MA MORT ANTICIPÉE
Depuis qu'au fond d'un ermitage Le destin m'a claquemuré, A la ville comme au village On me croit dûment enterré ; Le monde avec bonté m'y juge, Certain que j'ai fini mon sort; Pour moi la tombe est un refuge.
11 est doux de passer pour mort.
Chacun entonne ma louange; Même à me prôner trop enclin On prétend que je fus un ange Toujours bon, quoique un peu malin.
Ma mort feinte est une lessive Qui me blanchit du moindre tort ; Pourquoi faut-il que j'y survive!
Il m'est doux de passer pour mort.
Un journal que ma fin désarme De moi, dans ses pages, écrit :
« Petit-Senn avait quelque charme , « Du naturel et de Tesprit. »
Il me loue ! ! ciel, quel prodige!
Ah ! de vivre j'aurais bien tort.
Ne ressuscitons pas, me dis-je ; Il m'est doux de passer pour mort.
<t Avec nous il était naguère, »
Dit un radical attendri ;
« Si plus tard il nous fit la guerre ,
« Par l'âge il était amoindri.
« Au chemin du progrès sans doute
« Pour lui, nous allions un peu fort ;
« Mais il nous a montré la route... »
Il est doux de passer pour mort.
On fait grâce à ma poésie ; De ma prose on dit quelque bien, Et, de remords Tâme saisie, Des banquiers vont chez Jullien * .
Là, de mes œuvres qu'ils demandent Ils donnent le prix sans effort !
Mes vers à Genève se vendent ! ! ! I 11 est doux de passer pour mort.
A rester mort tout me convie Sans détromper ces bonnes gens.
En leur disant : Je suis en vie , Je les rendrais moins indulgents.
A mon trépas laissons les croire, Sans repasser le sombre bord ; Ne vivons que dans leur mémoire ; Il est doux de passer pour mort.
* Mes libraires. 16*