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ix)ur embrasser la porte, la fenêtre, le toit, de leurs pampres les plus lourds de grappes. Pauvres ceps ! dont les racines ne seront plus h nous pendant que leurs feuilles, leur ombre et leurs grappes nous serviraient encore de si bas.
Quant aux sept figuiers, ils nous restaient tous les sept comme des arbres domestiques ; on n’avait pas pu nous en déposséder, parce que leurs racines étaient sous les murs de la maison ; c’était une bonne récolte qui n’était pas à dédaigner dans les années où la fleur des châtaigniers aurait gelé sous le givre ; les figues, séchées sur le toit dans les saisons chaudes, pouvaient bien remplir quatre sacs bien tassés ; c’était quasi de quoi nous empêcher de mourir de faim, en les faisant gonfler et cuire dans le lait des chèvres.
Nous nous couchâmes sans nous parler, de peur que le son de la voix de l’un ne fît pleurer l’autre , mais nous ne dormîmes pas, bien que nous en fissions le semblant. J’entendis toute la nuit chacun do nous se retourner dans sa couche et soupirer le plus bas qu’il pouvait, pour cacher son insomnie à la famille; jusqu’au chien qui ne dormit pas cette nuit-
riOR D’AUZA.
là, et qui ne cessa pas de gronder ou de hurler du côté de Lucqucs, comme s’il avait compris que les hommes qui étaient partis par ce sentier n’étaient pas nos amis. Ah ! les bêtes, monsieur, cela en sait plus long que nous, allez; celui-là vous le fera bien voir tout à l’heure.
Dès qu’iLfit jour, nous sortîmes tous ensemble, y compris les bêtes et le chien; nous allâmes reconnaître de l’œil, aux beaux premiers rayons du soleil d’été rasant les montagnes, dont il semblait balayer les longues ombres et sécher la rosée, le dommage que la journée de la veille nous avait fait.
Hélas! qu’on nous en avait pris long, et qu’il nous en restait peu. Comme Jephté, dans la Bible, monsieur, qu’on dit qui alla se pleurer elle-même sur les collines, nous ne pûmes nous empêcher de nous pleurer nous tous : Fior d’Aliza, sur son beau pré vert et sur les bords fleuris de son bassin au bord de la grotte , dont elle aimait tant la chute de la
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source, gaie et triste, dans le bassin ; Hyeronimo, sur ses tiges presque mûres de maïs, dont il embrassait des lèvres les plus belles quenouilles en leur disant adieu dans sa pensée *, Magdalena, dans la plantation des mûriers dont les feuilles ne gonfleraient plus son tablier pour les rapporter à ses petites bêtes fileuses comme elle; moi, sous le châtaignier qu'on nous avait coupé en quatre sur le papier, dont nous n’aurions plus que l’ombre d’un côté, et ce que l’automne fait tomber par charité sur notre herbe, et dont je n’aurais pas même une branche en toute propriété, â moi, pour m’y tailler une bière !
Les bêtes ne comprenaient pas pourquoi nous les retenions à côté de nous par les cornes ou par la laine, et pourquoi nous les empêchions de s’aller repaître, comme à l’ordinaire, dans le bois, dans l’herbe, sous les mûriers, dans les allées gazonnées de la vigne.
Après avoir bien regardé , bien soupiré et bien
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Googh
KIOK D'A LIZA.
sangloté devant chacun de ces morceaux du domaine, qui étaient aussi des morceaux de notre pauvre vie, nous rentrâmes en silence dans le petit espace presque inculte qui nous était réservé, nous attachâmes les bêtes dans la cour herbeuse, à la porte de l'étable. Fior d’Aliza alla ramasser des herbes le long des sentiers qui n’appartiennent à personne; Hyeronimo alla ramasser des branches et des fagots de feuilles dans les rejets de châtaigniers, sur les hautes montagnes du couvent, abandonnées aux daims et aux chevreuils.
Les deux enfants revinrent bientôt, chargés de plus d’herbes et de feuilles qu’il n’en fallait pour les cinq brebis et les trois chèvres ; mais la liberté manquait aux pauvres bêtes : elles nous regardaient et semblaient nous demander de l’œil pourquoi nous ne les laissions plus brouter et bondir à leur fantaisie dans le ravin et sur le rocher. Il fallut même aller leur chercher à boire comme à des personnes. Fior d’Aliza et Hyeronimo commencèrent à tracer, en descendant et en remontant, leur sentier étroit vers la source, dont le pré, la grotte et le bassin leur appartenaient tout entiers la veille.
FIOR DAUZA.
Ce fut ainsi, monsieur, que notre vie se replia tout à coup comme un mouchoir qu’on aurait déchiré dans une large pièce de toile. Nous eûmes bien de la peine à nous y faire les premiers temps, et nos pauvres bétes bien plus encore; elles s’échappaient bien souvent de l’étable, de la cour, de la corde, des mains môme de Fior d’Aliza pour courir dans le ravin, dans les mûriers, môme dans la vigne.
Quand le fallorc ( le chef des métayers du capitaine des sbires) montait k la montagne, il y avait toujours quelques pampres traînants rongés par les chèvres dans les ceps, ou quehpies maïs égrenés sur le champ, ou quelques branches pendantes des mûriers, effeuillées parles cabris.
Il nous injuriait quelquefois et nous menaçait toujours de faire tuer les bôtes si l’on venait h les surprendre hors de nos limites. Que pouvions-nous faire , que demander excuse et qu’offrir de réparer lo dommage à nos dépens? Nous recommandions
l’ion iiAUZ.v.
bien à Fior d’Aliza de tenir de près ses chevreaux et de ne pas quitter de l’œil les animaux. Mais comme elle avait rencontré deux ou trois fois le capitaine des sbires qui cherchait à l’approcher, qui lui avait pris le menton et qui avait voulu l’embrasser sur ses cheveux, en lui demandant si elle voudrait bien devenir sa femme quand elle aurait ses seize ans ; et comme, malgré les honnêtetés de cet homme, elle en avait peur et répugnance, à cause de Hyeronimo et de nous, qu’elle ne voulait jamais quitter des yeux ou du cœur, la petite n’aimait pas à rester dehors toute seule loin de Hyeronimo et de nous; c’est ce qui fait que les bêtes étaient moins bien gardées.
Quant à Hyeronimo, quand on lui parlait seulement du capitaine des sbires, il devenait pâle de colère comme le papier, et sa voix grondait en prononçant son nom , comme une eau qui bout dans la marmite de fer sur notre foyer; pourtant, il ne lui souhaitait point de mal ; il était trop doux pour en faire à un enfant; mais il voyait bien, sans que rien fût dit sur ce sujet entre nous, que cet homme puissant voulait nous enlever par caresse, par astuce ou par violence plus que le pré, la vigne, les mûriers
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OU notre part du châtaignier : c’est peut-être cela, monsieur, qui lui fit comprendre qu’il aimait plus que d’amitié sa cousine, et c’est peut-être aussi la peur du.sbire qui apprit après à Fior d’Aliza combien Hyeronimo lui était plus qu’un frère.
Que voulez-vous, monsieur? le chagrin mûrit le cœur avant la saison ; quand le ver pique le fruit et que le vent secoue la branche, le fruit véreux tombe de lui-même ; ils ne savaient pas ce que c’était que de s’aimer, mais la peur de se perdre faisait qu'ils ne pouvaient pas plus se .séparer en idée que deux agneaux nés de la même mère et qui ont sucé leur vie au même pis et â la même crèche.
Ce fut bien là le malheur ; ces enfants s’aimaient trop pour que la fille devînt une grande dame de Lucques, et pour que le garçon fît une autre fortune que dans le cœur d’une fille des châtaigniers.
— Notre malheur, s’écria la belle sposa, en se je-
tant d'un bund sur le berceau de son enfant, en l’élevant dans ses deux beaux bras nus jusqu’au-dessus de sa tête, et eu collant ensuite son charmant visage sur la bouche souriante de son nourrisson ; notre malheur ! Âb ! si Hyeronimo vous entendait comme je vous entends, père !... Et elle lui fit une délicieuse moue avec les lèvres.
Elle se rassit et se remit à remuer du pied le berceau du petit, toute rêveuse et toute rouge d’avoir laissé échapper ce cri de deux amours dans une seule voix.
— Eh bien ! vous allez voir ce que nous eûmes à souffrir , ces pauvres innocents et nous , continua l’aveugle.
L’automne approchait, les grappes de la treille devant la porte et celles des pampres qui enlaçaient la maison et le toit comme le filet du pêcheur enlace l’eau dans ses mailles, commençaient à rougir et à sucrer les doigts de Fiord’Aliziu Elle en cueillait çà
l'JO
KIOll DAUZA.
cl là une graine en passant sous les feuilles ; nous nous promettions une riche vendange pour la fin de l’automne, des raisins à sécher sur la paille et une petite jarre de viiî sucré pour les fêtes de Noël et du jour de l’an dans le cellier.
Tout à coup Hyeronimo s’aperçut que les feuilles de la vigne jaunissaient et rougissaient comme des joues de malade, avant que les raisins eussent achevé de rougir ; que les branches se détachaient des murs comme des mains qui ne se retiennent plus par les ongles à la corniche, et que les grappes, elles-mêmes mortes, commençaient à se rider avant d’être pleines, et ne prenaient plus ni suc ni couleur dans les sarments détendus.
— O ciel! dit-il, la vigne est malade; les passereaux eux-mêmes ne bccquctent plus les grappes, tant elles sont âpres; une /une a passé par là.
— Allons voir, dirent ensemble les enfants, si la vigne, dans le champ, a pâli et séché sous la même lune.
Ils y coururent et ils revinrent en pleurant, comme Adam et Eve qui sont en peinture là-haut aux Camaldules, quand ils virent pour la première fois mou-
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rirquoi? un homme? un animal? un insecte? non, une feuille I... quelque chose qui frémissait, mon bon Seigneur!...
La vigne, notre vigne à nous, n’était pas malade, elle était morte, morte pour toujours; morte comme si elle n’avait jamais vécu. Ces belles larges feuilles qui étaient bien à nous, puisque leurs pampres nous avaient cherchés de si loin pour s’accrocher à nos tuiles sur le toit et à nos piliers de pierre devant la porte, et jusqu’aux lucarnes de la chambre haute de Fior d’Aliza, où elles se glissaient par les fentes du volet; ces beaux sarments serpentant qui faisaient notre ombre l’été, notre gaieté l’automne, notre joie sur la table l’hiver, nous caressaient pour la dernière fois comme un chien qui meurt en vous léchant les pieds ; morts non pas pour tout le monde, monsieur, mais morts pour nous.
Une belle nuit, sans que nous nous en fussions doutés, le fattore (le métayer) du sbire propriétaire, prétendant que la sève, en montant jusqu’à notre cabane, appauvrissait la vigne-mère et stérilisait les ceps d’en bas, avait coupé à coups de serpe les vieux gros pampres serpentant qui nourrissaient nos sar-
non DALIZA.
ments cunlre nos murailles, de sorte que le cep, lui, restait vivant dans la vigne basse, mais les rejets étaient morts désormais pour nous !...
Jamais je ne vous dirai le chagrin de la cabane à ces cris des deux enfants qui pleuraient ces berceaux de leur enfance, ces feuilles de leur ombre, ces grappes de leur soif, ce crépissage vivant et aimant de leur pauvre toit ; et les lézards qui couraient si joyeux parmi leurs feuilles ; et les merles qui picotaient si criards , comme des oiseaux ivres , les grains premiers mûrs ; et les abeilles qui bourdonnaient si allègrement dans les rayons du soleil entre les grappes plus miellées que le miel de leurs ruches; et le soleil couchant le soir sur la haute mer, et la lune tremblante à terre, quand les pampres à travers lesquels elle passait, tremblaient eux-mêmes au vent de la nuit! Enfin toutl tout ce qu’il y avait pour nous et pour eiîx de parenté, de souvenirs, d’amitié,, de plaisir, d’intelligence entre
Kl OR DALI Z A.
ce treillage plus vieux que nous tous devant la maison.
— Oh ! les méchants ! s’écria tout le monde en sanglotant et en regardant mourir à petit feu nos chères tapisseries {sparlerias) de vigne. Mais que pouvionsnous dire et que pouvions-nous faire? Tous nos regrets ne ressouderont pas la branche au cep. Toutes nos larmes ne lui serviront pas d’autre sève! Elle est morte, et nous mourrons, il n’y a que cela pournous consoler. Livrons les dernières grappes aux oiseaux, ces dernières feuilles aux chèvres, ces derniers sarments à notre foyer d’hiver; morte, elle nous servira encore tant qu’elle pourra, et nous bénirons encore ses dernières pousses. Et puis après? Eh bien! après, nos murs seront nus contre le soleil et la pluie, il n’y aura pas d’ombre sur la porte, les oiseaux et les lézards s’en iront chercher leur plaisir ailleurs. Le padre Hilario ne s’assoira plus, en s’essuyant le front, sous la treille, et en suspendant ses deux besaces aux nœuds entrelacés du gros pampre; qu’y pouvons-nous? Le papier est le papier; il ne parle pas pour s’expliquer ; d’ailleurs, il aurait beau s’expliquer, le mal est fait ; il ne ferait pas reverdir
lui
I IOR U'AI.IZA.
Cil une parole des pampres de trois cents ans. 11 a dit : « La vigne est au sbire, la treille est à vous ; » mais il n’a pas dit que le jiropriétairc de la vigne n’aurait pas le droit de couper son pampre !
Un frisson nous prit à ces mots, nous pensâmes tous, et tous à la fois au châtaignier, notre seul nourricier sur la terre.
Dieu ! nous écriâmes-nous, le papier dit bien que les châtaignes tombant sur nous sont â nous, mais il ne dit pas que le propriétaire du tronc, des racines et des branches n’aura pas le droit de couper son arbre. Oh ! malheureux que nous sommes, si cela devait arriver jamais, que deviendrions-nous?
A ces mots, nous entendîmes monter par le sentier de rochers polis, du coté de Lucques, le padre Ililario; il suait et il souillait comme une mule trop chargée qui a besoin qu’on la soulage, au sommet de la montée, de sa charge;
Le padre Ililario était le frère commissionnaire
l iOR D'ALIZA.
du couvent des Camaldules de San Stefano ; c’était un beau vieillard à grande barbe blanche ; une couronne de cheveux fins comme des fils de la Vierge, autour de sa tonsure, le rendait tout à fait semblable aux statues de san Francisco d’ Assise, sur les murs du chœur des Franciscains de Lucques; il était si vieux, qu’il nous avait tous vus naître ; mais il n’était point cassé pour son âge, il était seulement un peu voûté par l’habitude de porter les besaces gonflées des cruches d’huile et des outres de vin du couvent, et de monter à pas mesurés les sentiers à pic de la montagne.
Notre cabane était à peu près à moitié chemin de la plaine aux Camaldules ; il avait l’habitude, depuis plus de quarante ans , de s’y arrêter un bon moment pour respirer et pour converser un instant avec les Zampognari ; il avait caressé les enfants, marié les jeunes filles, consolé et vu mourir les vieillards de cette cabane. Il n’était pas de nos parents, on ne savait pas même où il était né ; il y en a qui disaient qu’il avait été soldat sur les galères de Pise , prisonnier des corsaires à Tanger, échappé d’esclavage avec une Mauresque convertie sur une
KIOH D’ALIZA.
barque dérobée à son père ; qu’ils avaient été assaillis par une tempête, poursuivis par les pirates sur la Méditerranée, et que, dans le double danger de ' périr par la mer ou par la vengeance des Turcs qui allaient les engloutir ou les atteindre, ils avaient fait vœu à saint François , quoique amants, de se faire lui ermite, elle nonne, si saint François les sauvait miraculeusement du danger. Saint François avait apparu entre deux nuées sur le màt de leur frêle barque; les pirates avaient sombré, le vent s’était calmé, la mer, aplanie comme un miroir; et un courant invisible les avait portés sur le sable près de l’écueil de la Mé/ono, sur la cote toscane. Ils s’étaient embrassés pour la première et la dernière fois en ce monde, et ils étaient allés pieds nus, chacun de son côté, elle à Lorette, lui à San Stefano de Lucques, se présenter à la porte de deux couvents.
Saint François, content de leur fidélité à accomplir leur vœu, les avait fait accueillir comme si on
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les attendait, elle comme sœur converse, lui comme frère servant, à la porte des Carmélites de Lôrette et des Gamaldules de Lucques. Ils ne devaient se rencontrer que dans le paradis.
Voilà ce que l’on disait dans les montagnes du père Hilario ; mais lui, il n’en disait jamais un mot dans ses entretiens avec nous; on eût dit que san Francisco lui avait ôté la mémoire de ses amours ou qu’il lui avait mis le doigt du silence sur les lèvres; il ne parlait jamais que de nous, des anciens de la cabane qu’il avait connus, des mariages, des naissances, des morts de la famille, de l’abondance ou de la rareté des châtaignes , du prix de l’huile pour les lampes du sanctuaire, et quelquefois des révolutions qui se passaient là-bas dans les plaines, à Florence, à Sienne, à Rome ou à Lucques.
« Mais cela ne nous regarde ni vous ni moi, disait-il toujours, en finissant ses entretiens et en reprenant ses besaces sur l’épaule, son rosaire à la main ; le flot des hommes ne montera pas si haut qu’où nous sommes ; il y aura toujours des neuvaines à l’autel des Gamaldules et toujours des pifferari qui viendront acheter des zatnpognes pour prier devant
FIOR D'ALIZA
les Madones ou pour faire danser aux noces des Maremmes. Allons notre chemin au ciel et sur ces montagnes, et que san l'rancisco bénisse la cabane comme le couvent. »
Puis il se remettait en route comme un Juif- Errant, et nous entendions son pas au bruit de ses sandales sur la roche, longtemps après qu’il avait disparu derrière les sapins.
Bien qu’il ne fût pas de nos parents (au moins, nous le croyions), le père Hilario nous aimait par une vieille habitude. Il s’étonna, ce jour-là, de nous trouver tout pâles et tout en larmes. Il ne savait rien de ce qui s’était passé depuis trois mois, qu’il n’était ni monté ni descendu par le sentier des Zampognari, ni des visites du capitaine des sbires, ni du procès de Nicolas del Calamayo, ni du partage du domaine revendiqué par les héritiers des Hardi, ni de la revente de leurs droits au sbire, ni des poursuites de cet homme puissant pour épouser, par
DigiM ; by GoOgU
FIOR D’AMZA.
ruse OU par violence, la belle enfant qui l’avait, par malheur, ébloui comme un soleil levant dans les yeux d’une taupe ; ni de tous nos champs confisqués avec leurs riches promesses de récoltes, ne nous laissant que le quart des châtaignes, les cinq brebis et les chevreaux pour subsistance ; ni enfin de l’abomination qu’on venait de nous faire, avec une si infernale malice, en tuant notre vigne sur notre propre mur, comme on aurait tué notre chien sur les pieds de l’aveugle pour le faire trébucher dans le précipice !
— Oh! quoi, dit-il, ils ont bien eu le cœur de couper les pampres qui montent innocemment de père en fils jusqu’à votre foyer!... Hélas! c’est trop vrai, ajouta-t-il en levant les mains au ciel et en regardant les feuilles mortes qui n’avaient plus la force de supporter le poids de leurs lourdes grappes flétries. Se peut-il que la malignité des hommes aille jusque-là? Ah ! que j’y ai pas.sé de bons soirs à eau-
Fl OR D'A LIZA.
ser à l’ombre, avec vos braves pères, en buvant une goutte du bon jus de vo.s ceps et en bénissant san Francisco des dons de Dieu pour les cœurs simples ; mais à présent, continua-t-il, je ne repasserai jamais là sans maudire la perversité des méchants!... Mais non, ajouta-t-il en se reprenant, non, ne maudissons personne, même ceux qui nous font du mal ; plaignons-les, au lieu de les haïr. La pitié est la charité des persécutés envers les persécuteurs : c’est la seule vengeance qui plaît à Celui qui est là-haut. Prions pour eux; n’ est-ce pas plus malheureux d’être bourreau que d’être victime?
C’est ainsi qu’il nous consola, en prenant part, par ses larmes, à la mort de notre treille, et qu’il tourna notre colère en miséricorde pour nos ennemis. Puis :
— Voyons donc, dit-il, ce fatal papier qui vous a dépossédés de l’héritage des Zampognari , que j’ai toujours cru aussi à vous que ce rocher est à la mon-
Flou D’ALIZA.
tagne, ou que cette mousse est à ce rocher. Je suis bien vieux, j’ai plus de quatre-vingt-dix ans d’âge ; qui sait peut-être si le bon Dieu ne m’a laissé vieillir ainsi inutile à moi et au monde, que pour rendre témoignage pour les pauvres Zampognari contre quelques traits de plume de scribe, qui cherche des procès pour gagner son pain dans des paperasses , comme l’écureuil cherche la noisette dans la mousse en retournant les feuilles mortes? Donnez-moi ce pfapier: la première fois que j’irai encore à Lucques, je le ferai voir au professeur de droit Manzi, mon vieil ami.
Le père Ililario emporta le papier, et nous n’y pensâmes plus que pour pleurer notre vendange égrenée à terre ; les oiseaux du ciel eux-mêmes semblèrent la pleui^er avec nous ; les passereaux , les grives, les colombes, les merles, quand ils .s’aperçurent que les pampres noircissaient, que les feuilles tombaient en été comme après une gelée d’hiver, se réunissaient en tourbillon dans l’air au-dessus de la maison nue, et allaient et venaient comme des fous en jetant de petits cris désespérés ; on eût dit qu’un renard était entré furtivement dans leur nid et avait
ri O T! irVLIZA.
mangé leurs œufs pondant qu’il étaient sortis de l’arbre.
Ainsi chaque jour resserrait notre pauvre vie; mais ce fut bien pis, quelques semaines après, quand les quenouilles de maïs furent mûres et que la se- . conde récolte des feuilles de mûrier demanda à être cueillie. Tous les jours, comme si nous avions été des voleurs, des agents du sbire rôdaient ici et là dans nbs alentours, épiant les chèvres et les moutons qui nous donnaient le lait et la laine dans notre pauvreté toujours croissante ; l’huile de la lampe, que nous entretenions dans la cabane , le soir, devant la Madone, ne pouvant plus en acheter à la ville, semblait leur faire envie ; ils prétendaient que Fior d’Aliza, sa mère et Ilyeronimo, nous n’avions pas le droit d’aller cueillir les noisettes que nous pilions dans le mortier pour en tirer quelques gouttes. Ils disaient que ces noisettes des bois voisins et sans maître appartenaient bien aux écureuils, mais
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Flou IVALI/.A
pas à nous ; ils ne voulaient pas non plus que nous ramassassions la mousse des steppes des voisins pour en faire des litières à nos bêtes, parce que, disaient-ils, la mousse tient chaud à. la terre, et que cette terre n’était plus à nous. S’ils avaient pu, ils auraient confisqué le vent et interdit aux petites hirondelles de venir nous réjouir de leur babillage dans leurs nids cachés sous le rebord du toit. Mon Dieu ! avions-nous à souffrir ! Et cependant l’air est si bon ici sur ces cimes où la malaria n’ose pas monter.
Hyeronimo devenait le plus bel adolescent de toute la plaine de Lucques ; quant à Fior d’ Aliza, la force de la jeunesse est telle qu’elle florissait d’autant mieux sous nos larmes qu’elle avait plus de peine, comme ces herbes du bord de la cascade, qui sont d’autant plus riches et d’autant plus rouges qu’elles sont plus souvent mouillées par l’écume et resséchées par le rayon de soleil. Elle chantait déjà sur la porte qu’elle avait encore une goutte de pleurs sur les cils des yeux. On dit qu’elle éblouissait tous les pèlerins, qui s’arrêtaient exprès pour lui demander une gorgée d’eau dans sa cruche. « Si les anges
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habitaient encore les hauts lieux , disaient-ils entre eux, en s’éloignant et en se retournant pour la regarder encore, nous dirions que ce n’est pas une fille de l’homme, mais une créature de lumière. » J’étais tout réjoui quand la mère de Hyeronimo, qui l’aimait comme sa fille, me rapportait ce qu’elle avait entendu ainsi de la bouche des passants. Hyeronimo s’en apercevait aussi tous les jours davantage; il en était fier, mais aussi un peu jaloux. Il n’aimait pas que ces sbires rôdassent sans cesse ainsi autour de nos limites. Fior d’Aliza, toutes les fois qu’elle sortait pour mener les chèvres à la feuille, l’appelait pour l’accompagner; avec lui, elle n’avait plus peur.
cm.
Cependant, un matin qu’il était allé dénicher des œufs de faisan dans les bruyères au plus haut des montagnes., derrière l’ermitage des Camaldules, elle eut bien plus que peur, et nous avec elle, hélas !
KIOK D'.VI.l/A.
Une bande de bûcherons de la plaine, armés de leurs grandes haches et de leurs longues scies d’acier pour abattre et débiter le bois dans les forêts, parut avec l’aurore au pied du gros châtaignier ; ils s’assirent en cercle autour des racines, aiguisèrent leur hache et leur scie sur des pierres de grès, débouchèrent leurs fiasques de vin, se coupèrent des tranches de pain et de fromage , et se mirent à déjeuner gaiement tout près de nous.
Je m’approchai timidement d’eux, et je leur demandai poliment qu’est-ce donc qu’ils venaient faire si haut et si loin dans une partie des montagnes où jamais la hache des bûcherons n’avait retenti depuis que le monde est monde.
— Vous allez le savoir, mon ami, me répondit une voix qu’il me sembla reconnaître à son accent de méchanceté hypocrite (ma belle-sœur, qui était accourue à son tour avec l'ior d’Aliza, me dit vite que c'était celle du scribe Nicolas del Calamayo); vous allez le savoir à vôs dépens. Dites adieu à votre arbre, il ne vous donnera ni ombre ce soir, ni châtaignes cet automne. Le propriétaire l’a vendu hier au maître de ces bûcherons, pour l’abattre et pour
HOR RALIZA.
ior.
l’exploiter à son profit. 11 m’a chargé de monter à sa place jusqu’ici pour leur livrer l’arbre et pour verbaliser contre vous si vous mettiez obstacle à la livraison.
— Comment si j’y mets obstacle! m’écriai-je en me précipitant les deux bras ouverts et tendus devant moi pour me jeter entre l’arbre et la hache; mais c’est comme si vous commandiez de ne pas m’opposer à ce qu’on enlevât ma tête aveugle de dessus mes épaules ! Cet arbre, monsieur, c’est autant que ma tête!... c’est plus que ma pauvre tète, ajoutai-je en pleurant; c’est la vie de toute ma famille , c’est le père nourricier de ma sœur, de mon neveu, de ma fille et de moi ! Vous savez bien, vous (jui avez apporté le papier qui nous a dépouillés de tout ce qui faisait vivre ici les Zampognari depuis les siècles des siècles, vous savez bien qu’on ne nous a laissé que ces trois grosses branches qui s’étendent de notre côté sur la pelouse et sur la maison qui nous restent ; vous savez bien (jue ces branches sont à nous, c’est encore assez, car l’arbre est si grand que ces seules branches, le quart de l'arbre, nous rempliront encore au moins huit sacs de châtaignes;
Flou IJALIZA.
c’est juste ce ((u’il faut pour quatre bouches, en économisant. Vous me tueriez plutôt contre le châtaignier que de vous laisser porter la hache sur son écorce ; si quelque chose est à nous sur la terre, c’est lui ! Oserez-vous nier que le papier des juges me réserve en jouissance tout le bois, toutes les feuilles, toute l’ombre, tous les fruits de ce côté?
— Non, répondit l’homme de loi, je ne le conteste pas ; mais, de votre côté, oserez-vous nier que la propriété de l’arbre lui-même est au capitaine des sbires, et que, quand il aura fait de sa propriété ce qu’il a le droit d’en faire, votre droit tout conditionnel, à vous, ne subsistera plus; car, puisqu’il est le propriétaire, il a le droit d’abattre l’arbre, et, le tronc une fois abattu, que deviennent les branches ?
— J’avoue, monsieur, que je n’y avais jamais pensé et que je restai muet à cette réponse ; mais si ma parole ne pouvait repousser sa raLson, toute
J08 KlOlt DALIZA.
ma vie en moi protestait contre cette iniquité de l'homme de loi.
Magdalena et Fior d’Aliza alors, qui n’avaient jamais, plus que moi, pensé seulement qu’on pouvait nous abattre le châtaignier sur la tête, ne cherchaient pas de raisoçs, mais des supplications contre cet homicide.
Tombées à genoux aux pieds de l’homme noir, elles levaient leurs mains vers ses mains, le conjurant de nous laisser vivre, et lui expliquant, ainsi qu’aux bûcherons, que nos quatre vies tenaient aux racines et aux branches de ce toit nourricier de leurs pères. Ah! si vous les aviez entendues, monsieur, demander aux bûcherons avec quoi elles me nourriraient dans cette cabane, désormais sans le moindre champ à cultiver autour des murs? sur quoi elles coucheraient leur pauvre petit troupeau, dont les feuilles du châtaignier étaient la nourriture et toute la litière? Il y avait de quoi fendre le tronc de l’arbre, mais non le cœur de l’homme de loi.
Cependant il faut être juste, les bûcherons semblaient attendris en voyant cette belle jeune fille, inondée do larmes jusqu’au bout des mèches de ses
KIOK U'AI.I/A.
cheveux épars sur son sein d’enfant. Ils se regardaient entre eux, ils comprenaient cette misèrè, ils regardaient la masse, la magnificence et la verte vieillesse féconde de l’arbre; ils détournaient le tranchant de leurs haches sur lesquelles quelques gouttes de leurs yeux tombaient silencieusement.
— Allons, à l’ouvrage! dit l’homme de loi.
Les bûcherons semblent hésiter à obéir : l’un dit qu’il ajuste le manche de sa hache, l’autre que les dents de sa scie ne mordent pas. . -
Pendant celle hésitation des bûcherons, Culainayo, l’homme noir, feignit de se laisser attendrir par les larmes de la mère et de l’enfant ; il tira un peu à l’écart Magdalena, et lui dit à voix basse quel- ([iies mots à l’oreille avec un faux air de bonté :
— Peut-être, lui dit-il, y aurait-il encore un moyen de sauver le châtaignier, si vous étiez une femme d’esprit et une mère raisonnable? Le capitaine des sbires a le cœur sensible, quoiqu’il ait déjà la barbe
un peu grise; il est garçon, il est riche, il est ennuyé de vieillir seul, sans joie dans sa maison, sans enfant après lui pour hériter de ses scudi et de son domaine ; il a été ébloui, à scs voyages dans la montagne, de la beauté de votre filleetde son innocence. Qui sait, si vous lui envoyiez l'ior d’Aliza, avec un panier de figues et de châtaignes à son bras, lui demander la grâce du châtaignier et des figuiers, s’il ne vous accorderait pas à cause d’elle la vie de l’arbre et même la restitution du domaine tout entier de vos pères? Tout dépendrait de vous, j’en suis sûr ; on ne refuse rien à une sposa qui donne son cœur en échange d’un morceau de terre sur la montagne. Que dites-vous de mon idée? Voyons, pensez un pou ; je vous donne pour réfléchir le temps que l’ombre de cette branche mettra à se replier jusqu’à ses racines.
Magdalcna resta immobile, pétrifiée, muette à ces paroles, dont elle comprit bien la malice. L’idée
KIOH b’ALIZA.
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de dépayser ma lille de la cabane où elle ne faisait qu’une avec nous trois ; l’idée de la séparer d'Hyeronimo, dont elle n’avait jamais été désunie depuis la mamelle qui les avait nourris l’ un et l’autre ; l’idée de jeter cette âme, qui rayonnait semblable au soleil de tous nos matins sur notre fenêtre, comme un misérable tas de baïoques de cuivre à un étranger, en échange de la place qu’il nous laisserait ainsi pour végéter sur la montagne, lui souleva le cœur.
— Moi, monsieur, donner Fior d’Aliza pour quoi que ce soit, même pour ma pauvre vie dans ce basmonde ! Ah ! si c’est là le prix qu’exige le ciel pour nous épargner, qu’il nous tue tout de suite ; qu’il nous ensevelisse tous les quatre ensemble dans le tronc de l’arbre que ces bourreaux de bûcherons vont abattre sur nos têtes ! Mille fois plutôt mourir que de céder ma fille à cet homme dur ! Quand ce serait môme le prince de Lucques, il n’aurait pas assez de son duché pour la payer à sa tante , à son père et à Hycronimo; c’est comme si vous me disiez qu’on va payer à quelqu’un le souffle de sa respiration ; quand la somme serait comptée , l’homme serait mort.
HüK 1>AUZA
Elle fondit en larmes et elle devint rouge comme une feuille morte de notre treille coupée, de douleur et de honte de ce qu'on osait seulement lui faire une si ülTensante pro|)osition.
— Eh bien ! voilà l’ombre de la branche qui touche aux racines, dit Calamayo en la regardant d'un regard de cruelle interrogation. Allons ! à vos haches et à vos pioches ! cria-t-il aux bûcherons.
Ils levèrent leurs haches, et je les entendis retomber sur le tronc près des racines avec un bruit sourd, tout semblable au bruit des pelletées de terre pierreuse que j’entendis tomber sur la bière de mon frère et de ma jeune femme quand nous allâmes les ensevelir, il y a treize ans, là-haut, au cimetière des Camaldules; les éclats d'écorce de bois volèrent sous l’acier juseju’à nos pieds. Nous perdîmes la raison à ce bruit ; il nous sembla que chaque coup du trauchant des haches nous emportait un morceau de nos cœurs. Magdalena, Fior d’Aliza et moi, nous
PIOR D’A U /A.
tombâmes à terre et nous nous traînâmes sur nos genoux vers le châtaignier on lui faisant un rempart de nos mains étendues, en l’embrassant de nos bras, de nos poitrines, de nos bouches, comme si l’on avait voulu tuer notre père et notre mère.
Les bûcherons s’arrêtèrent, leurs haches levées, de peur de nous blesser en les laissant retomber contre le pied de l’arbre.
— Écartez ces misérables insensés, s’écria l’homme de loi, qui font violence â la justice !
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A ces mots, il prit Fior d’Aliza par l’épaule et la jeta rudement en arrière sur une racine, où son front évanoui toucha rudement, et où la veine de sa tempe jeta quelques gouttes de sang qui rougit sa joue et ses beaux cheveux blonds ; puis, aidé par deux des plus robustes bûcherons, il repoussa violemment Magdalena et moi du tronc de l’arbre.
Pendant ce temps, il faisait signe aux autres de frapper plus fort sur l’entaille déjè ouverte dans le tronc
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Kion D’AI.IZA.
du châtaignier, et les éclats de l’écorce et du bois saignant jonchaient l’herbe aux pieds des ouvriers-
Presque évanouis tous les trois de douleur et de la secousse qui nous avait précipités à terre, nous entendîmes les coups redouljlés comme d’un autre monde, et le petit chien Zampogna, qui avait cessé d’aboyer, léchait, tout haletant, le sang rose sur la tempe de sa jeune maîtresse, Fior d’Aliza.
— Tenez, monsieur, on voit, à ce qu’on dit, encore la marque, ajouta l’aveugle en promenant le doigt sur la joue do la jeune sposa.
A ce moment, continua-t-il, Hyeronimo, qui descendait des hauteurs des Camaldules avec un énorme fagot de genêts sur le cou, entendit les aboiements de Zampogna, les coups de hache des bûcherons, les voix larmoyantes de sa mère, de Fior d’Aliza et de moi ; à travers une clairière, il vit Calamayo et ses hommes qui nous arrachaient avec nolence du tronc de l’arbre, et qui nous rejetaient sans pitié sur
les pierres et sur les racines an oséas du sang du visage de sa cousine. Il jeta son fagot pour courir plus vite, et, tenant la main le hacheron qui lui servait à couper les genêts et les bniyères pour le feu de l’hiver prochain, en trois bonds, avec do grands cris qui nous réveillèrent de notre demi-mort tous las trois, il s’élança entre nous, l’arbre et les bûcherons, et, brandissant sa hachette sur leurs têtes, il le.s écarta, tous étonnés et tous tremblants, à une certaine distance, groupés autour de Galamayo.
Sa fureur redoubla en voyant le sang de sa cousine. En deux mots, nous lui racontâmes la scène qui venait de se passer.
— Misérables lâches! cria-t-il àCalamayo et à ses acolytes, vous n'aurez la vie du châtaignier qu’avec ma vie ! L’arbre est la vie de ma mère, de mon oncle, de ma cousine, de nos pères et de nos enfants; tuez-nous tout de suite si vous voulez le tuer, mais vous ne le tuerez pas, moi vivant !
A ces mots, il s’approcha, avec un geste déses- |)éré et pitoyable, les bras en l’air, de l’entaille déjà profonde de l’arbre, et, tout pâle de douleur, il
Kl ou D'AUZA.
pleura un moment en silence comme on pleure sur la blessure d’un homme mourant d’un coup de feu.
Cependant un dialogue terrible et menaçant s’était établi à distance entre Hyeronimo et Calamayo, abrité, contre le jeune homme , derrière le groupe armé de ses bûcherons.
— Vous êtes témoins, disait l’homme de loi, que ce jeune insensé s’est opposé avec violence, et une arme à la main , à l’abattement de l’arbre, et qu’il fait opposition à la justice. Nous cédons à ses menaces pour ne pas ensanglanter le débat, nous prenons acte de son délit et nous réservons les droits à l’exécution de l’ordre, auquel nous sommes délégués, pour les faire exécuter en leur temps par la force publique.
Calamayo et ses ouvriers se retirèrent après cette protestation en nous faisant des gestes et en poussant des clameurs de vengeance. Ma pauvre sœur, prenant la tête ensanglantée de Fior d'Aliza sur ses
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genoux, étancha le sang que sa chute sur la racine faisait égoutter de sa tempe. Ilyeronimo alla puiser de l’eau dans le creux de ses deux mains pour laver et démêler ses beaux cheveux blonds, humides de sang et poudrés de terre.
Ce fut alors que nous pleurâmes tous les quatre comme nous n’avions jamais pleuré. Hélas! nous étions restés vainqueurs, grâce à l’apparition et au courage d’Hyeronimo.
L’entaille de l’arbre, quoique saignante, n’était pas mortelle ; en plaquant de la terre humide sur la blessure et en la recouvrant ‘de morceaux d’écorce reliés autour du tronc par des lianes, nous pouvions le guérir et vivre encore de ses dons d’automne tous les hivers; notre petit troupeau de chèvres et de cabris nous alimenterait pendant la belle saison, nos
figues sèches nous remplaceraient les raisins dispa-
rus avec la vigne; mais nous ne nous dissimulions pas que le châtaignier n’avait pas longtemps â vivre, puisque le sbire et son conseiller avaient juré de nous réduire à la mendicité et de nous expulser par la faim de notre pauvre nid sur la montagne.
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Ma sœur nous raconta l’amour du capitaine des sbires pour sa belle enfant, la condition que l’avocat avait mise tout bas à la vie du châtaignier et à la restitution de nos petitschamps, troqués contre la cousine d’Hyeronimo. A cette confidence, Hyeronimo, sans rien dire, devint plus rouge et plus resplendissant de colère contenue, que quand il s’était jeté, sa hachette à la main , seul contre dix hommes armés. Fiord’Alizane le vit pas, mais elle devint pâle comme un linge et se colla convulsivement contre le sein de sa mère.
Quant à moi, je mis ma tête aveugle entre mes deux mains, sur mes genàux tout tremblants , et je pressentis confusément de grands malheurs. Hélas ! pourquoi ces seigneurs pèlerins de Lucques nous avaient-ils découverts dans notre pauvre cabane, et pourquoi Fior d’Aliza les avait-elle éblouis, comme une étoile dans un ciel de nuit , sur nos montagnes, éblouit l’œil et fait rêver à mal le berger!
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Ces pressentiments n’étaient que trop fondés, monsieur; pourtant nous fûmes bien tranquilles pendant un certain temps après l’événement du châtaignier ; nous guérissions avec beaucoup de soins sa blessure, comme vous voyez ; tous les jours llyeroninio et Fior d’Aliza apportaient au pied de l’arbre des mottes de terre humide, enlevées au bord de la grotte, pour rafraîchir l’arbre et pour le panser comme on panse un malade. Nous nous flattions qu’on nous avait oubliés là-bas, dans ce coin de rocher, où nous ne faisions point d’autre mal que de respirer, de nous aimer et de vivre.
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Mais l’amour d’un débauché qui a vu une innocente, et qui pense à l’emmener dans sa maison, est un charbon ardent qui brûle la main et qui ne laisse
KIOK D'A U 7. A.
pas dormir celui qui ne craint pas Dieu plus que le feu dans ses veines. La maudite beauté de l’enfant ne sortait plus de l’œil du sbire. 11 avait résolu, par les conseils de Calamayo , sans doute , de nous entraîner dans la misère, d’éteindre notre foyer, de nous contraindre à aller mendier notre pain dans les rues de Lucques , de nous y ramasser ensuite comme des vagabonds, de nous jeter, ma sœur et moi séparément, dans un hôpital, de forcer Hyeronimo à s’expatrier dans les Maremnies on sur quelque felouque de pêcheur; de faire enfermer, à cause de sa Jeunesse et de sa beauté, Fiord’ Aliza dans un couvent , pour l’y faire élever en dame et pour l’épouser ensuite comme par charité, grâce à l’abbesse qui était sa parente et sa complaisante.
Le frère Hilario , qui connaissait la malice du monde de la ville, nous a raconté ensuite toute la chose; mais alors, de quoi pouvions-nous nous douter? Et quand même nous nous serions doutés de quelque complot de ce genre, comment pouvions nouspous en défendre? Nous n’avions de notre côté que la Providence ; mais il y a des temps où elle se cache comme pour épier jusqu’on va la patience des
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bons et ia perversité des méchants. En ce temps-là, elle paraissait nous avoir entièrement oubliés.
Lu jour que nous étions sans défiance, ma sœur auprès de sa quenouille sur le seuil de la cabane ; moi occupé à tresser des nattes de sparleria avec des joncs devant la porte, assis au soleil ; Hyeronimo à retourner les figues qui séchaient sur le toit; Fior d’AJiza et le chien, à garder ses chèvres et ses chevreaux, bien loin derrière les chàtaigniere, dans les bruyères qui touchent à notre ancien champ de maïs, sa chèvre entraîna par son exemple ses chevreaux à descendre du rocher dans le maïs et à brouter les mauvaises herbes entre les cannes déjà mûres ; cela ne faisait aucun mal, monsieur, car les feuilles des cannes étaient déjà jaunes et sèches, et les chevreaux ne les mordillaient seulement pas ; le petit chien Zamjiogna s’amusait innocemment à courir à travers les cannes après les alouettes, et à revenir tout joyeu.x vers Fior d’Aliza qui lui jetait des noi-
KIOK ICA LIZA.
settes pour les lui faire rapporter dans son tablier.
Tout à coup, cependant , voilà qu’elle s’aperçut que les chèvres s’égaraient, par habitude, hors de la bruyère, sous les châtaigniers qui étaient à nous; elle lança de la voix et du doigt le petit chien après les animaux pour qu’il les ramenât, comme il avait coutume, à leur devoir. Mais, au moment où Zampogna atteignait la chèvre et ses petits et aboyait autour d’eux pour les faire sortir du inals, voilà six coups de feu qui résonnent comme des tonnerres derrière les sapins, de l’autre côté du champ, et trois sbires, leurs fusils fumants à la main, qui sortent avec de grands cris de la sapinière et qui se jettent comme des furieux à travers les cannes.
I^a chèvre laitière était tombée morte du coup, sur le corps d’uu des deux chevreaux blancs qu’elle allaitait; l’autre , blessé d’une chevrotine au cou, tout près des oreilles, perdait tout son sang et était venu se réfugier , par instinct, entre les pieds nus de Fiord’ Aliza ; le petit chien, une jambe de devant à demi coupée par une balle, hurlait, en traînant sa jambe, derrière elle ; la pauvre petite, atteinte clleméme de quelques gros grains de plomb qui avaient
KIOK D’ALIZA.
ricoché, aux deux bras, jetait des cris déchirants, non sur ses blessures qu’elle ne sentait pas, mais sur le carnage de sa chèvre, de ses chers chevreaux et du pauvre Zanipogna; elle courait vers nous en emportant le chevreau expirant sur son sein, suivie de Zampogna qui marchait sur trois pattes et qui arrosait l’herbe de son sang.
A ces coups de l’eu, à ces cris, à cette vue, monsieur, nous nous étions tous levés en sursaut, comme à un coup de feu du ciel, pour courir au-devant de notre enfant ; la mère nous devançait les bras tendus, les cheveux épars ; moi-même je courais au
bruit sans mon bâton, comme si j’y avais vu clair, /
à la seule lueur de mon cœur; Hyeronimo, s’élançant du toit d’un seul bond, avait décroché du mur, en passant, l’espingole de son père, qui n’avait pas été déchargée depuis sa mort ; il courait comme le feu du ciel au secours de Fior d’Aliza , à la fumée des six coups de feu, flottant comme un brouillard
FIÜK IVALIZA.
sur les cannes de mais. Arrivé à quelques pas de sa cousine, & la vue de son sang et à la \ oix du sbire, il avait tiré au hasard son coup de feu sur ces assassins; un d’eux, soutenu par ses compagnons, s’enfuyait avec eux frappé d’une balle à l’épaule.
— Scélérat! criaient-ils en s’éloignant, dernière portée d’un nid de brigands ! tu as été pour ton malheur plus adroit que tune croyais l’être. Va! tu t’es tué toi-même en frappant notre sergent : vie pour vie, sang pour sang ; ce sera ton premier et dernier crime.
• Et nous les entendîmes, cachés par les sapins, casser et couper des jeunes tiges pour en faire un brancard sur lequel ils emportèrent leur camarade mourant k la ville.
ex VI.
Nous étions si troublés des blessures aux bras de la jeune fille, de la mort de tout notre pauvre troupeau ,' notre nourricier, et de la jambe coupée du pauvre chien , mon seul guide dans la montagne.
que nous ne pensâmes seulement pas que ces liommes pouvaient remonter en force, après avoir laissé leur sergent blessé ou mort à leur caserne et déposé en justice contre nous. D’ailleurs , qu’avions-nous à nous reprocher que d’avoir rendu feu pour feu, en défendit la vie ou en vengeant le sang de notre innocente contre des assassins qui l’avaient frappée en traître, et qui avaient répandu un sang plus pur que celui d’Abel?
Le chevreau qu’elle portait encore , la tête renversée sur son épaule, expira sur ses genoux en entrant à la maison. Hyeronimo arracha avec ses dents les six gros grains dé plomb qui étaient entrés sous sa peau, aussi tendre qu’une seconde écorce de châtaigne ; sa mère lava les filets de sang qui en sortaient et pansa ses bras avec des feuilles de larges mauves bleues , retenues sur la blessure avec des étoupes fines.
Hyeronimo arrêta le sang que perdait Zampogna en entourant l’os de sa pauvre jambe coupée d’une terre glaise, et en retenant cette terre humide autour de l’os nu avec une bande arrachée de sa manche de chemise. Vous voyez que la pauvre petite
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bête est bien guérie, monsieur, dit l’aveugle en m’indiquant de la main le petit chien, aussi alerte que s’il avait eu ses quatre jambes, et, une fois guéri, il m’a conduit tout aussi bien dans les plus mauvais pas avec ses trois pattes qu’avec quatre.
Un boiteux , monsieur, ajouta-t-il en souriant et en caressant de la main la soie de Zampogna, n’estce pas assez pour un aveugle ?
Cependant je vis une larme, mouiller ses yeux sans regard, en caressant son ami estropié, le pauvre Zampogna.
— Quelle nuit nous passâmes! monsieur. Magdalena, debout, allant sans cesse écouter si Fior d’Âliza respirait aussi doucement qu’à l’ordinaire ; Hyeronimo, le chien sur sa poitrine, pour l’empêcher de faire un mouvement qui dérangeât son appareil de terre et de chanvre; moi, assis contre la porte avec le chevreau mort entre mes pieds, pensant à la chèvre et à la nourriture de là maison qui avait
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KlüR D’ALIZA.
tari pour jamais avec sa mamelle percée de balles! Qu’allions-nous devenir avec de l’eau au lieu de lait pour assaisonner nos châtaignes sèches et nos figues coriaces? Comment soutiendrions - nous tous les quatre notre pauvre Vie? Nous n’avions plus ni raves, ni maïs, ni goutte de vin, plus rien que les salsifis sauvages, les chicorées amères et l’oseille acide, qui poussaient çà et là dans les lagunes humides aux creux des hautes montagnes; il ne restait plus un seul baïoque de notre dernière récolte de soie, depuis que les mûriers donnaient leurs feuilles au fermier du sbire; et puis comment sortirais-je pour aller â la messe, le dimanche, aux Gamaldules, si le pauvre Zampogna , que j’entendais respirer en haletant, venait à ne pas réchapper de son coup de feu? Ah ! Dieu préserve mon pire ennemi d’une nuit comme celle que nous passâmes entre ces deux désastres de la cabane! Il n’y avait que l’innocente Fior d’Aliza qui dormait, quoique blessée, aussi tranquillement que l’agneau qui a laissé de sa laine dans les dents du loup.
F mil D AU/.A.
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Tout étourdis que nous étioné par les événements de la journée, et tout abattus par la terreur qui nous enlevait jusqu’à la pensée du lendemain, cependant nous ne pouvions pas attendre le grand jour pour soustraire Hyeronirao au danger qui le menaçait et aux menaces que les sbires avaient proférées en s’éloignant.
— Il faut te sauver aux Camaldulcs, lui dit sa mère ; tu appelleras du pied du mur, le frère Hilano, et tu le supplieras de t’ouvrir la chapelle où le bandil de San Stefano a vécu jusiju’à quatre-vingtdix ans dans un asile inviolable à tous les gendarmes de Lucques, de Florence et de Pise, protégé par la sainteté du refuge. Les dimanches, après la messe, nous irons, ton père, Fior d’Aliza et moi, te porter ton linge et ta nourriture de la semaine.
— Bénie soit l’idée de ta mère, m’écriai-je en embrassant Hyeronimo, qui pleurait en regardant sa cousine endormie Allons, coui’age, mon pauvre
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garçon, lui dis-je ; le seul moyen de les revoir et de nous revoir tous dans de meilleurs jours, c’est de suivre le conseil de ta mère ; c’est l’âme de ton père qui l’inspire. Ne perds pas un instant; embrassenous et recommande-toi â Dieu et à ses saints. Voilà la lune qui se baigne déjà à moitié dans la mer de Pise, pour laisser place au soleil ; tu n’as plus qu’une demi-heure de nuit pour monter, invisible à travers les bois, aux Gamaldules. Si le sbire que tu as blessé est mort, les sbires seront ici en même temps que le jour. La vengeance des hommes irrités est matinale.
En parlant ainsi je tenais le loquet de la porte de la cabane pour le pousser dehors, tout en pleurant comme lui; sa mère et sa cousine, réveillées par le bruit de mes sanglots et des siens, sanglotaient de leur côté dans l’ombre. Un dernier rayon de la lune, à travers les feuilles mortes de la vigne, éclairait ces mornes adieux ; les bras se détachaient pour se
resserrer encore.