DEUXIÈME LETTRE DE M. JAMAIS
Aiguesvives, 9 septembre 1888.
A Monsieur Numa Gillyy déptcté du Gard.
Mon cher collègue.
Après avoir lu le compte rendu de laréunion d'Alais, publié jeudi matin par le Petit Méridiona/, j'ai eu l'honneur de vous écrire pour vous demander si vous aviez réellement prononcé, à regard de la Commission du budget^ les paroles qui vous étaient attribuées.
Vous avez eu l'obligeance de me répondre que
vous n'aviez pas connaissance de ce compte
rendu, mais que vous considériez comme
XLll MES DOS&lEiiS.
exact et fidèle celui qui a paru dans rUyiion des Travailleurs, du mercredi 5 septembre.
Ce dernier journal donne d'ailleurs à votre discours le mêmdfeens que le Petit Méridional, Voici quel a«, d'après lui, votre langage :
« Quand on voit entre quelles mains est (i confiée la fortune de la France, quels sont « les gens qui sont dans cette Commission « du budget, on frémit du gaspillage effréné « qui préside à la distribution des produits de « cet impôt que vous avez tant de peine à payer « au percepteur. On a poursuivi Wilson: pure (( comédie, pour faire croire qu'on était plus « honnête que lui ; mais, sur trente-trois (( membres de la Commission dit budget ^ vous c< avez ait moins vingt Wilsons. >
Il est vrai que vous avez dit : a Je ne parle pas de mes collègues du Gard, dont l'honnêteté est inattaquable.
Cette dernière observation, je le reconnais, me met complètement hors de cause; et ce n'est pas ma personnalité que j'ai besoin de défendre, pas plus que je n'ai l'intention d'attaquer la vôtre.
Mais personne ne s'étonnera cependant de me voir relever vos paroles comme membre de la Commission du budget. Vous attaquez gra-
vement des collègues étrangers à notre département; vous parlez en termes injurieux d'une Commission nommée par la Chambre, et contrôlée par elle dans chacun de ses actes. Gomment pourrais-je, sans manquera un devoir de conscience, et aux sentiments que je dois à mes collègues, garder le silence en face d'une telle accusation ?
Certes, un député a le droit et même le devoir^ dans une pensée d'honnêteté politique, de faire justice devant le pays des faits de corruption qu'il peut connaître. Il est bon que les coupables soient flétris, et ce n'est pas moi qui prendrai jamais leur défense.
Mais ce que personne n'a le droit de faire, c'est de diriger contre une Commission de la Chambre de vagues insinuations et de jeter sur elle le soupçon, sans justifier ces imputations par des faits précis.
Voilà ce que vos paroles me font un devoir de dire, quelque regret que j'éprouve de cet incident, pénible pour des républicains, et surtout pour des collègues. J'ajoute que la publicité que votre discours a reçue m'oblige à adresser ma lettre aux deux journaux qui ont publié le compte rendu de la réunion.
Agréez, mon cher collègue, l'expression de mes sentiments les plus distingués,
Emile Jamais,
Député du Gard.
M. Salis, député de l'Hérault, sentit le besoin d'intervenir et écrivit à son tour :
Cette, le 10 septembre 1888.
Mon cher collègue,
Dans la réunion publique d'Alais vous avez porté contre les membres de la Commission du budget une accusation grave.
Vous avez dit que sur 33 membres de la Commission vingt au moin^ étaient prévaricateurs dignes d'être comparés à Wilson.
C'est là une accusation que je n'aurais jamais supportée de la part d'un adversaire politique et que je supporte encore moins de la part d'un collègue républicain.
Quand on lance de pareilles insinuations, on ne se contente pas de les produire d'une façon aussi vague et aussi indécise, on doit aller jusqu'au bout et citer les noms.
Pour l'honneur du parti républicain, dans
l'intérêt de tous, vous devez citer les noms des prévaricateurs et aller jusqu'au bout. Il le faut.
J'attends votre réponse et vous prie de recevoir mes salutations.
J. Salis,
Député de l'Hérault.
A cette double lettre M. Numa Gilly fit la réponse ci-après, qui a été reproduite par tous les journaux et qui a eu un grand retentissement .
Nîmes, ce 12 septembre 1888.
Mon cher collègue.
Vous devez bien penser que, quand je me suis décidé à révéler au public ce que ma situation politique m'a permis de constater, je me suis préoccupé du tort que mes déclarations pourraient faire à un régime qui nous est cher à Tun et à l'autre et pour l'avènement duquel j'ai lutté pendant de longues années.
Mais je n'ai pas hésité longtemps, d'abord parce que ce n'est pas la République, ce que nous avons aujourd'hui: c'est une monarchie déguisée; ensuite, parce que la probité doit
être la base de toute vie publique comme de toute vie privée.
Il va sans dire que, cette résolution une fois prise, je suis prêt à citer des noms, à préciser des faits, à aller jusqu'au bout. Je n'ai pas l'habitude de reculer quand ma conscience me pousse à agir.
J'ai dit, dans mon discours d'Alais, que la France était au pillage et que ceux qui étaient chargés de la bonne gestion de ses finances ne se préoccupaient pas d'équilibrerréellement notre budget ; j'ai dit que la majorité des membres de cette Commission, dont Wilson a été par deux fois le rapporteur général, acceptaient sans protester des aggravations annuelles de dépenses, et, loin d'éteindre les dettes du passé, écrasaient le présent et préparaient pour lavenir une banqueroute certaine (vous ne pouvez pas le nier, mon cher collègue). J'ai dit que la fortune nationale était dilapidée et que personne ne pouvait savoir exactement où passait l'argent des différents crédits. Mais, me direz-vous, il y a la cour des comptes ! Je veux croire que cette magistra* ture fait consciencieusement son devoir, mais elle le fait lentement. Elle met dixaiis à approuver les dépenses d'un exercice; quand elle
rencontre des virements qui, en bonne justice, devraient amener leurs auteurs en police correctionnelle, elle signale timidement ces irrégularités: un rapport a lieu à la Chambre; le rapporteur fait quelques rései*ves, pour la forme ; puis l'affaire est enterrée, sans que le garde des sceaux ait mis ses parquets en mouvement.
Et ne venez pas me dire que la Chambre, en contrôlant le budget présenté par sa Commission spéciale, se rend solidaire de ses actes. D'abord, cette observation ne s'applique pas au Groupe ouvrier, qui a toujours refusé de voter vos budgets en déficit; ensuite, vous savez bien que notre contrôle, à nous, simples députés, n'est qu'incomplet. Est-ce que nous savons, par exemple, quel est le montant des pensions que la République sert à d'anciens personnages politiques et à des fonctionnaires qui ne sont plus en activité ? Par une lettre
collective, mes amis du Groupe ouvrier et mo^ avons, Pannée dernière, demandé au ministre des finances et au président de la Commission du budget de nous donner le détail des pensions civiles — nous attendons encore leur réponse. — C'est que vous ne voulez pas avouer au Peuple que vous donnez (),0()0 fr. de
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rentes viagères à tout homme politique qui a été ministre, même trois jours; c'est qu'il vous répugne, à vous républicains, de reconnaître que nous entretenons tous les anciens fonctionnaires de la monarchie de Juillet, de l'empire, des 16 et 24 mai, et que nous nourrissons tous ces anciens préfets à poigne qui ont voulu étrangler la République ou même qui l'ont étranglée.
Eh bien, si cela vous répugne, il faut aller
jusqu'au bout dans votre écœurement; il faut
révéler à la tribune les abus que, seuls, vous
connaissez en votre qualité de membres de la
Commission du budget.
J'ai dit que, dans votre Commission, vous avez de nombreux Wilsons, et je le maintiens, quoique cette déclaratioîi doive me coûter.
J'appelle Wilsons, les gens qui, après être arrivés, à la Chambre ou au Sénats pauvres comme moi, dépensent des cent mille francs par an, ont des hôtels princiers et vivent en millionnaires. Ce n'est pas en faisant des économies sur leurs 9,000 francs qu'ils ont pu arrivera suffire à ce train de vie. Tant qu'ils n'auront pas justifié de la provenance honnête de cette fortune, je serai autorisé à dire que ces hommes, anciens ministres, anciens sous-
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secrétaires d'Elat,anciens rapporteurs généraux ou spéciaux de la Commission du budget ou d'autres Commissions importantes, que ces hommes ont prévariqué, ont profité de leur situation pour jouer à la Bourse et s'enrichir à propos d'un désastre comme celui de Lang- Son, qui a fait descendre de plusieurs francs le cours de nos fonds publics, ont reçu des pots-de-vin dans les fournitures de l'Etat et ont vendu leur honneur contre de l'argent, quand ils ont patronné, fait voter et qu'ils soutiennent encore, malgré l'indignation de tous les producteurs fançais, ces abominables conventions de 1883 qui garantissent à des actionnaires des 16 et 24 pour 0/0 de dividendes^ qui permettent à nos compagnies de conserver un matériel insuffisant et des rails usés, entraînant des accidents comme celui de Velars, de commander leurs machines en Autriche et en Angleterre, tandis que notre industrie métallurgique agonise; de faire venir leurs charbons d'Angleterre et d'Allemagne; d'avoir de hauts fonctionnaires d'origine douteuse, très probablement allemands, comme le fait a été signalé pour la Compagnie de l'Est; de favoriser les produits étrangers et de ruiner nos produits nationaux, enfin d'avoir à leur
tête des étrangers comme M . Edward Blount, qui est anglais non naturalisé, et qui est président du conseil d'administration de la Compagnie de l'Ouest.
Ces hommes-là, vous les connaissez; la Commission du budget les connaît et leur confie des honneurs, si elle leur refuse son estime.
Il était de mon devoir de déclarer cela à mes électeurs, parce que la situation est grave, que les temps sérieux s'approchent et qu'il faut débarrasser notre chère République de toutes les sangsues qui pompent le meilleur de soa sang.
Recevez, mon cher collègue, mes salutations distinguées.
NUMA GiLLY, Député.
La Commission du budget, au lieu d'écrire une lettre signée par son président, délégua, ou ne sait pourquoi, M. Salis pour demander h M. Gilly des explications. Voici ces documents :