nous il fit Tapprentissage , S*il partageait nos goûts, s'il était de notre âge. Si toujours côte à côte et nous donnant la main, Avec nous de la vie il suivait le chemin.
Hélas! j'en avais un de ces amis si rares.
Dont, pour nous, les destins se montrent trop avares,
Et voilà qu'il est mort, voilà qu'auprès de lui
Je n'irai plus porter ma joie ou mon ennui.
Dieu le mit près de moi pour me rendre plus sage :
Sa franchise éclairait les pas de mon voyage ;
C'était comme un flambeau placé sur chaque écueil. Et de ce phare éteint ma sagesse est en deuil.
Il portait avec lui mon existence entière ; De mes moindres succès sa tendresse était fière ; Si de ma bonne mère il venait à parler, Souvent avec les miens je vis ses pleurs couler. Comment ne pas chérir cet ami de la femme A laquelle je dois le meilleur de mon âme; Qui versa dans mon sein ce qu il avait de pur, Et fit sur mon printemps planer un ciel d'azur!
Au fond de sa mémoire , en causant explorée , Je trouvais de mes jours quelque phase ignorée, Quelques événements ou tristes ou joyeux, Et dans Tobscur passé je lisais par ses yeux; Nous remettions en scène une foule chérie, De nos premiers ébats première galerie.
En lui je retrouvais tous mes parents perdus, Tous nos amis communs, au tombeau descendus ; Nous en parlions ensemble et les faisions revivre,
Et dans ces entretiens où Tamitié se livre, Nous citions leurs talents, leur esprit, leur bonté, En ne les voyant plus que sous leur beau côté.
Il me disait souvent, tant son âme était bonne : «Les plaisirs les plus vrais sont les plaisirs qu'on donne.» Ah ! comme à son baptême on Tavait bien nommé, Quant sur son front béni tomba ce mot: « Aimé » ! Oui, lorsqu'il manque au pauvre ainsi qu'à sa patrie. Lorsque par son trépas notre âme est attendrie, Tous ceux qui l'ont connu, qu'il ne blessa jamais, En soupirant tout bas répètent : « Je l'aimais. »