L'OSTRACISME LITTÉRAIRE
Vieil auteur genevois, j*aime à trouver en France A ma prose et mes vers un fraternel accueil ; lis craignent de paraître aux lieux de mon enfance, Où ma longue carrière est pour eux un écueil.
Car unie au talent la vieillesse caduque Offre un accouplement dont Tœil est étonné ; On ne peut se résoudre à coiffer la perruque Des lauriers dont jadis le front fut couronné.
Puis voilà bien longtemps que d'un essor timide Dans l'arène lyrique on m'a vu me lancer ; Je dois me souvenir du destin d'Aristide ; De m'appeler poète on a pu se lasser.
Lorsque jusqu'à Paris, depuis quinze ans à peine, Inconnu jusqu'alors , mon nom prit son élan, On croit à mon aurore aux rives de la Seine, Quand on voit mon déclin sur les bords du Léman.
C'est qu'il faut mourir vite alors qu'on est poète. Des fleurs de son printemps ombrager son tombeau ; C'est que le sombre hiver qui blanchit notre tête De notre jeune gloire obscurcit le flambeau.
Malfilâtre et Chénier, Gilbert et Millevoye Des ombres de l'oubli ne furent point couverts: A la postérité, leur frayant une voie.
Leur mort prématurée a fait vivre leurs vers.
Sachons donc supporter, vieux auteurs, mes confrères,
L'ostracisme envieux qui cherche à nous bannir;
Bien plus que nos défauts nos ans nous sont contraires ,
Et de vivre un peu trop 1 on voudrait nous punir.
Heureux si nous avons de vieux amis d'enfance Qui , témoins du succès de nos premiers travaux, De nos fils nouveaux-nés embrassant la défense Abritent leur essor sous d'indulgents bravos.