LE JUGE RAINVILLE
M. Rainville est né juge.
Lorsqu'il monta sur le Banc, à Tâge de trente-six ans, et rendit ses premiers jugements, on aurait dit qu'il n avait jamais fait autre chose toute sa vie.
Grand, mince, l'air jeune, portant chevelure et barbe noire, toujours bien mis, il est fort joli garçon et parait bien sur le Banc.
L'homme qui lui ressemble le plus dans le pays n'est pas son frère, mais devrait l'être, c'est l'hon. Pantaléon Pelletier.
Même taille, même mine, même teint, même barbe, même chevelure, même physionomie, c'est vraiment remarquable. Si
100 MES CONTRMPOUAINS
nous croyions à la métempsycose, nous dirions qu ils ont dû être ou deviendront frères, dans un autre monde. Si l'extérieur était toujours le miroir de 1 ame, ils devraient avoir le même caractère ; pourtant ils se ressemblent peu sous ce rapport.
M. Pelletier est chaud, sympathique, sentimental au besoin.
Le juge Rainville est froid, un peu misantrope, antipathique au bruit, aux émotions violentes, aux effusions. C'est un grand raisonneur, à l'esprit essentiellement pratique et philosophique, ne croyant que ce qu'il voit et comprend, ayant en général une pauvre opinion des hommes et des choses de ce monde.
Quoique plus jeune, il est presque déjà aussi désenchanté que le juge Johnson sous ce rapport. C'est malheureusement le mal de beaucoup de grands esprits qui perdent l'illusion en voulant voir les choses de trop près, en cherchant la raison de tout.
LE JUGE R,\INVILLB
N'est-ce pas de la pitié au lieu du mépris que le sage doit avoir pour les misères et les petitesses du monde ? Après tout, chacun a sa part de ces faiblesses inhérentes à l'humanité, même les juges.
C'est un grand danger pour un homme de talent de se laisser prendre par le dégoût. On finît par faire mal ce qu'on n'aime pas à faire, on s'irrite, on s'aigrit de plus en plus et on n'est aimable ni pour soi, ni pour lesautres. Un juge, par exemple, prend l'habitude de trouver toutes les causes insignifiantes, de ne voir dans les clients et les avocats que des chicaniers. Il oublie trop qu'il a été avocat et qu'il n'y aurait pas besoin déjuges s'il n'y avait toujours dans les causes qu'un seul côté, une seule manière de voir. Ce qui paraît clair au juge après qu'il a entendu les témoins et les avocats, n'était pas aussi clair que cela à l'avocat qui n'avait entendu que son client.
Le mal n'est pas encore très grand chez le juge Rainville ; lamour de l'étude le sauvera.
Il a une véritable passion pour le droit, passion bien respectable, on l'avouera, il aime le droit, comme d'autres aiment la musique, la poésie. Cette science offre à son esprit actif, chercheur, remuant, pénétrant et difficile à rassasier, des jouissances qu'il ne trouve nulle part ailleurs, elle n'a presque pas de difficultés sérieuses pour lui. Il pénètre à tire d'aile au cœur de la question la plus obscure et y fait jaillir la lumière.
La clarté, la concision, la vivacité et la précision, ces facultés si nécessaires à un jurisconsulte, existent chez lui à un haut degré.
Sa vivacité est si grande qu'elle le porte, disent certains avocats, à juger les causes avant d'avoir entendu les témoins et les avocats. C'est un peu vrai, il dédaigne les