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pour qu'on ne puisse plus les découvrir sous la feuille.
L’air finissait et recommençait par cinq ou six petits soupirs, l’un triste, l’autre gai, de manière que cela semblait ne rien signifier du tout, et que cependant cela faisait rêver, pleurer et se taire comme à l’Adoration devant le Saint-Sacrement, le soir, après les litanies, à la chapelle de San Stefano, dans notre montagne, quand l’orgue joue de contentement dans le vague de l’air.
Je vous laisse à penser, mon père, si je jouai bien cette nuit-là l’air de Fior d’Aliza et d’Hyeronimo (car c’était ainsi que nous avions baptisé cette musique)
Vous l’appeliez vous-mêmes ainsi, mon père et matante 1 quand vous nous disiez à l’un ou à l’autre : « Jouez aux chèvres l’air que vous avez trouvé à vous deux I » Les che vreaux en bondissaient de plaisir dans les bruyères; ils s’arrêtaient de brouter, les
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pieds de devant contre ies rochers et la tète tournée vers nous pour écouter (les pauvres bêtes !).
Je jouai donc l’air à. nous deux, avec autant de mémoire que si nous venions de le composer, sous la geôle, et avec autant de tremblement que si notre vie ou notre mort avait dépendu d'une note oubliée sur les trous d’ivoire du chalumeau; je jetais l’air autant que je pouvais par la lucarne, pour qu’il descendit bien bas dans la noire profondeur de la cour et qu’il n’en tombât pas une note sans être recueillie par une oreille, s’il y avait une oreille ouverte, dans cette nuit et dans ce silence des loges de la prison.
De temps en temps je m'arrêtais, l’espace d’un soupir seulement, pour écouter si l’air roulait bien entre les hautes murailles qui faisaient de la cour comme un abîme de rochers, et pour entendre si aucun autre bruit que celui de l’écho des notes ne trahissait une respiration d’homme au fond du silence; puis, n’entendant rien que le vent de la nuit sifflant dans le gouffre, je menais l’air, de reprise en reprise, jusqu’au bout ; quand j’en fus arrivée â cette espèce de refrain en soupirs entrecoupés, gais
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et tristes, pur quoi i'air finissait en laissant l'àine indécise entre la vie et la mort du cœur, je ralentis encore le mouvement de l’air et je jetai ces trois ou queatre soupirs de la zampogne, bien séparés par un long intervalle, sous mes doigts, comme une fille à son balcon jette, une à une, tantôt une fleur blanche délachée de son bouquet, tantôt une fleur sombre, et qui se penche pour les voir descendre dans la rue et pourvoir laquelle tombera la première sur la tête de son amoureux.
— (Juel poète vous auriez lait ! ne puis-jc m’enpèchcr de m’écrier, en entendant cette jeune paysanne emprunter naïvement une si charmante image pour exprimer son inexprimable anxiété d’amante et de musicienne, en jouant-son air dans le vide, sans savoir si scs notes tombaient sur la pierre ou dans le cœur de son amant.
— Ne vous moquez pas, monsieur, je dis ce que j’ai vu tant de fois dans les rues de laicques et de
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Livourne, quand un amouretix fait donner, par les pifferari, une sérénade à sa fiancée.
— Eh bien ! repris-je, quand Pair fut joué, qu’entendîtes-vous, pauvre abandonnée, au pied de la tour?
— Hélas ! rien, monsieur, rien du tout pendant un moment qui me dura autant que mille et mille battements du cœur. Et cependant, pendant ce moment qui me parut si long à l’esprit, je n’eus pas le temps de reprendre seulement ma respiration. Mais le temps, voyez-vous, ce n’est pas la respiration qui le mesure quand on souffre et qu’on attend, c’est le cœur ; le temps n’y est plus, monsieur, c’c.st déjà l’éternité!
— Quel philosophe, que cette pauvre jeune femme qui ne sait pas lire ! me dis-je tout bas cette fois en moi-ipêmc, poui' ne pas inten'ompre l’intéressante histoire.
Fior d'Aliza ne s’aperçut même pas de ma ré-
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flexion : elle était tonte à son émotion désespérée pendant la nuit de silence qui lui avait duré un siècle,
— Anéantie par ce silence qui répondait seul à l’air que la zampogne venait de jouer au hasard, pour interroger la profondeur des cachots ou bien pour apprendre à Hyeronimo, s’il était là, que Fior d’Aliza y était aussi, se souvenant de lui dans son malheur, je laissai tomber à terre la zampogne et je glissai moi-même, découragée, au pied de la lucarne, les bras accrochés aux barreaux de fer de la fenêtre sans en sentir seulement le froid.
Mais au moment où mes genoux touchaient terre, monsieur, voilà qu’un lourd bruit de chaînes qu’on remue monte d’en bas jusqu’à la lucarne, et qu’une faible voix, comme celle d’un mineur qui parle aux vivants du fond d’un puits, fait entendre distinctement, quoique bien bas, ces trois mots séparés par de longs intervalles : Fior d’Aliza, sei lu? Est-ee toi, Fior d’Aliza?
Anges du ciel ! c’était lui ; la zampogne avait fait ce miracle de me découvrir son cachot. Pour toute réponse, je ramassai l’instrumcntdemusique à terre,
et je jouai une seconde fois l’air d’Hyeronimo et de Fior d'Aliza ; mais je le jouai d’un mouvement plus vif, plus pressé, plus joyeux, avec des doigta qui avaient la fièvre et qui communiquaient aux sons le délire de mon contentement d’avoir découvert mon cousin.
Quand j’eus fini, je prêtai l’oreille une seconde fois ; mais le jour commençait à glisser du haut de ' la tour dans la cour obscure ; des bruits de portes de fer et de sourds verrous qui s’ouvraient intimidaient sans doute le prisonnier ; il fit résonner seulement, du fond de sa loge grillée, un grand tumulte de chaînes froissées à dessein les unes contre les autres, comme pour me faire comprendre, ne pouvant me le dire : i Je suis Hyeronimo, je suis là et j’y suis dans les fers. • La zampogne avait servi d’intelligence entre nous.
Mais, hélas! ma tante, de quoi me sefvait-il d’avoir découvert où il était et de lui avoir envoyé.
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du haut d’une tour, une voix de famille de notre montagne, si je n’avais aucun moyen de l’approcher, de le consoler, de le justifier, de le sauver des sbires ses ennemis, sans doute acharnés à. sa mort ?
■ Cependant je tombai à genoux pour bénir Dieu d’avoir pu seulement entendre le son de ses chaînes; toute ma crainte était qu’on ne m'éloignât tout à l’heure de l’asile que le hasard m’avait ouvert la veille; j’aurais été contente d’être une pierre scellée dans ces murailles, afin qu’on ne pût jamais m’arracher d’auprès de lui! Mais qu’ allais-je devenir au réveil du bnrgelio et de sa femme?
Au moment où je roulais ces transes de mon cœur dans ma pensée, à genoux devant mon lit, les mains jointes sur la zampogne muette, et le visage, baigné de larmes, enfoui dans les poils de bête du manteau de mon oncle, la porte de la chambre s’ouvrit sans bruit, comme si une main d’ange
FIOR D’ALIZA
l’avait poussée, et la femme du bargelh entra, croyant que je dormais encore.
* En me voyant ainsi, tout habillée de si bon matin et faisant si dévotement ma prière (elle le crut ainsi du moins), la brave créature conçut encore, à ce qu’elle m’a dit depuis, une meilleure idée du petit pifferaro et une plus vive compassion de mon isolement dans cette grande ville de Lucques.
Je m’étais levée toute confuse au bruit, et je tremblais qu’elle vînt me demander compte des airs de musique dont j’avais troublé, sans doute, le sommeil de ses prisonniers. Je cherchais dans ma tête une réponse apparente à lui faire, et je baissais les yeux sur la pointe de mes souliers de peur qu’elle ne lût je ne sais quoi dans mes yeux.
Mais au lieu de cela, mon père, elle ne parla seulement pas de la musique nocturne, pensant sans doute que j’avais étudié un air pour la neuvaine de Montenero, pèlerinage de matelots de la ville de
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I^ivoume, et', d'une voix très-douce et très-encourageante, elle me demanda ce que je comptais faire tout à l’heure en sortant de chez eux, et si j'avais quelque père et quelque mère ou quelque corps de pifferari ambulants qui me recueillerait à Prato, ou à Fise, ou à Sienne, pour me reconduire dans les Abruzzes, d’où je paraissais être descendu avec ma zampogne.
— Non, lui dis-je, mon père est aveugle et ma mère est morte (et je ne mentais pas en le disant, comme vous voyez) , je n’appartiens à aucune bande de musiciens des Abruzzes ou des Mai'emmcs, et je cherche seulement à gagner tout seul, par les chemins, d’une façon ou d’autre, le pain de mon père et de ma tante, qui ne peut pas quitter la maison où elle soigne son frère.
Tout cela était vrai encore. Mais je ne disais pas mon pays ni la raison qui m’avait fait prendre un habit d’homme, ni le meurtre d’un sbire qui
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3ir,
avait fait jeter mon cousin dans quelque prison.
La bonne femme , me croyant vraiment des Abruzzes, ne me demanda même pas le nom de mon village.
— Est-ce que tu n’aimerais pas mieux , mon pauvre garçon, continua-t-elle, entrer en service chez des braves gens que de courir ainsi les chemins, au risque d’y perdre ton âme à vendre du vent aux oisifs des carrefours T
— Oh ! oui, que je l’aimerais bien mieux ! lui répondis-je, toute rouge de l’idée qu’elle allait peutêtre me proposer la place du gendre qui venait de la quitter, et pensant à toutes les occasions que j’aurais ainsi de voir, d’entendre et de servir celui que je cherchais.
— Eh bien ! me dit-elle avec plus de bonté encore, et comme si elle avait parlé à un de ses fils (mais elle n’en avait jamais eu), eh bien ! craindrais-tu de prendre service chez nous parce que nous sommes geôliers de la prison du duché, dont tu vois la cour par cette fenêtre, et parce que le monde méprise, bien k tort quelquefois, ceux qui portent le trousseau de clefs k la ceinture, pour ouvrir ou fermer
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les portes des malfaiteurs ou des innocents?
— Oh! que non, m’écriai-je, en entrant tout de suite mieux qu’elle dans son idée, je ne crains rien de malhonnête au service d’honnêtes gens, comme vous et le seigneur hargello vous paraissez être tous les deux. Un geôlier, ça n’est pas un bourreau; c’est une sentinelle qui peut exécuter, avec rudesse ou avec compassion, la consigne de monseigneur le duc. Je n’aurais pas de répugnance à voir des malheureux, surtout si, sans manquer k mes devoirs, je pouvais les soulager d’une partie de leurs peines. Quand j’étais chez mon père, je n’aimais pas moins mes chèvres et mes brebis, parce que je leur ouvrais la porte de l’étable le matin et que je la refermais sur elles le soir, Disposez-donc de moi, comme il vous conviendra; j’obéirai avec fidélité à vos commandements, comme si vous étiez mon père et ma mère.
— Et les gages? me dit-elle, toute contente en me
non IVALIZA.
voyant consentir à sou idée, combien veux-tu d’écus de Lucques par année, outre ton logement, ta nourriture et ton habillement, que nous sommes chargés de te fournir?
— Oh ! mes gages, dis-je, vous me donnerez ce que vous me jugerez devoir gagner honnêtement, quand vous aurez éprouvé mes pauvres services ; pourvu que mon père et ma tante mangent leur pain retranché du morceau que vous me donnerez, je ne demande que leur vie par-dessus la mienfie.
— Eh bien ! c’est dit, s’écria-t-elle en battant ses mains l’une contre l’autre, comme quelqu’un qui est content ; descends avec moi dans le guichet où mon mari t’attend pour t’enseigner le métier, et laisse-là ton bâton, ton manteau de peau et ta zampogne dans ta chambre ; il te faut un autre costume et d’autres airs maintenant. Mais ton visage, ajouta-t-elle en riant, et en me passant la main sur la joue pour en écarter les boucles blondes, ton visage est bien doux pour la face d’un porte-clefs; il faudra que tu te fasses, non pas méchant, mais grave et sévère : voyons, fais une moue un peu rébarbative, quoique tu n’aies pas encore un poil de barbe.
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sonniers, dit-il en souriant ; mais, après tout, nous sommes chargés de les garder et non de leur faire peur. Il y a bien des innocents et des innocentes dans le nombre ; il ne faut pas leur tendre leur morceau de pain et leur verre d’eau au bout d’une barre de fer : il est assez amer sans cela le pain des prisons; viens, mon garçon, que je te montre ton ouvrage de tous les jours, et que je t’apprenne ton métier.
A ces mots, il se leva, prit un gros trousseau de clefs dans une armoire de fer, dont il avait lui-même la clef suspendue à la boutonnière de sa veste de cuir, et il appela d’une voix forte un tout petit garçon qui allait et venait dans une grande cuisine, à côté du guichet.
— Allons, piccinino? lui dit-il, c’est l’heure du déjeuner des prisonniers, prends ta corbeille et apporte-leur, derrière moi, leur provende t
Le pkcinino dont la provende était déjà toute
prêle dans un immense canestre de joncs plein de morceaux de pain tout coupés, de prescuilo et de caccia cavallo (jambon et fromage à l’usage du peuple], et portant, de l'autre main, une cruche d'eau plus grande que lui, sortit de la cuisine et marcha, derrière le bargello et moi, vers la porte ferrée de la cour des prisonniers. On y arrivait de la maison du bargello par un large couloir souterrain, où les pas résonnaient comme un tonnerre sous nos bois de sapins.