‹ Mes cheveux blancs: poésieChapitre 59 sur 61 · MA MORT ANTICIPÉE · texte numérisé non relu

MA MORT ANTICIPÉE

Depuis qu'au fond d'un ermitage Le destin m'a claquemuré, A la ville comme au village On me croit dûment enterré ; Le monde avec bonté m'y juge, Certain que j'ai fini mon sort; Pour moi la tombe est un refuge.

11 est doux de passer pour mort.

Chacun entonne ma louange; Même à me prôner trop enclin On prétend que je fus un ange Toujours bon, quoique un peu malin.

Ma mort feinte est une lessive Qui me blanchit du moindre tort ; Pourquoi faut-il que j'y survive!

Il m'est doux de passer pour mort.

Un journal que ma fin désarme De moi, dans ses pages, écrit :

« Petit-Senn avait quelque charme , « Du naturel et de Tesprit. »

Il me loue ! ! ciel, quel prodige!

Ah ! de vivre j'aurais bien tort.

Ne ressuscitons pas, me dis-je ; Il m'est doux de passer pour mort.

<t Avec nous il était naguère, »

Dit un radical attendri ;

« Si plus tard il nous fit la guerre ,

« Par l'âge il était amoindri.

« Au chemin du progrès sans doute

« Pour lui, nous allions un peu fort ;

« Mais il nous a montré la route... »

Il est doux de passer pour mort.

On fait grâce à ma poésie ; De ma prose on dit quelque bien, Et, de remords Tâme saisie, Des banquiers vont chez Jullien * .

Là, de mes œuvres qu'ils demandent Ils donnent le prix sans effort !

Mes vers à Genève se vendent ! ! ! I 11 est doux de passer pour mort.

A rester mort tout me convie Sans détromper ces bonnes gens.

En leur disant : Je suis en vie , Je les rendrais moins indulgents.

A mon trépas laissons les croire, Sans repasser le sombre bord ; Ne vivons que dans leur mémoire ; Il est doux de passer pour mort.

* Mes libraires. 16*

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