‹ Mes cheveux blancs: poésieChapitre 58 sur 61 · MON PREMIER CHEVEU BUNC · texte numérisé non relu

MON PREMIER CHEVEU BUNC

Au miroir que vois-je? est-ce un rêve Ou la triste réalité?

Sur mon front domine et s*élève Un cheveu blanc manquant de sève Doi^ mes quarante ans m'ont doté.

De la vieillesse qui s'avance Voici le pâle messager ; C'est l'estafette qui devance Les maux qui doivent m'assiéger ; C'est un Mentor qui vient me rendre Plus sage que je ne le veux, Qui me crie : Etouffe tes vœux Auprès d'un sexe aimable et tendre.

Laisse Tamour à tes neveux, Car déjà la mort pour te prendre Etend sa main sur tes cheveux.

Voilà ma jeunesse fanée :

Ce signe de caducité

Doit avoir au bout de Tannée

Plus d*un Sosie à son côté.

Ma pauvre tête couronnée

D'un triste reflet argenté

Désormais sera condamnée

A ne rêver qu'austérité.

Plus d'entrain, de jeux, de folie ;

Mes lèvres vont toucher la lie

De la coupe de la gaîté.

Voyons si de cette infortune Quelque douceur peut résulter :

Un auteur, n'en fît-il aucune.

Mieux qu'un autre en sait inventer; Quand la vérité l'importune Par la fable il peut l'écarter.

Soyez sans peur, jeune fillette , Je ne suis plus qu'un vieux garçon ; Voyez, le temps sur mon front jette Le sceau de Tarrière-saison.

Lorsque je vous flatte et vous loue.

Ne craignez plus un tendre aveu ; Je ne dis rien que désavoue Un Caton rigide et sans feu ; A la raison je me dévoue.

Voyez plutôt mon blanc cheveu.

Je suis sans danger pour vos femmes.

Point de terreurs, maris jaloux ; Je ne puis éteindre les flammes Dont vos moitiés brûlent pour vous.

Aux soupçons d'impudiques trames Je ne saurais prêter le flanc.

Ne craignez rien, mes bonnes âmes, Voyez plutôt mon cheveu blanc.

Aux jeux d'une muse folâtre

180 MES CHEVEUX BLANSG.

Lorsque je voudrais assister, Par les amateurs du théâtre Je vais me faire respecter.

 la place la plus mauvaise Ils n'oseraient me reléguer, Auprès d'eux je puis me targuer Des préceptes de la Genèse, Et dire : Ne vous en déplaise.

Je veux, Messieurs, le meilleur banc.

Le cordon où Ton voit à Taise; Car j'ai des droits au premier rang, Au fauteuil plutôt qu'à la chaise.

Voyez, voyez mon cheveu blanc.

Et si, même à la pomédie.

Chacun se dérange pour moi.

Quelle personne assez hardie A l'église resterait coi ?

Souffrirait-on que je mendie Ma place au temple de la foi.

Où mon cheveu dit : « Lève-toi , »

A notre jeunesse étourdie?

Que de temps pour solliciter Quelque crédit dans le commerce !

Afin de, ne rien nous prêter De mille raisons Ton nous berce ; Ces banquiers nous font-ils pester !

Moi, grâce à mon cheveu qui perce, Qu'à leurs yeux j'irai présenter, Ils m'estimeront plus salWe, Plus prudent, plus sage, plus sûr; L'estampille de l'âge mûr Pour me juger sera leur guide ; J'éviterai sous cette égide Leur refus bien sec et bien dur.

Oui, leur or garnira ma bourse Si mon crédit va chancelant, Et pour ma dernière ressource J'aurai mon premier cheveu blanc.

Eh bien ! serai-je donc à plaindre?

mon cheveu blanc, soit béni, Je puis t'arracher ou te peindre,

Mais le charme serait fini.

Non, je te garde, et je dois craindre

De te voir tomber ou terni.

Car ce bonheur qu'on vient de lire,

11 est fragile, il tient à peu;

Hélas ! je frémis de le dire,

11 ne dépend que d'un cheveu.

Page 1