‹ Mes confidencesChapitre 41 sur 44 · I-IOU DAUZA · texte numérisé non relu

I-IOU DAUZA

devait vivre, et son salut éternel, s’il devait mourir, tenait au refus ou au consentement que nous lui donnerions de laisser consacrer avant son dernier jour son union avec sa cousine {sorella, comme nous disons, nous) ; sachant combien sa sorella le chéris-' sait de tous les amours et n’ayant pas nous-mêmes de plus cher désir que ce mariage, comment aurions-nous pu refuser au pauvre mourant?

C’était nous qui lui avions donné son idée que les époux sur la terre se retrouvaient dans le paradis 1 Nous lui aurions donc refusé son paradis à luimème, si nous avions dit non, l’aveugle et moi?

11 nous bénit mille et mille fois de notre condescendance à son amour, et il nous répéta tout ce que le père Hilario lui avait appris de la condescendance de l’évêque; outre le souci qu’il avait de nous, en nous laissant dans la misère par son supplice, dans ce supplice il ne semblait redouter qu’une chose, c’est ([ue sa mort ne fût avancée par quelque événement avant que le prêtre eût accompli sa promesse, en bénissant cette union secrète et en consacrant sa passion devant l’autel.

KIOR OALIZA.

— Oh ! pressez-le, nous disait-il les mains jointes, pressez-le de faire ce qu’il a promis pour que je vive en paix mes derniers jours, et que je n’ emporte pas mon désespoir dans l’autre vie !

Nous ne répondîmes que par des larmes, et quand Fior d’Aliza revenait à passer, elles redoublaient tellement dans le cachot que nous en étions comme étouffés pendant sa promenade au fond du cloître.

La dernière fois qu’elle passa devant les barreaux, je ne pus pas me retenir, et je dis à demivoix, de manière qu’elle m’entendît sans que les autres puissent m’entendre :

— Fior d’Aliza, que veux-tu de nous?

Elle répondit sans se retourner, comme quelqu’un qui regarde le bout de ses pieds en parlant.

— Lui, ou mourir avec lui !

Cela fut dit et, cela dit, monsieur, quand nous ressortîmes à l’heure que nous avait indiquée le père Hilario, nous la vîmes qui s’éloignait de lui en cou-

KIOK IVAMZA. U9

rant, pour remonter dans sa chambre avant notre sortie de la geôle. Le bargello et sa femme ne s’étonnèrent pas de voir nos yeux rouges, eux qui sont habitués à entendre des sanglots du cœur dans leur puits, comme nous autres à entendre le sangloteinent de l’eau dans les sources.

La tante se tut.

— A toi maintenant, dit-elle à Fior d’Aliza ; il n’y a que toi qui saches ce que tu pensais pendant que nous nous reconsolions en causant ainsi, peut-être pour la dernière fois, avec notre pauvre Hyeronimo.

Voyons, parle au monsieur avec confiance; c’est ton tour maintenant d’ouvrir ton cœur, maintenant que le jour du bonheur est proche, et de le vider de tout ce qu’il contenait de rêves et de larmes, pour n’y laisser place qu’au bonheur et A la reconnaissance que tu vas goûter pendant le reste de ta vie.

— Oh ! oui, raconte-noHS cela toi-même, dit l’aveugle en joignant ses deux mains sur la table ; je

HOK ÜALIZA.

iSO

me le ferais bien raconter tous les soirs de ma vie sans me rassasier jamais des miséricordes du bon Dieu pour nous.

— Eh bien ! dit Fior d’Aliza, je vais obéir à mon père et à ma tante, mais cela me rend toute honteuse. Gomment une fille si innocente et si simple que j’étais a-t-elle bien pu avoir tant de ru.se. Ah ! c’est l’ange de la parenté et de l’amour ; ce n’est pas moi ; mais enfin voilà.

CCXLVlll.

Je ne me couchai pas, vous pensez-bien, n’est-ce pas? Je me jetai tout habillée sur mon lit ; je fermai les yeux et je recueillis en moi toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce que mon ange me dicta dans l’oreille, comme si une voix claire et divine m’eût parlé tout bas ; car, encore une fois, ce n’était pas moi qui discutais avec moi-

Diqiii.?ed bï Cmogle

même; mca lèvres étaient fermées et la parole d’en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu’un m’avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n’essayai même pas de contredire celte voix (|ui portait avec elle la conviction.

Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu’il n’y consentirait jamais, lui qui t’aime plus que sa vie et qui a risqué sa liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t’avaient blessée et avaient cassé la patte de ton chien I Non, il n’y faut pas penser; alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu’en le trompant lui-même?

Ici la voix s’interrompit longtemps comme quelqu’un qui cherche ; puis elle reprit :

— Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et lui faire croire qu’il doit partir le premier, t’attendre ensuite au rendez-vous sous l’arche du pont, au pied de la montagne où tu as rencontré la noce de la fille du bargello, jusqu’à ce que tu viennes le rejoindre par un autre chemin un

KIOK ItAMZA.

peu avant la nuit, et que vous partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors pn ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux propriétaires d’un podere pour faire les moissons, lui comme coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer. Pour cela, qu’as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de. scier un barreau de fer de la lucarne derrière l’autel de la chapelle des prisonniers, de manière à ce qu’il ne tienne plus eu place que par un fil, et laisser la lime à côté, pour qu’un coup ou deux de lime lui permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et qu’à l’aide de l’égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Il yeronimo se trouve hors des murs, libre dans la campagne... Et toi, pour- ([uoi ne le suivrais-tu pas? médit la voix, et pourquoi préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de ris<iuer la liberté en le suivant dans sa fuite?...

non D’Ai.i/.A.

— Ah ! mr r(^pondit la voix dans ma conscience, c’est que si je me sauvais derrière lui, le bargello et sa femme, si bons et si hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu’on les soupçonnerait certainement d’avoir été corrompus par nous, à prix d’argent, pour tromper la justice, et le moins c[ui pourrait leur arriver serait le déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien ! la ruine et la prison pour un bon mouvement de leur cœur I Non! plutôt mourir que de me sauver la vie par un tel crime ! Et comment jouieras-tu en paix de la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d’autres versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de bonheur dans les bras d’Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon, est-ce (|u’il pourrait vivre de la mort d’autrui? Non, non, non, il aimerait mieux mourir ! Ce n’est pas là ce que notre tante cl notre père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la lampe, dans le catéchisme ; d’ailleurs sans catéchisme, le cœur, ce catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas ?

KIOR D'ALIZA.

Donc il faut le tromper pour le sauver; je lui dirai : Fuis, je t’en ai préparé les moyens pour la nuit où tu seras mis seul en chapelle et je vais te rejoindre ; ce n’est pas môme un mensonge, car, morte ou vivante, je le rejoindrai bientôt. Puis-je vivre sans lui? puis-je môme mourir sans que mon âme vole sur ses pas et le rejoigne comme la colombe rejoint le ramier quand il meurt ou quand il émigre de la branche avant elle ?

Il fut donc décidé que je le tromperais pour ne pas tromper le bargello et sa femme.

— Quand il sera libre, continua la voix, tu revêtiras le froc et le capuchon des pénitents noirs qu’il aura laissé tomber de la fenêtre en s’enfuyant, et tu re^ viendras dans son cachot, avant le jour, prendre sa place, pour que les sbires te mènent au supplice, en croyant que c’est lui qu’ils vont fusiller pour venger le capitaine; tu marcheras en silence devant eux. suivie des pénitents noirs mj blancs de toute la

ville qui prieront pour toi; et quand tu seras arrivée au lieu du supplice, tu mourras en prononçant son nom, heureuse de mourir pour qu’il vive !

Voilà, monsieur, voilà exactement ce que l’ange me dit. Je ne l’auràîs pas inventé, en toute rfla vie, de moi-même. J’étais trop simple et trop timide, mais l’ange de l’amour conjugal en invente bien d’autres, allez I Je l’ai bien compris quand je fus sa femme !

Après ce miracle, je m’endormis comme si une main divine avait touché ma paupière et calmé mon pauvre cœur.

Ma résolution était prise d’obéir, sans lui rien dire qu’au moment où le prince qu’on attendait dans Lucques serait arrivé, et qu’il aurait ou ratifié ou ajourné l'exécution. C’était notre dernier espoir.

Hélas! il fut trompé encore; le lendemain à mon réveil, le bargello me dit négligemment, comme je passais pour mon service dans le préau, que le prince

Kl ou D’A U Z A.

venait d’écrire .'i son miiiislre qu’il ne fallait pas l’attendre et qu’il était retenu en Bohême par les chasses.

Tout fiit perdu ; mes jambes me manquèrent sous moi ; mais le bargello ne s’apci çut pas de ma pâleur, parce qu'il ne faisait pas jour encore dans le vestibule grillé du préau. Il crut que je dormais encore à moitié, ou que le retour du prince m’était indifférent comme l’ajournement du supplice du meurtrier.

J’entrai dans le préau et je courus dans la loge d’Hyeronimo; le père llilario y était déjà, il était venu lui amioncer que tout espoir de grâce était perdu par l’absence du prince qui voulait chasser le faisan en Bohênje, et que le jour de la mort était fixé à trois jours de là pour le condamné ; il recevait sa dernière confession et la promesse de’ lui apporter le sacrement du mariage et le sacrement de l’eucharistie avec celui de l’extrême-onction, la veille

FIOR D'ALIZA. iS*

de sa mort. Puis, se tournant vers moi à demi-morte : — Je vous laisse ensemble, me dit-il ; mes deux enfants, demain, avant la nuit, vous serez unis pour un jour et séparés le jour suivant pour un peu de temps! Que l’éternité vous console du jour qui passe I Je vais annoncer le désespoir à vos pauvres parents ! Fior d’Aliza , venez avec moi pour qu’ils ne meurent pas sous le coup ; vous leur resterez, n’esl-ce pas? et le souvenir d’Hyeronimo revivra pour eux en vous.

Je n’étais déjà plus triste, parce que je savais ce que l’ange m’availdit la nuit, etje le suivis, avec l’autorisation du bargcllo, jusqu'à la loge sous l’escalier de son couvent voisin. Avant qu’il ouvrît la bouche, je fis un signe invisible à ma tante et je lui fis comprendre que l’exécution n’aurait peut-être pas lieu.” Elle le dit tout bas à mon père sans que le père Hilario s’en aperçût; puis ils reçurent la fatale nouvelle avec la résignation apparente de ceux qui

. lOR D’ALIZA.

n’ont plus rien à craindre ici-bas, que la fin de tout.

Le pôre Hilario leur dit seulement qu’il viendrait les chercher le lendemain secrètement, avant le lever du jour, pour donner devant eux la bénédiction mortuaire et la bénédiction nuptiale à leurs enfants. Il leur enseigna en même temps de garder le silence sur l’objet de la cérémonie, de prier Dieu dans leur cœur et de se taire devant le baryello, pendant que lui, le père Hilario , dirait la messe des morts et que l’enfanl de chœur qui servirait la messe entendrait, sans les comprendre, les paroles latines prononcées par le prêtre sur la tête des deux fiancés.

Je les embrassai tout en larmes, et je rentrai avec le père Hilario dans le guichet. Quelle journée, monsieur, que celle-ci, et comme j’aurais voulu tout à la fois en presser et en ralentir les heures! les unes pour mourir tout de suite et pour aller l’attendre dans le paradis, dont je n’aurais vu que quelques heures sur la terre, et les autres pour lui rendre la liberté et la vie, lui sacrifiant à son insu la mienne.

KIOH DAI.IZA.

CCUII.

Enfin elle passa; je n’osai pas, par mauvaise honte, m’approcher beaucoup de la loge où Hyeroniino m’attendait, sans vouloir m’appeler, la tête en ses deux mains, appuyé sur la grille du cachot, me regardant à travers les mèches de ses cheveux rabattus sur sa tête ; et mol, du haut de ma fenêtre, plongeant mes regards furtifs sur sa figure immobile dans la demi-ombre de sa loge.

Je ne sentais ni la faim ni la soif, monsieur, et je dis à la femme du bargello que j’étais malade, pour me dispense!; de m’asseoir à table avec ces braves gens. Je ne dormis pas non plus, mais je priai pendant la nuit tout entière pour que mon bon ange et ma patronne intercédassent auprès de Dieu, et pour que le jour suivant me fit sa sjiosa, et pour qu’ils me donnassent le surlendemain, jour fixé pour sa mort, la force et l’adresse de mourir pour lui.

Bien longtemps avant que le jour blanchit les montagnes de Lucques, je lavai sur mon visage la

KlOlt D'AI.IZA.

trace de mes larmes, je peignai mes blonds cheveux et je me regardai au miroir à la lueur de ma lampe, pour que ce jour-là, du moins, je fusse un peu belle pour l’amour de mon mari ; puis je mis ma chemise blanche de femme ornée d’une gorgère de dentelle sous ma veste d’homme dont je laissai passer la broderie entre les boutons de mon gilet, afin que quelque chose au moins rappelât en moi la femme et m’embellît aux yeux de mon fiancé.

11 faut compatir, ma tante, à la vanité des femmes; même quand elles vont mourir, elles veulent, malgré tout, laisser une image d’elles avenante, dans l’o-il de celui qu’elles aiment.

Je descendis et je remontai trois ou quatre fois l’escalier de la tour, croyant que mes mouvements hâteraient le jour, et m’avançant jusqu’à la porte de la rue pour écouter si je n’entendais pas les pas lourds du père Hilario, et les pas légers de l’enfant de chœur faisant tinter sa sonnette dans l’ombre devant lui;

non If.VUZA.

mais rien, toujours rien, et je remontai pour redescendre encore ; la dernière fois, le père Hilario allait sonner, quand je prévins le bruit en ouvrant la porte du guichet deVJnt lui, comme si j’avais été l’ange qu’on voit peint sur la muraille de la cathédrale de Pise et qui ouvre la porte du cachot à Pierre, en tenant un flambeau en avant, pendant que les deux gendarmes dormaient, la tête sur leur bras, sans voir et sans entendre.

Je mis mon doigt sur mes lèvres pour que le vieillard et l’enfant ne réveillassent pas le bargello; vous savez que j’avais assez mérité sa confiance pour qu’il me laissât la clef du préau. Je fis entrer le prêtre et l’enfant. Nous traversâmes sans bruit la cour de la prison ; le prêtre, l’enfant de chœur et moi, nous entrâmes dans la loge d’Hyeronimo. Je marchais la dernière et je baissais la tête.

Hyeronimo était aussi tremblant que moi ; il ne me dit rien. Le père Hilario ouvrit la porte du corridor qui menait du cachot, par un couloir sombre, à la chapelle. L’enfant alluma les cierges et la messe commença. Je ne savais ce que j’entendais, tant mes oreilles me tintaient d’émotion.

FIÜK rVAI.IZA.

Le |)ère et ma tante assistaient seuls, dans l’ombre, muets comme deux statues de pierre sculptée, contre un pilier de la cathédrale; ils étaient entrés en même temps que nous, par la porte extérieure de la chapelle donnant sur la cour. Je les voyais sans les voir. Hyeronimo regarda sa mère, et le père pleurait sans nous voir. Après l’élévation, le prêtre nous fit approcher, et déployant sur nos deux têtes un voile noir, (jue l’enfant de chœur prit pour un linceul du condamné, il nous glissa k chacun un anneeiu dans la main et nous bénit en cachant ses larmes.

— Aimez-vous sur la terre, mes pauvres enfants, nous dit-il tout bas, pour vous aimer k jamais dans le paradis; je vous unis pour l’éternité.

Hyeronimo trembla de tous ses membres, se leva, s’appuya à la muraille et retomba à genoux. L’enfant croyait qu’il tremblait de sa mort prochaine et se mit lui-même k sangloter. Le père Hilario se hâta de dépouiller ses habits de prêtre et m’entraîna avec lui hors de la cour avant que personne fût debout dans la prison ; je lui ouvris la porte de la rue.

KIOR D A LIZA.

Je remontai doucement dans ma tourelle , et je tombai à genoux, au pied de mon lit, pour remercier Dieu de la plus grande de ses grâces de vivre u^ jour la spoM d’Hyeronimo et de mourir le second jour pour lui avec la confiance de lui préparer son lit nuptial dans le paradis.

CGLV.

De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le piccinino fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu’il me dit, ne toucha pas à ce qu’on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était muet déjà comme la tombe. Les fibres pénitents vinrent plusieurs fois dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s’il voulait se repentir et mourir en bon chrétien, il n’avait qu’à emprunter le lendemain l’habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous les pé-

KIOK D'AUZA.

nitente noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.

Celte robe , cju’on meltait par-dessus ses habits, ressemblait à un linceul qui cachait les pieds et les mains en traînant jusqu’à terre; en abattant son capuchon percé de deux trous à ta place des yeux, on voilait entièrement son visage.

Hyeronimo, à (jui j’avais fait la leçon, parce que la femme dabargello m’avait raconté cette coutume, accepta l’habit et le déposa sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères de la Sainte- Mort Il resta seul, et le jour s’éteignit dans la cour. Je m’y glissai sans rien dire avant le moment où le bargello allait la fermer.

Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce soir-là, la vue d’un homme qui devait mourir le lendemain et dont on entendait déjà l’agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et même aux villages voisins. Quant àlui et à sa femme, ils ne se couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier

Digili^cc ' .

FIOR DALIZA.

jour, ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir ! Mais nous sommes dans un monde où rien n'est perdu, n’est-ce pas, ma tante?

Moi, cependant, j’avais promis à Hyeronimo de revenir passer avec lui la dernière nuit| sans crainte d’être decouverte, puisque je ne devais plus le quitter qu’après qu’il serait sauvé et me dévoiler qu’après être morte à sa place.

En disant cela, ses yeux tombèrent involontairement sur le berceau du charmant enfant que son pied balançait avec distraction sur le plancher et qui dormait en souriant aux anges, comme on dit dans le patois de Lucques.

— A peine me fus-je glissée furtivement dans la loge, qu’il éteignit du souille la lampe, que tout resta plongé dans la nuit.

Nous nous assîmes sur le bord de son lit, la main dans la main, puis il m’embrassa pour la première fois, sans que je fisse de résistance, et la nuit de nos

KIOK ÜALUA.

noces commença par ces mots cachés au fond du cœur, qu’on ne dit qu’une fois et qu’on se rappelle toute sa vie.

Nuit terrible, où toutes nos larmes étaient séchées par nos baisers, et tous nos baisers interrompus par nos larmes. Ah ! qui vit jamais comme moi l’amour et la mort se confondre et s’entremêler tellement, que l’amour luttait avec la mort et que la mort était vaincue par l’amour. Ah ! Dieu me préserve de m’en souvenir seulement! Je croirais la profaner en y pénsant; c’est comme une apparition qui reste, dit-on, dans les yeux, mais ciue le cœur ne confie jamais aux lèvres!

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