‹ Mes contemporains [microforme]Chapitre 13 sur 34 · ELZÉAR LABELLE · texte numérisé non relu

ELZÉAR LABELLE

Il est mort comme il a vécu, sans souci, sans regrets, après avoir reçu les derniers sacrements avec des sentiments de foi qu'il n'aurait jamais perdus lors même qu'il l'eût voulu.

Je ne dirai pas qu'il a vécu ce que vivent les roses, cette comparaison serait un peu flattée, mais il aurait pu végéter plusieurs années encore, il a mieux aimé vivre vite que longtemps. Nature vive, légère et sympathique, n'aimant que le côté plaisant de la vie, faite pour vivre de l'air du temps et des rayons du soleil, déplacée, par conséquent, dans un pays où l'air est froid.

Esprit irréfléchi, mais juste et droit, lorsqu'il se donnait la peine de réfléchir. Cœur sensible, généreux, prodigue même, mais inconstant et toujours à la recherche de nouvelles émotions. Toujours rempli de bonnes résolutions et de fermes propos, et prêt à réparer ses fautes, quitte à recommencer, un moment après. S'il était né à

Venise, il eût passé sa vie en gondole à chanter ses poétiques inspirations. A Paris, il eût fait, par son esprit, ses gais propos et ses allures, Tadmiration du quartier latin : ses chansons auraient couru les rues. On aurait dit en lisant plusieurs de ses vers .

" mais c*est du Béranger ! " Enfin il eût vécu partout où il suffit d'avoir de Tesprit et du talent pour vivre ; voilà pourquoi il n'a pu vivre au Canada.

Il était de toutes les fêtes, de toutes les réjouissances et se trouvait à point pour célébrer tous les événements heureux. Pas un mariage, pas un baptême n'arrivait parmi ses amis, sans qu'il en fût, d'une façon ou d'une autre ; il faisait des vers pour les épouses et les mères et buvait à leur santé.

Il épiait le premier sourire des marmots et fêtait avec le père leur première dent. De tous les étudiants il était le meilleur ami, et dans les réjouissances qui accompagnaient leur entrée en profession, il brillait

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au premier rang. Son absence dans ces occasions eût paru d'un mavais augure.

Tous les ans, il disparaissait, pendant deux ou trois mois, vaincu par Tennemi acharné qu'il avait toujours sur les talons, le rhumatisme. Il revenait, le prinlemps, avec les premiers rayons du soleil, les premières fleurs et le chant du rossignol, la figure épanouie, Toeil illuminé par Tespérance, le cœur plein d'illusions. Il arrivait clopinclopant, appuyé sur son bâton de vieillesse, et allait ainsi de bureau en bureau annoncer à ses amis l'heureuse nouvelle de sa résurection. C'est dans ces moments qu'il composait ces jolies chansonnettes, ces douces élégies si remarquables par la fraicheur des idées et des sentiments, par l'élégance, l'harmonie, la facilité du style et la finesse de la critique. Sans doute, cela venait souvent ^^ans culture, les chardons se mêlaient quelques fois aux fleurs, mais on n'en appréciait que mieux la fertilité de la nature.

Tout le monde se rappelle encore Tenthousiasme qui accueillit sa charmante opérette suf la Confédération, cette spirituelle boutade dont les traits sarcastiques, la verve intarissable et les fines allusions sont dans tous les esprits.

" Que n aurait-il pas fait avec de Tétude, de la persévérance et de la santé ? Beaucoup de poètes distingués de France n ont pas plus de talent naturel.

'' Longtemps, ses amis se répéteront les bons mots, les vives saillies de ce pauvre Elzéar et parleront des vicissitudes de cette existence originale/'

M. Montpetit, un écrivain de talent, dont j aurai le plaisir de parler avant longtemps, a recueilli les poésies principales de son beau-frère dans un volume que j ai lu et relu bien des fois.

J'en détache la supplique qu'il adressait au Secrétaire du barreau en 1871 pour lui

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annoncer qu'il avait l'intention de se faire réinscrire sur le tableau des avocats pratiquants sans payer les arrérages qu'il devait.

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