‹ Mes contemporains [microforme]Chapitre 12 sur 34 · L. Ricard, A.-N. Montpetit, U. Fontaine et L.-O. David · texte numérisé non relu

L. Ricard, A.-N. Montpetit, U. Fontaine et L.-O. David

Le journal était lu, mais peu payé; M.

Cérat en était Timprimeur. La grosse question, tous les samedis, était de savoir quel moyen Labelle trouverait pour Tempêcher de fermer boutique. Chaque semaine apportait la même scène : le père Cérat demandant de largent pour payer son papier et ses hommes et Labelle cherchant à le convaincre qu'il devait se contenter de rien ou presque rien.

— Mais avec quoi, s'écriait M. Cérat voulez-vous que j achète, cette semaine, des têtes de bœuf pour mes enfants, si vous ne me payez pas.

— Patience, disait Labelle, ce n est pas avec des têtes de bœuf mais avec des poulets que vous nourrirez plus tard vos enfants, quand nous serons ministres.

Naturellement le père Cérat se fâcha, un bon jour, et le Colonisateur disparut.

Labelle fut le principal fondateur du Club St-Jean- Baptiste qui fit beaucoup de bruit avec peu de chose et finit par être considéré comme une société secrète. Les membres s'engageaient sur Thonneur à ne pas dévoiler les secrets des délibérations.

Le mot de passe était " Marianne vient-elle ?"

Le secret était facile à garder, car les membres du club passaient leur temps à jouer au billiard, au domino et un peu aux cartes ; ajoutons que s'ils n'avaient pas de mauvaise intention, ils ne faisaient rien de bon.

Le résultat le plus clair de cette association a été de faire élire Labelle membre du Conseil et de faire battre Chapleau, qui était pourtant alors déjà populaire, par J.-O.

Mercier, marchand-épicier.

Cependant, il servit de refuge, pendant un mois, à l'un des jeunes gens qui après avoir volé une banque à St-Albans, avaient franchi la frontière et avaient été arrêtés

et emprisonnés à Montréal. On sait qu ils subirent un procès célèbre et qu'ils furent acquittés sur une question de forme, que de nouveaux mandats furent émis contre eux, à la demande du gouvernement américain, et que pour ne pas être arrêtés, ils se cachèrent comme ils purent. Ils n'eurent pas de peine à trouver des refuges au milieu d'une population qui était pleine de sympathie pour eux.

Le Club St-Jean-Baptiste ne fut donc pas sous ce rapport plus coupable que le reste de la population. Mais ses principaux membres voulurent pousser les choses plus loin, lorsqu'ils discutèrent le projet de délivrer les raid ers avant leur acquittement.

Le complot était pas mal avancé, lorsque l'un des conspirateurs reçut une lettre l'avertissant, ainsi que ses compagnons, qu'on les ferait arrêter si on les croyait sérieux.

Labelle a été le chef des jeunes conservateurs qui sur la question de Confédération

jugèrent à propos de se séparer de leurs chefs et il fut Tun des principaux fondateurs de r Union Nationale.

Il ne s'entendait pas toujours avec Lanctot et se moquait un peu de ses façons d'agir, mais ils furent d accord pour combattre la Confédération et se porter candidats contre Cartier aux élections générales de 1867, Labelle pour la Chambre locale et Lanctot pour la Chambre fédérale.

J ai parlé de cette élection dans la biographie de Lanctot.

Labelle fut sensible à un échec qui ruinait ses espérances, à un moment où sa santé et sa fortune auraient eu besoin d'une réaction.

Né faible de corps, il aurait eu besoin pour vivre d'un régime de vie sage et régulier.

Qu'ils sont nombreux ceux qui parmi nous abrègent leur vie de quinze à trente ans ! C'est une grave responsabilité.

L'homme de talent doit à sa famille, à son pays tout le temps qu'il pourrait vivre en vivant bien.

Labelle n'avait que trente-cinq ans quand il est mort, mais il avait en toutes choses l'expérience d'un homme de soixante ans, et il était blasé, ennuyé comme sont tous ceux qui font violence à la fortune pour lui arracher des succès prématurés.

De ce qui précède on a dû conclure que l'originalité était un trait caractéristique de l'esprit et du caractère de Labelle.

Il vivait avec son père et une de ses tantes. Qui ne se souvient de la tante Théôtis ? Comme la maison était toujours pleine de monde et que les repas avaient lieu à toute heure du jour et de la nuit, la position de tante Théotis n'était pas gaie. Elle s'impatientait quelque fois et trouvait le fardeau un peu lourd. Labelle se faisait un plaisir de l'étriver, mais elle supportait patiemment tous ses quolibets

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et ses apostrophes. Un jour, pourtant, elle perdit patience. Imitant O'Connell, Labelle lui avait adressé les épithètes les plus saugrenues, il l'avait même traitée de concubine, de Messaline. Elle navait pas bronché.

"Je dirai plus s'écria- t-il, il est temps que je sois franc avec vous, je dirai que vous êtes une femme verticale." Elle bondit de rage et s'écria : " Ça, par exemple, c'est trop fort, je vais avertir ton père, ce soir, que je m'en vais, je quitte la maison."

Inutile de dire si cette scène nous amusa et si le père Labelle se moqua de ma tante Théotis, quand elle lui fît, le soir, en pleurant, son rapport.

Au reste, le meilleur cœur du monde. Il n'avait rien à lui, et ne cherchait à faire de l'argent que pour donner à droite et à gauche, pour secourir tous ceux qui s'adressaient à lui. Il y avait toujours place à sa table et dans sa chambre pour celui qui avait besoin, pour l'étudiant aux abois.

Il tenait de famille sous ce rapport comme sous bien d'autres, il avait Tesprit vif et le cœur chaud des Labelle,

Il a beaucoup admiré, aimé, peut-être, Emma Lajeunesse que nous voyions souvent en 1862 et 1863 chez M. Jean- Marie Papineau, loncle de Ludger Labelle, le meilleur des oncles comme je l'établirai, lorsque je parlerai d'Elzéar Labelle.

Emma Lajeunesse n'avait que quinze ou seize ans, à cette époque, et, déjà, elle faisait présager ce qu elle serait, si elle trouvait la protection dont elle avait besoin pour perfectionner son merveilleux talent.

Nous étions, les jeunes gens de notre époque, Labelle, Chapleau et les autres, ses plus dévoués protecteurs, mais Labelle surtout lui avait voué un véritable culte.

C'était à qui de nous ferait dans le ColontsateuTy notre organe, l'éloge de la future grande artiste.

C'est Labelle qui eut l'idée d organiser, sous le patronage de la jeunesse, un concert pour lui donner les moyens d'aller à Albany où elle trouva une protection plus efficace que la nôtre.

J'ai raison de croire que la diva n'a pas oublié ce que Ludçer Labelle et la famille Papineau ont fait pour elle.

Peu d'hommes ont été plus aimés que Ludger Labelle, mais il ne suffit pas d'être aimé pour faire son devoir dans le monde.

Au contraire, il faut être capable, au besoin, de subir les injustices des hommes, de braver l'impopularité pour un principe, un sentiment, une œuvre utile à la religion, à la société.

Il faut être assez fort pour commencer la vie humblement, pour se priver des jouissances que donne la fortune.

Il faut bien l'a Vouer, la vie a été trop facile dans notre pays à ceux qui avaient du talent, ils n'ont pas eu assez à lutter

pour gagner leur pain, pour parvenir aux honneurs. La lutte, les épreuves sont nécessaires pour tremper le caractère, développer rintelligence, fortifier la volonté.

La vie va devenir plus dure et les hommes plus forts.

Une de ces créatures privilégiées qui naissent avec une auréole au front. Organisations d'élite, faites des fibres les plus délicates, des tissus des plus fins de Thumanité. Incarnations sublimes de toutes les harmonies de la nature, depuis le murmure des ruisseaux et le gazouillement des oiseaux, jusqu'au bruit sonore des flots de la mer et des arbres de la forêt agitée par la tempête.

Véritables sensitives qu'un rien affecte, qu un rien dilate ou flétrit ; harpes éoliennes qui résonnent au moindre soufile ; sylphides charmantes qui traversent le monde sur un

flot d'argent, dans un nuage d'encens. Le monde se précipite dans le sillon lumineux qu'elles laissent derrière elles et répète, dans le ravissement, les accents harmonieux qu'elles jettent aux quatre vents du ciel.

Les rois baisent l'empreinte de leurs pieds et répandent de la poussière d'or sur leur passage; riches et pauvres font retentir l'air de leurs acclamations, car elles ont des accents pour toutes les émotions de l'âme, elles ont le don de faire vibrer toutes les cordes de cet instrument incomparable qu'on appelle le cœur.

On a cru longtemps que ces natures délicates ne pouvaient naître sous notre ciel inclément, qu'il leur fallait, comme à certaines fleurs, les chauds rayons du soleil, la tiède haleine d'un printemps éternel. Déjà, les muses ont prouvé, plus d'une fois, qu'elles aimaient à habiter les rivages grandioses de nos fleuves et de nos lacs, les sommets de nos poétiques montagnes. La musique,

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surtout, cette fille aimée du ciel ! on la trouve partout.

Les étrangers se plaisent à reconnaître le goût et les aptitudes du peuple canadien pour cet art attrayant.

Tous les jours, on rend hommage à des talents qui, sur un théâtre plus vaste, eussent égalé ces grands artistes dont les noms courent le monde.

Emma Lajeunesse, la première, a franchi les limites que notre renommée semblait ne pouvoir dépasser. Oiseau captif, elle a brisé le fil qui l'empêchait de prendre son essor vers les sommets de la renommée.

Aussi favorisée des dons du ciel que les grandes cantatrices deTEurope, elle n'avait qu'à vouloir pour monter jusqu'à elles.

C'est déjà fait, l'écho apporte de temps à autre sur nos rivages le bruit de ses triomphes, le retentissement de ses succès.

Albani est un nom aussi populaire aujourd'hui en Italie que celui de la Patti et de la

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Neilsson. Elle porte ce nom en Thonneur de la ville où son talent reçut ses premiers encouragements.

Les journaux d'Europe ont tant répété qu'elle est américaine, que tout le monde a fini par le croire, les Américains les premiers. Nous n'avons pourtant pas trop de gloires dans le domaine des arts, on devrait bien nous laisser celles qui nous appartiennent.

Emma Lajeunesse est une Canadiennefrançaise pur sang. Elle est née à Chambly, et tout le monde se souvient de cette jeune fille, à la figure pâle et rêveuse, à la physionomie lumineuse, qui, dès Tâge de douze ans, donnait des concerts avec sa petite sœur dans nos villes et nos villages. Idole d un père qui poussait le pressentiment des hautes destinées de sa fille jusqu'à l'exaltation, elle grandit dans la pensée d'aller en Europe. Un moment, on crut qu'elle se ferait religieuse ; les bonnes dames du

Sacré-Cœur Tespéraient, et Mademoiselle Lajeunesse avait fini par se faire à cette idée.

Mais, un jour, elle partit pour les Etats- Unis; et quelque temps après, on apprit que la population d'Albany se rendait avec empressement à la cathédrale catholique de cette ville pour entendre chanter une jeune fille dont la voix était merveilleuse.

C'était Emma Lajeunesse.

Il y a deux ou trois ans, le rêve de son père s'accomplissait. Emma partait pour TEurope sous la protection d'une riche famille française. Après quelques mois d'études, elle parut sur la scène dans les villes du sud de l'Italie et souleva l'enthousiasme des populations ardentes et passionnées de ces contrées. On se prosterna devant cette étoile naissante, et la renommée avec ses cent voix jeta partout son nom.

Dans un concert qu'elle donna, l'année dernière, à Messine en Sicile, elle fut rap-

pelée dix ou quinze fois, et la dernière fois, plus de deux cents bouquets la couvrirent de fleurs et jonchèrent le théâtre. Trois serins, lancés d'une cage, allèrent voltiger autour de celle qu'on appelle le "Serin d'Amérique". L'enthousiasme ne pouvait se manifester d'une manière plus délicate et plus flatteuse. Les couronnes, les bracelets et les diamants lui arrivèrent pendant plusieurs jours après ce triomphe.

Il est malheureux qu'il ne se soit pas trouvé un homme parmi nous pour faire ce que des étrangers ont fait et partager avec notre pays l'honneur de protéger cette fleur nationale. Hélas! combien d'autres ont eu à souffrir de notre pauvreté ou de notre indifférence pour nos talents artistiques et littéraires !

Nous espérons que la jeune diva n'oubliera pas, au milieu des séductions qui l'entourent, sa patrie, et qu'un jour elle vien-

dra, au moins, une fois, nous donner Toccàsion de saluer et d applaudir la plus brillante de nos gloires artistiques.

Montréal 17 mars 1883.

P. S.— Elle vient.

Le 31 mars i883j*écrivaisdansla Tribune.

*' Elle est venue."

" Nous Tavons vue et entendue enfin cette Albani, cette Emma Lajeunesse dont le monde entier admire le talent. Eh bien!

n'est-il pas vrai qu'elle mérite la gloire qui entoure son nom ? Les rêves de ceux qui ont entendu ses premiers chants sont réalisés, effacés. Le travail, la persévérance et l'art ont fécondé, embelli et poussé jusqu'aux dernières limites de la perfection les dons merveilleux de la nature. Est-il possible de chanter avec plus de science, de méthode

et de distinction, de faire entendre des notes plus pures, des accents plus enchanteurs.

Une voix humaine peut-elle être plus divine ? Nous aurions aimé la voir et Tentendre dans un opéra, dans une des grandes créations de son génie. Mais ce que nous avons entendu suffit pour donner une idée de Teffet qu'elle produit, lorsque l'intérêt du drame, les attraits de Faction et de la mise en scène se joignent aux charmes de sa voix. Nous nous expliquons l'enthousiasme quelle soulève partout, les applaudissements qui retentissent sur son passage. Sans doute, elle a chanté devant des réunions plus aristocratiques, elle a reçu des cadeaux plus beaux que les nôtres, mais nulle part elle n'a été accueillie avec plus d'enthousiasme. Son émotion a prouvé qu'elle appréciait les manifestations bruyantes de notre admiration.

Elle a dû voir que le patriotisme donnait à ces manifestations un cachet particulier, une

puissance émouvante, que les cœurs battaient aussi fort que les mains."

Un connaisseur, un savant en musique.

M. Couture qui na pas ladmiration facile, disait :

" Nous n'avions jamais pour notre part, entendu Albani, mais sa vaste réputation nous avait permis de nous faire une idée approximative de son mérite. Or, nous le déclarons hautement, notre attente a été surpassée de beaucoup. Et pourtant, après avoir tout dernièrement applaudi la Patti à New-York et à Boston, et la Neillsson ici, nous avions quelques raisons d'être difficile.

" Eh bien, pour ne parler que de la plus célèbre des deux, la Patti possède peut-être un registre plus également et plus uniformément timbré, ses notes basses sont peut être plus rondes et plus sonores, elle a, peut-être,

lavantage d'un mécanisme un tant soit peu plus souple ; mais elle ne chante ni avec le sentiment ni avec Tintelligence d*Albani.

Pour le sentiment et l'intelligence artistiques, nous croyons Albani sans rivale au monde, la plus grande des artistes par conséquent, car le sentiment et l'intelligence, c'est tout lart."

C'est le 24 mars 1 883 que la grande artiste parut, la première fois, devant un public Canadien. Quelle salle ! Quelle foule !

Quelles acclamations ! Anglais, Canadiens- Français et Irlandais rivalisaient d'enthousiasme. Les mains battaient, les hourras soulevaient le plafond de la salle, les couronnes, les bouquets, les corbeilles de fleurs jonchaient la scène.

La veille, elle avait été reçue solennellement à l'hôtel de ville, en présence de l'élite

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de notre société et des adresses lui avaient été présentées par le conseil de ville et différentes sociétés nationales. Fréchette avait lu, avec une chaleur communicative, une poésie charmante.

Invitations dans les couvents, dans les salons les plus aristocratiques, réceptions magnifiques, tous les hommages lui furent prodigués pendant son séjour à Montréal.

Ces hommages adressés quelque fois à des artistes, qui ont plus de talent que de vertu, paraissent exagérés et peu convenables à grand nombre de personnes mais, cette fois, il n'y eut qu'une opinion, un sentiment. On rendait hommage non seulement à la grande artiste, mais à la femme vertueuse dont la réputation était restée intacte au milieu de tous les dangers, de toutes les séductions. On s'applaudissait qu'une Canadienne-française eût donné au monde le spectacle si rare de la vertu dans un monde où elle est fort négligée. On con-

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sidérait que c^était un honneur pour elle, pour sa famille, pour sa nationalité, pour la maison d'éducation où on avait formé son cœur et son esprit.

Il est bien connu que si la Reine d'Angleterre Testime assez pour la faire asseoir à sa table, c'est autant pour sa vertu que pour son génie artistique.

Elle est restée humble, modeste, bonne pour sa famille, pour son père, pour sa sœur pour ses amies d'enfance, reconnaissante envers les personnes qui l'ont protégée dans sa jeunesse. Elle paie une pension à son vieux père qui demeure à Chambly, et son frère, Joseph Lajeunesse, prêtre, curé d'une paroisse dans le Nord lui doit son éducation.

Sa vie a été laborieuse, absorbée du matin au soir par l'étude de son art.

On est porté à croire, en l'entendant, qu'elle chante, comme le rossignol, sans travail, sans préparation. C'est une erreur : le talent sans travail reste toujours incomplet.

Demandez à Albani comment elle est arrivée à la perfection artistique. Elle vous répondra que c'est en travaillant, depuis Tâge de quatre ans, du matin au soir, dix et douze heures par jour, en se privant de tous les plaisirs, en fuyant les amusements, les réunions où elle aurait été exposée à se fatiguer, en réglant tous les actes de sa vie, en se surveillant constamment.

Que de soins et de précautions pour conserver sa voix, pour éviter tout accident, tout refroidissement, pour être en état de chanter tous les soirs, pendant des mois ?

Et pour conserver sa réputation d'honnête femme, pour protéger son inviolabilité de jeune fille et d'épouse, pour échapper aux morsures de Tenvie et de la jalousie, dans un monde si jaloux, que de peines et d'efforts !

Les grands artistes sont esclaves de leur génie, les fleurs dont on couvre leurs chaînes ne font que dissimuler leur esclavage, leurs

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ennuis, leurs déboires et leurs humiliations. On les croit heureux, parce qu on ne voit pas les épines sous les fleurs, mais ils les sentent ces épines sanglantes de la vie d'autant plus que leur sensibilité est plus vive, leur nervosité plus développée. Ils rient souvent, quand ils auraient envie de pleurer, ils chantent quand ils ont le cœur plein de larmes.

Albani est mère, de son mariage avec M.

Gye propriétaire du Covent Garden de Londres, elle a eu un fils dont la pensée la suit, Tobsède partout.

Albani est venue trois fois au Canada, nous avons pu Tentendre, dans quelques-uns des grands opéras où le monde entier Tavait applaudie, et nous avons pu nous rendre compte de son immense popularité, de sa gloire incontestable.

C'est une des grandes artistes du monde et c'est une Canadienne-française.

Hélas ! pourquoi a- 1- elle été obligée de demander à des étrangers la protection dont elle avait besoin pour remplir sa glorieuse destinée ?

destinée î

ELZEAR LABELLE

La transition de Ludgeràson frère Elzéar est naturelle. Cela ne veut pas dire qu'ils se ressemblaient. Autant Ludger était grave, discret, diplomate, ambitieux et pratique, autant Elzéar était léger, ouvert à tous les vents, indiscret et insouciant. Ayant perdu sa mère, lorsqu'il était enfant, il fut recueilli, avec Mme Montpetit et une autre de ses sœurs, par M. et Mme Jean-Marie Papineau, le meilleur des oncles, comme je Tai dit, la plus dévouée des tantes, grondant souvent tous deux, mais finissant toujours par pardonner à ce gamin d'Elzéar ses escapades, ses irrégularités.

Elzéar Labelle était rinconstance même, aujourd'hui avocat, demain marchand, et les jours suivants imprimeur, mais le plus souvent, les trois quarts du temps, le nez au vent, à la recherche d'une aventure, d'une émotion quelconque.

Un jour, il partait avec un ami pour Chicago ou New- York, l'argent manquait, il s'engageait comme garçon de table dans un restaurant et écrivait à l'oncle qui était bien obligé de lui envoyer de l'argent pour revenir. Une autre fois, il entreprenait de se rendre en Europe en gagnant son passage, on s'en débarrassait, à bord du bâtiment où il était parvenu à s'introduire, en le débarquant à Halifax d'où l'oncle Papineau le faisait revenir.

Combien de fois M. Papineau a joué le rôle de père d'enfant prodigue !

Elzéar n'avait pas assez de santé pour se livrer avec autant d'imprudence à tous les accidents d'une vie semblable. Un jour,

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qu'il était malade, j'allai le voir, il me conseilla de préparer sa nécrologie. ** Si je ne meurs pas, dit- il, tu la publieras quand même ; je serais si curieux de savoir ce qu'on dira de moi après ma mort." J'acquiesçai à sa demande, et préparai sa biographie et attendis la nouvelle de son décès. Quelques jours après, il arrivait à mon bureau pour m'annoncer qu'il était resuscité et m'engager à publier sa biographie en me disant qu'elle servirait avant longtemps.

Voici ce que j'écrivais dans L Opinion Publique^ en 1872 :

Elzéar Labelle.

" Eh bien ! Il n'est pas mort ; pourtant on le croyait bien fini, cette fois, et lui-même trouvait que c'en était fait. Il passa trois jours sans rire ; c'était pour tout le monde un signe funeste. Il avait dit, quelques semaines auparavant, à un ami, qu'il venait

de prendre un verre de vin pour faire pousser les fleurs au printemps sur sa tombe, et il disait à un autre, lorsqu'il se vit cloué dans son lit par la maladie, qu'il valait mieux en finir une bonne fois que de recommencer tous les ans à mourir à demi ; qu'autrement, il finirait par ne plus croire à la mort. Les gens commençaient à dire du bien de lui ; plus il avançait vers sa demeure dernière, plus on lui trouvait des qualités, des vertus même. Quant à son esprit et à son talent, il n'y avait qu'une voix pour en faire l'éloge. S'il était mort, sa réputation était faite. On commençait déjà à lui pardonner bien des peccadilles. "Que voulez- vous, disait- on, c'est un poète."

J'avais préparé sa biographie, à sa demande, il veut qu'elle paraisse. . . la voici :

Hier (ou avant-hier), est décédé, à Montréal, à l'âge de vingt-huit ans, M.E.L. bien connu dans le monde des lettres et de la bohème.

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