‹ Mes étapes d'Alpinisme;Chapitre 2 sur 5 · P. PUISEUX · texte numérisé non relu

P. PUISEUX

Vice-président du Club Alpin français.

(1) Voir p. 160,

Combien de fois ai-je entendu les personnes auxquelles je faisais des récits d'ascensions et auxquelles je montrais en projections photographiques des scènes prises sur les cimes des Alpes, me demander quel attrait pouvait avoir ce sport où la fatigue et les efforts se mêlent au danger constant, continu ! Pour la plupart d'entre elles, cela ne devait être que la gloriole d'avoir été où peu arrivent, de pouvoir faire ce que nombre de gens ne peuvent faire. Plus souvent l'on vous interroge pour savoir si les vues successives dont on jouit sur les montagnes, peuvent dédommager le touriste de ses peines ; la vue que l'on a du sommet lui-même inquiète surtout, car il semble que ce soit comme le prix que 1 on recueille au bout de sa peine. J'ai toujours accordé volontiers, ayant un mob.le plus prosaïque et plus utilitaire, qu'il y avait bien là un peu de gloriole, que les vues étaient un dédommagement; mais que l'exercice difficile du grimpeur suffit par lui-

même à attirer l'alpiniste. Dès lors j'étais accusé d'aimer par parade les dangers et les difficultés.

Je me défends pourtant de chercher le danger, mais j'avoue qu'il y a une certaine satisfaction à voir se dresser devant soi quelque rocher à pic, quelque paroi de roc ou de glace sur laquelle puissent s'exercer les connaissances, les aptitudes que l'on possède ou que Ton a acquises.

L'argument, le reproche de risquer sa vie par simple sport dans un danger, n'est pas sans valeur; mais à ceux qui en font la question dominante, je leur demande si, ayant des aptitudes pour l'équitation, ils ne préféreraient pas quelque cheval de sang, fougueux, à réactions imprévues, à une paisible monture de manège ou de louage.

Je demanderai à la femme gracieuse pourquoi, habile aux travaux de l'aiguille, elle s'attaque aux broderies, aux dentelles toujours plus fines, plus difficiles à exécuter, au risque d'échouer; à l'artisan, à l'ouvrier qui se sait habile, pourquoi il se plaît aux besognes progressivement ardues, dans lesquelles il peut perdre et sa peine et les matières qui lui sont confiées.

La chasse la plus intéressante, la plus émouvante n'est-elle pas, en Angleterre, la chasse au renard, où l'on ne compte plus les accidents, souvent mortels, que coûte le forçage de la bête, poursuivie à travers tous les obstacles.

C'est donc bien la difficulté qui est un attrait, et vous êtes de mon avis. Il est intéressant par soi-même de faire mieux toujours, sans accorder aucun crédit à cet affreux dicton « le mieux est l'ennemi du bien » qui n'est vrai qu'à l'instant tardif et précis où l'on atteint la limite de ses aptitudes, de ses facultés.

Quant à la vue que l'on a des sommets, même imparfaitement claire, elle est une source de sensations, d'ad-

mirations qu'il me serait impossible d'exprimer sans employer des épithètes si exagérées, des phrases si dithyrambiques — pourtant insuffisantes — que je me ferais taxer d'exagération par ceux qui n'ont pas vu ces spectacles grandioses, admirables de couleur et de majesté. Et la joie que l'on ressent est exaltée par l'effort que l'on a fait pour l'acquérir ; on se sent pris du désir de pousser des cris inarticulés de triomphe et d'admiration, des cris de primitif, de sauvage.

Je veux croire que c'est là l'origine du « cri des Alpes », cri guttural, inarticulé et barbare que jettent dans la solitude les habitants des régions alpestres. Ce cri, d'une résonance bien particulière, n'a cependant rien de fixe, de conventionnel ; chacun a le sien qu'il émet à sa guise et qui peut servir à le reconnaître en montagne.

Vous pourriez me dire que ce cri striduleux porte à plus grande distance ou bien qu'il a été imaginé il y a des siècles par ceux cjui créaient les liistoires de sorcières, d'esprits habitant et défendant les sommets; cela est bien possible, mais je préfère mon explication d'origine spontanée et je me bouche les oreilles pour conserver mes illusions.

Et cependant toutes les plus excellentes raisons d'enthousiasme et d'admiration resteront insuffisantes à mes yeux pour expliquer, je dirai excuser, cette situation irraisonnable d'exposer sa vie pour un divertissement, pour un sport sans aucune utilité.

Un seul but nous semble assez élevé pour excuser totalement les dangers que l'on court par l'exercice du sport alpiniste: c'est le but scientifique.

Il suffirait déjà de citer les travaux de l'immortel de Saussure ou du savant John Tyndall, pour baser complètement cette opinion; mais les quelques dévoués

hommes de science, que nous avons eu l'honneur de rencontrer dans la montagne, ont achevé de fixer notre définitif enthousiasme pour cet usage utilitaire, intellectuel de l'alpinisme.

Ce furent d'abord MM. Joseph et Henri Vallot, les savants français qui ont pris le mont Blanc comme

Fij;. 5. — Les laboratoires Vallot « aux Bosses b 4,062 mètres, mont Blanc).

champ de leurs investigations. Le premier, M. .Toseph Vallot, fit construire de ses deniers en 1890 la première station alpestre de géophysique, celle des Bosses, y travailla lui-même si longuement, si assidûment, — à cette altitude dc4,3(")2 mètres tant nocive pour l'organisme humain, — qu'il porte aujourd'hui tout le poids de son dév<nicmcnt à la science.

Son parent, M. Henri Vallot, lorsque nous le rencon-

trames à la cabane des Grands Mulets, le 17 août 1898, achevait précisément la triangulation du massif du mont Blanc, qui comporte aujourd'hui plus de 400 points trigonométriques. Telle était la conscience de ce savant que, se trouvant depuis 1891 sur les flancs mêmes du mont Blanc pour exécuter son travail, il se rendait pour la première fois au sommet, ainsi qu'aux installations des Bosses, auxquelles pourtant il avait coopéré par des calculs, des conseils et des plans.

Il n'avait pas voulu distraire de son labeur des jours de beau temps qui, seuls, lui eussent permis

de faire l'ascension — • sportive — du mont Blanc; mais qui seuls aussi permettaient le travail aux instruments. Ce furent ensuite le professeur Angelo Mosso, de Turin, et ses collègues installant à la pointe Gnifetti du mont Rose (4,561 mètres) l'Institut international pour les recherches scientifiques alpines, à côté de la cabane Marguerite, due à la générosité de l'intrépide et royale alpiniste, S. M. la reine Marguerite d'Italie.

Fig. ô. — 'LlInsiHtii internaiiotial

pour les recherches scientifiqties alpines au mont Rose

[Punta Gnifetti, 4,561 mètres}.

Et ne faut-il pas payer un tribut de profonde admiration à l'islandais Thoroddsen qui, simple instituteur du petit village de Modruvellir, fit, en dix-sept années, la merveilleuse carte de son île de feu et de glace? Et que dire aussi de l'a coup de génie de cet étudiant anglais, William Lord Watts, qui, le premier et le seul, parcourut le plus grand glacier de l'Islande (le Vatnajokull, qui couvre 9,000 kilomètres carres) et en rapporta une description satisfaisante.

Puis encore le géologue Alphonse Stïibel, de Dresde, parti en 1868 pour faire quelques excursions dans les Andes, et qui, pris du désir d'étudier les volcans de ces régions presque inaccessibles, resta dix années dans l'Equateur et la Colombie, vivant sous la tente à des altitudes variant entre 2,5ooet4,5oo mètres! Il est également un des rares vainqueurs du Cotopaxi (5,996 mètres).

Alpinistes encore! et de belle envergure, ces explorateurs des hauts plateaux du Pamir, qui comptent dans leurs rangs des noms français, grands dans la science et dans l'histoire.

Nos prétentions personnelles sont toutes modestes ; mais elles nous sont utiles, car il faut un but utile à tout acte, — les esprits moroses ou pratiques disent même un intérêt — et, je l'ai dit déjà, le mobile qui m'anime est très prosaïque, c'est l'exercice, la cure d'altitude. Ce mobile nous domine, car je dois dire qu'il préoccupe aussi celui dont j'ai été le compagnon d'ascensions, .l'insisté sur le mot cure, bien que ni lui ni moi ne soyons malades au sens ordinaire du mot; mais il faut reconnaître que dans notre état social actuel, où domine le surmenage cérébral et le confinement dans les centres populeux, le citadin cherche avidement chaque année à compenser pour son organisme les déficits que lui laissent sa vie d'homme civilisé et actif.

Je dois rendre ici un hommage ému et affectueux à mon compagnon de voyage, M, Ernest Solvay, qui fut mon initiateur en alpinisme et qui m'a ouvert cet horizon utilitaire qui n'exclut nullement les joies sportives et esthétiques. J'ai de plus la conscience que c'est sous son influence que ce volume, du pourtant à ma seule plume, n'est en somme que le reflet de nos observations mutuelles, le fruit de notre expérience, la représentation graphique, dirai-je, de notre commun enthousiasme.

Celui qui n'a pas fait d'exercices, ni de séjours aux hautes altitudes ne peut s'imaginer la sensation de complète santé que l'on y ressent; ces effets ne sont d'ailleurs plus à démontrer, la pureté de l'air, sa raréfaction qui force le mécanisme de la respiration à fonctionner avec plus d'amplitude, en sont les dominantes.

Il ne faut cependant pas se dissimuler que le sport alpiniste est hérissé de dangers, qu'il importe de réduire au minimum par la connaissance de règles à suivre dans les situations les plus usuelles, de façon à ce que l'imprévu — constitué le plus souvent par les intempéries — puisse seul être la cause d'un accident.

Le novice ne doit pas être livré à lui-même, car, dans la montagne attendre tout exclusivement de l'expérience, ce serait courir les risques les plus sérieux d'accidents. L'expérience n'est plus ici l'efticace, c'est trop souvent la fatale conseillère. La montagne est impitoyable pour le téméraire, comme pour l'ignorant et dès que l'on agit dans son domaine, l'on est sensé la bien connaître; pas plus que la loi, elle ne dit: je préviens les contrevenants que — en cas de récidive — ils seront passibles des peines les plus sévères. Dès lors il est du devoir de tout narrateur, de tout bon compagnon de voyage, de tout passant inconnu, d'éclairer celui qui,

trompé par un enthousiasme bien naturel, se méprend sur les difficultés de sa tache.

Je n'hésiterai donc pas à exprimer — incidemment — tous les conseils qui me sembleront utiles, sans crainte aucune d'arriver à diminuer en rien les attraits de la montagne, si un seul instant, vous avez ressenti ce désir irrésistible de fouler quelque lier sommet des Alpes.

Et de novice, vous serez devenu alpiniste, lorsque vous ferez de façon réflexe, inconsciente, tout ce qu'auront pu vous conseiller les alpinistes prudents et expérimentés.

Maintenant que vous savez pourquoi je suis alpiniste, — avec des raisons de podagre ou d'hygiéniste, — je vais vous exposer comment je le suis devenu et comment j'ai acquis les connaissances et les aptitudes que le sport alpiniste exige. Je vous raconterai dans ses grandes lignes ma première année d'exercice, puis ensuite les idées générales que j'ai déduites de mes diverses ascensions; je compte aussi vous faire, après cela, le récit d'un accident survenu la deuxième année au piz Roseg, le i8 août i8()5.

Mon premier voyage dans les hautes régions des Alpes date de 1894. Le père de mon ami Armand Solvay, M. Ernest Solvay, industriel, sénateur de Belgique, désirait depuis plusieurs années entreprendre des courses de montagne ; ses fils étant empêchés de l'accompagner, il me proposa, sans me dire ses projets de « grandes courses », de l'accompagner en Suisse. J'acceptai bien volontiers.

Notre première station fut Riffelalp, dans le Valais ; nous y arrivâmes le 27 juillet 1894.

Je me laissais aller naïvement d'abord à l'admiration coutumière de tous les touristes pour ces régions superbes, me laissant conduire bien docilement, tout à

Fig. 7. — Le Riflclborn (2,()5i mètres' et le gl;icier\lu Gorner Î2,3oo mètres).

la pensée d'acquérir rapidement des notions nouvelles.

Le premier jour fut, comme il convient, consacré à l'entraînement : descente sur Zermatt par la vallée de Findelen en passant d'abord par les séracs du glacier de ce nom, puis remontée jusque Riffelalp.

Le jour suivant nous allions au Gornergrat. Au cours de cette deuxième journée M. Solvay comptait s'assurer si j'étais réfractaire au vertige et, à la descente, arrivant au pied du Riffelhorn (2,931 mètres), il me dit : « Si nous

montions là-haut? » Je répondis, regardant cette masse d'une nature inconnue pour moi, timide habitant des altitudes proclies du niveau de la mer : « Parfaitement ! » Nous étions sans piolets et sans corde, bien que, comme le dit judicieusement mon ami Armand Solvay : a Dans les Alpes il ne faut jamais partir en excursion sans piolet et sans corde; qui sait jusqu'où Ion ira ! »

Il est clair pour tout alpiniste, et maintenant pour moi-même, que par la route ordinaire il n'y a pas de difficultés spéciales jusqu'au sommet du Ritfelhorn; mais cependant, pour un débutant, j'en appelle à ceux qui y ont été, il y a là une belle école du vertige.

Me voilà donc grimpant tant bien que mal, M. Solvay se retournant souvent pour me regarder du coin de l'œil, prêt à prévenir toute hésitation ou toute crainte. Nous arrivons ainsi sans encombre au sommet, moi particulièrement charmé de ma grimpade, lorsque M. Solvay me dit : « Allez voir là, derrière ce rocher. » Il voulait parler de la vue sur le glacier du Gorner (fig. 7), qui présente un à pic de près de i ,000 mètres. Je n'eus qu'un cri d'admiration, ce qui me valut une vigoureuse tape sur l'épaule avec ces mots : « Voilà qui est bien, nous allons pouvoir faire des choses intéressantes. » Cela fut, sans que je m'en doutasse, Taccolade sacramentelle qui me créait alpiniste pour l'avenir.

Un essai méthodique comportait ensuite la constatation de mon inaptitude au mal des montagnes. Il fallait pour cela atteindre les 4,000 mètres d'altitude. Nous projetâmes donc de gravir la cime la plus facile et pourtant une des plus élevées, le Breithorn (4,171 mètres). A cause du mauvais temps, ce ne fut que le i'-"'" août que nous pûmes mettre le projet à exécution en passant la nuit à la cabane du Théodule.

Dans le dessein de faire une épreuve sérieuse, le trajet.

à partir de la cabane, fut fait d'un pas plutôt trop rapide, sans arrêt jusqu'au pied de la dernière pente qui précède le sommet et je m'y trouvai prêt à attaquer avec entrain cette montée finale. La démonstration était suffisante, nous fîmes, plutôt que de continuer, notre petite collation à cet endroit; puis nous arrivâmes au sommet

Fig. 8. — Le Breitliorn massif du mont Rose'.

précédés de quelques instants par M. Ernest Nagclmackers, sénateur de Belgique pour Liège, disciple ardent et enthousiaste de l'alpinisme depuis de nombreuses années.

Au retour, par suite de l'ardeur particulière du soleil, la neige n'était pas bonne ; cela m'apprit à chausser profondément et péniblement le névé. Nous évitons quelques belles et grandes crevasses et nous en traversons

une à plat ventre, sur un fragile pont de neige que nous eussions infailliblement détruit si nous y étions passés debout. Tout cela me donnait une joie que je ne dissimulais pas, et dès lors j'étais conquis à l'alpinisme.

Peut-être aurais-je tiré une pointe d'orgueil de cette première ascension, et dorénavant mis en goût de vantardise, serais-je devenu quelque peu Tartarin, si heureusement, le 5 août, quatre jours après, passant à Eggishorn (hôtel Jungfrau),je n'avais rencontré un professeur.

l-'ig 9. — Le sommet du rrcithorn ^4, 171 mètres,',

Français d'origine, et exerçant au Chili. Liant conversation, il me demanda si je faisais des ascensions ; luimême venait de faire l'étonnante course du Finstcraarhorn, en partant du Grimscl. Je crus pouvoir répondre affirmativement, spécifiant que je venais précisément du

Breithorn de Zermatt. Je vois encore son regard de douce pitié : « Cela peut se faire en souliers de bal, le Breithorn ! » me dit-il.

Je lui fus fort reconnaissant de sa franche répartie, car il me sauvait peut-être d'une allure d'esprit qui est fréquente et qui consiste à parler avec exagération et incompétence d'obstacles dont on n'a franchi que le seuil. C'est même extraordinaire le nombre de bêtises que l'on entend débiter tout haut, en matière de montagnes, par des touristes armés de piolets, couverts de costumes spéciaux, chaussés des souliers ferrés classiques et munis à tous propos de lunettes à coquilles.

A Eggishorn encore, plus précisément en 1898, un touriste de bel équipement — dont j'entendais dire à l'envi : « Voilà une structure d'alpin! » — faisait faire cercle autour de lui par le public des touristes et racontait gravement qu'il avait fait un passage extraordinaire, « la Gemmi! » et qu'après cela il avait dormi dix-huit heures. Son compagnon, robuste gaillard porteur d'une énorme jumelle photographique, opinait du bonnet avec complaisance.

Bien mieux, l'homme de la Gemmi expliquait à la cantonade, pour toute la terrasse de l'hôtel, qu'il allait pleuvoir la nuit ; il était fort au courant, par expérience, disait-il, des choses de la montagne, et il basait son pronostic sur ce phénomène bien caractéristique, que, en ce moment (4 heures), toutes les vaches de la Fiescher Alp se rassemblaient et remontaient le versant de la montagne. C'était simplement l'iieure de la traite et les vaches se rendaient aux étables près de la fromagerie pour se faire traire.

Notre première année d'ascensions fut, ainsi que M. Solvay l'avait de suite prévu et combiné au Rifîelhorn, bien intéressante et je tâcherai de vous faire saisir

ce que j'ai pu apprendre à chaque nouvelle ascension, La région choisie fut l'Engadinc (Alpes Rhétiques) et la station Pontresina, localité très fréquentée, située ci i,8o3 mètres. La Haute-Engadine, d'ailleurs, de la Maloja à Pontresina, otfre bien des avantages : l'alti-

Fig. lo. — La ilaloja et le lac de Sils,

tude, des hôtels de premier ordre, des excursions pittoresques en nombre considérable tant pour l'entraînement, que pour les jours de mauvais temps lorsque la course en montagne est impraticable. Pour les simples touristes, il est même possible, chose rare dans les régions alpestres, d'y faire eji voiture de longues et belles excursions. Ainsi, partant de la prestigieuse Maloja, — dont le Belvédère, bâti en nid d'aigle au-dessus du val Brcgaglia, est une vraie évocation médiévale, — l'on peut

suivre la merveilleuse grand'route qui borde les i5 kilomètres de lacs et qui mène par Sils, Campfer et Saint- Moritz à Samaden. De là, par Pontresina, en douze nouveaux kilomètres, l'on se rend aux glaciers du Roseg ou de Morteratch, ou même au col du Bernina.

Au point de vue alpiniste pur, nous eussions dû choisir un centre plus intéressant, où les sommets sont en général plus difficiles à escalader, comme Chamounix, Zermatt, Saas-Fee ou Grindehvald; mais nous sommes

Fig. II. — Pontresina, dans le val Eernina.

prêts à avouer qu'une fois revenus de la montagne, nous estimons non seulement le confort, mais encore et surtout la variété dans les promenades de la région. Car en réalité les jours pluvieux sont nombreux, et il est indispensable de faire chaque jour environ sept heures de

marche pour atteindre à cette performance qui permet de faire les plus longues et plus belles courses, sans aucun surmenage.

Mais je crains de vous laisser croire qu'il n'y a pas dans le massif du Bernina de sommets de premier ordre;

Fig 12. — Lu Pischa 2,780 mètres) vers le val de Fain.

je m'empresse de rendre hommage sans aucunes réticences à la Crast'aguzza, au monte di Scerscen, à la Brèche du Bernina, sans compter les chemins bizarres ou inédits que, sur toute montagne, l'on improvise en cours de route.

Donc, me voilà pour la première fois devant une série de sommets dénués de la belle, large et paisible rotondité du Breithorn, qu'à présent je dédaignais bien un peu comme montagne; mais qui m'a laissé

un des plus grands souvenirs de paysages alpestres.

Nous partons dès le matin du i3 août pour le tour de la Diavolezza, la plus belle course de glacier de l'Engadine, avec l'admirable vue (fig. i) sur le massif Palu, Bella Vista, Crast'aguzza et Bernina.

Le 14, départ à 3 heures du matin pour le piz Languard (3,266 mètres) qui est, avec le piz Ot (3,249 mètres), la vigie de la Haute-Engadine. Nous rentrons à Pontresina par le glacier d'Albris et les Maisons du Bernina.

Vig. lô. — Les flancs zébrés du Languard,

Le temps s'était gâté; le vent chassant la neige dans les anfractuosités des flancs du Languard, nous avait composé (fig. 1 3), un paysage zébré des plus extraordinaires. La Pischa (fig. 12) et son petit, lac étaient encore plus décoratifs, par la couleur violacée et brun chaud de la

roche, toute constellée d'harmonieuses taches de neige nouvelle.

Le lendemain nous décidons de faire l'ascension du piz Bernina (4,o52 mètres), par la route ordinaire qui fait face à la Diavolezza ; dès l'après-midi nous arrivions à la cabane pour y attendre la nuit,

A 2 heures du matin, réveil. Nous mangeons l'excellent déjeuner copieux et chaud de notre hôte Christian Grass et nous partons à la lueur de la lanterne, lanterne à bougie que tient le guide de tête. Nous marchons dans l'ordre suivant : le guide Martin Schocher, M. Solvay, moi, puis le guide Barandun.

Par le froid de la nuit, c'est réellement une curieuse impression, pour un novice, que de suivre ainsi les premières fois, — glissant, butant, par un éclairage plutôt rudimentairc, — les sentiers, les traces vagues dans les éboulis, de sauter d'une pierre à l'autre, de côtoyer les ravins, les crevasses, sans rien y voir en somme.

Arrivés sur le glacier de Pers, vers la base du rocher Gemsfreiheit, un orage s'annonce, le versant italien éclaire. Schocher nous déconseille de faire l'ascension; mais sur nos regrets de devoir rentrer bredouille, il propose de faire tout autre sommet plus facile, comme le Palu (3,912 mètres) par exemple. Il ne nous en faut pas davantage et nous nous dirigeons aussitôt vers Gemsfreiheit et la Fortezza au cri de « à Palu ! »

Le temps devient décidément détestable et dès la base de la Fortezza, rocher qui semble défendre les cimes neigeuses du massif du Palu, une tempête de neige nous assaille. Il fait un froid de loup, et de nos doigts engourdis nous nous accrochons tant bien que mal aux aspérités de la roche. La neige nous fouette et nous aveugle; le vent devient si violent que nous devons rester parfois un

quart d'heure immobiles, cloués au roclier, attendant une accalmie.

Nous étions évidemment « à la corde », c'est-à-dire attachés Tun à l'autre; je dis évidemment, car nous n'étions, ni ne sommes de force à suivre les principes des alpinistes qui partent sans guide et sans se mettre habituellement à la corde.

J'avais, sans tenir compte du froid qui raidissait mes doigts, quelque peine à grimper ces rochers couverts de neige et ma maladresse n'était pas sans danger tant pour les autres que pour moi-même; peut-être seraisjc resté par là une cause d'accident, si heureusement il ne m'était survenu une petite mésaventure due à mon inexpérience. Je croyais, ayant pris mon piolet entre les dents, pouvoir me hisser des deux mains sur une grosse pierre en saillie que je pouvais atteindre en m'allongeant sur le bout des pieds. Au moment où le « rétablissement » était presque opéré, je sentis la pierre s'en aller sous mon poids. Comme un éclair, je vis la chute de 5o mètres que j'allais faire avec mes compagnons et je criai violemment : a Tenez, tenez la corde!» M. Solvay, qui me précédait, avait heureusement suivi les bons principes de conduite qui consistent à tenir la corde à la main et légèrement tendue ; d'un mouvement il diminua par une traction le poids de mon corps. C'en était assez pour me permettre de me hisser sur la pierre branlante.

Voilà comment j'ai appris qu'il ne faut jamais utiliser une roche, quelque grosse qu'elle soit, sans en avoir au préalable tàté la résistance; mais j'eus une fière peur, je vous jure.

Le reste de l'escalade de la Fortezza, dans le vent glacé et la neige cinglante, fut rendu singulièrement difticile par la neige qLii adliérait aux rochers et les rendait glacés et glissants.

Au sommet de la Fortezza, où nous prîmes très rapidement une légère collation, nous constatâmes que nos visages ne formaient plus qu'une masse de neige glacée, retenue dans les barbes et jointe même aux cils et aux sourcils. Pour mon compte, je ne pouvais qu'avec peine

l'"ig. 14. — Temiictc de nei;^e sur le piz Palu (0,912 mètres,.

ouvrir l'œil droit derrière un rideau de glace. La scène que j'ai photographiée ifig. 14) était plutôt comique et elle nous eût bien divertis, si une onglée monstre ne nous avait distraits désagréablement et mal à propos.

Nous nous engageons sur l'arête du Palu; le vent cesse avec la neige, mais une buée opaque nous entoure : je fais connaissance avec les nuages. Bientôt Schocher, n'y voyant plus, déclare devoir se diriger à la boussole, car il ne reconnaît plus les pentes habituellement prises.

Je dois dire que cette ascension se fait ordinairement en sens inverse, en prenant l'arête vers le Cambrena et en descendant le long de la Fortezza par laquelle nous étions montés à cause de notre décision fortuite.

Nous rejoignons deux caravanes en détresse dans le brouillard et à partir de ce moment, et pendant deux heures, doucement, prenant fréquemment ses directions à la boussole, Schocher nous mène par des versants plutôt trop inclinés. Nous arrivons enfin au bergschrimd (i); mais, à un mauvais endroit, le saut est trop profond pour que chacun de nous saute à tour de rôle et puisse s'écarter pour laisser la place au suivant : l'intervalle de chaque cordée est insuffisant.

Nous combinons alors de sauter en moutons de Panurge, vite, vite l'un après l'autre, chacun prenant son élan au moment même où son prédécesseur touche neige, car le pas que celui-ci doit faire pour s'écarter, tendrait la corde et le précipiterait inévitablement en avant. Seul Barandun part une fraction de seconde trop tard et la secousse que je lui donne le précipite un peu plus vite qu'il ne voudrait dans le bergschrund, heureusement assez hospitalier. Nous nous trouvons alors sur le versant désiré et nous gagnons le glacier de Morteratch par les névés, en de longs zigzags serpentants.

Le vent, que nous avions presque oublié, car maintenant il v a beau soleil, enlève le chapeau d'un voyageur et en un clin d'œil, droit comme un trait, le fait passer à quelque six cents mètres plus haut, par-dessus le Palu.

Cette ascension du Palu m'est précieuse; j'y ait fait

(i) La grande et première crevasse qui, près du sommet, fait le tour de la montagne, et de la formation de laquelle il est parlé prés la ligure 77.

connaissance avec une tempête de neige, des rochers instables, un froid intense, de la neige fraîche et glissante sur le rocher, la perte de la route, la marche à la boussole et le passage d'un intéressant bergschrund. Nous rentrons un peu tard, mais bien satisfaits et avec des souvenirs qui nous charment et nous remuent encore aujourd'hui.

Tout cela m'apprit qu'il est imprudent pour le touriste ordinaire de changer de projet en cours de route, surtout lorsque le temps est douteux.

L'exécution d'un plan d'ascension ne pourrait mieux se comparer qu'à l'acte de tracer une ligne droite entre deux points : il faut, partant d'un point, avoir examiné le trajet à parcourir et conserver continûment le point d'arrivée comme objectif, pendant toute la durée du travail. Il suffit de laisser errer les yeux vers un autre but, pour perdre toute certitude et voir la droite que l'on voulait tracer, se perdre en zigzags inquiétants ou fantaisistes.

Quant à la carte et à la boussole, j'avoue à ma grande confusion m'être imaginé, pendant assez longtemps encore, que ces instruments pouvaient suffire à tout instant, si l'on venait à s'égarer dans le brouillard. Etrange illusion ! La direction que donne la boussole est inutilisable, si l'on ne sait au préalable en quel endroit de la carte l'on se trouve.

Il faut donc, dès que l'on constate l'arrivée des nuées, déterminer la position topographique que l'on occupe, au moyen des sommets voisins; alors seulement, la carte étant orientée, il est possible d'en déduire une route à suivre et de commencer sans trop d'appréhensions la descente sur tel versant vertigineux, dont les quelques premiers mètres seulement peuvent se distinguer.

Le lendemain i8, en promenade, nous allons au

Schafberg (en romanche Munt délia Bescha) et nous redescendons par le val Muraigl.

Le soir, nous faisons nos préparatifs pour l'ascension des « Schwestern » et du piz Muraigl, dont les arêtes se profilent au-dessus de Pontresina. Cette excellente course de rochers doit continuer de faire mon éducation si maladroitement, mais si efficacement commencée au

l'iff. i5. — Les Trois Fleurs du Padella.

piz Palu. La course n'est pas longue et elle présente quelques intéressantes difficultés des plus recommandables pour donner l'assouplissement et faire l'éducation du grimpeur.

Le 19 août, à Muottas Muraigl, pour manger des truites au bleu, — ne vous déplaise.

Le 20, ascension des Fleurs (les Trais Fluors), crête appartenant au massif du Padella et que l'on atteint en

partant de Celerina. Escalade de belle allure (fig. i5) sur des rochers déchiquetés, vertigineux, mais solides, avec un^ p latte (i) caractéristique.

L'on peut dire que dans toute course de montagne, la majeure partie du chemin conserve l'aspect général qu'ont la plupart des sommets de même catégorie; mais il y a toujours quelque point remarquable, plus difiîcile, d'un ordre de difficulté bien spécial qui caractérise en quelque sorte la montagne. Lorsque je pense à une montagne, je vois son ou ses « pas » caractéristiques.

Aux Fleurs, le (1 pas » est donc un rocher, une platte de I 5 à 20 mètres de haut, inclinée à yS degrés, et qui, par

la gauche, accède au troisième sommet de droite. Quelques aspérités pour y accrocher habilement un ou plusieurs clous de ses souliers, quelques fossettes pour y crisper ses doigts suffisent au guide pour arriver au

i'ig. it° — La « platte » des Trais Fluors.

(i) Les guides appellent « platte » toute paroi de rocher fortement inclinée sur laquelle les aspérités sont rares et curieuses.

sommet, porteur de la corde. De là il vous la jette, vous vous y attachez à tour de rôle, et vous prenez le même chemin que lui, utilisant comme lui aspérités et fossettes ; mais avec l'appui — moral — de la corde.

Cet appui moral est considérable. Au.y Trois Fleurs que nous avons refaites en iSqj. avec le seul et excellent

guide Aloïs Supersaxo, de Saas- Fee, je devais rester, je me le rappelle fort bien, à califourchon d'une crête à la base de ce troisième sommet, en attendant que M. Solvay achevât son escalade. Il me fallut, pour pouvoir saisir la corde que me lançait Aldis, faire volte-face sur ma monture de pierre, et j'ai dû constater que ce simple mouvement, que je fais habituellement sans iiésiter, m'était excessivement pénible, parce que je n'étais plus rassuré par la présence de la corde. Il me semblait que je pesais un poids énorme et, de fait, il me fallut déployer un grand effort musculaire des bras pour arriver à me mettre dans la position désirée. A 4 heures nous rentrions à Pontresina.

Fig. 17. — Un coin des l'ieurs Celerina

La nuit même nous partions à 2 lieures pour « faire » le piz .îuliers (3,385 mètres), avec Christian Zippert, excellent guide de Ponte, qui dirigeait la caravane, et avec le second guide Christian Barandun; celui-ci est le seul guide de Pontresina sachant parler le français en en exceptant Anton CoUani, qui ne fait que les petites courses de montagne.

Le trajet se fait en voiture jusque Silvaplana, où nous descendons. Arrivés à l'Alp Juliers, près du pic, le temps se couvre, il se met à pleuvoir; nous retournons à Silvaplana. Mais la pluie cesse; nous regagnons sans hésiter le piz Juliers que nous faisons alors par un temps merveilleux. Cette

ascension est sans difficultés spéciales, car nous ne faisons pas la Brèche ; mais nous nous sommes divertis en escaladant par pure virtuosité — ou pour la photographie — quelques pointes de rochers comme celle que vous voyez figurer ici.

Nous ne rentrons à l'hôtel qu'à 6 heures.

Voici l'occasion, je pense, de dire que nous n'avions

l'ig. 18. — Sur le piz Juliers ;ô,345 mètrcs'j.

et n'avons jamais eu le désir de battre des records de vitesse, ou de rester dans les limites de durée usuelles des ascensions : nous avons parfois constaté que nous nous y étions conformés, mais jamais nous ne l'avons clierché. Lorsque nous trouvons la vue belle, nous prolongeons nos stations sur la montagne (Grosse Wanneliorn, 26 juillet 1898, une heure et demie au sommet,

i »«SE«^ . - .-

i- 1;;. i'-. — Lu sieste au sommet du Wannehorn (3,9o5 mètres).

tig. 19) et nous n'hésitons pas à faire un détour pour passer dans un site intéressant, au risque de mettre un temps indigne d'un virtuose de l'alpinisme.

Nous n'avons aucune prétention ; nous nous contentons des pures joies de ce bel exercice, de ces vues admirables et de la satisfaction d'être en brillante santé (vous voyez que je tiens à ce prosaïsme). C'est d'ailleurs une

constatation bizarre que de se sentir bien portant, puisque se bien porter, c'est n'avoir aucune sensation. Cela confine au paradoxe ; mais je trouve qu'il est honnête de se féliciter lorsqu'on se porte bien, puisque l'on se plaint si vite d'être indisposé.

Le soir même nous partons à minuit de Pontresina pour faire, le 23, l'ascension du piz Bernina (4,052 mètres) par le pizzo Bianco et la Brèche du Bernina {Berninascharte). Dès i heure du matin, ayant longé le torrent du Roseg, nous arrivons au restaurant du même nom, où tout est clos, bien entendu.

Ces trajets de nuit en eiiispànner (petite voiture à un cheval), sont fort pittoresques, lorsque la lune se cache ou est absente. Il y a généralement une voiture pour nous, une pour les guides. Dans le fracas du torrent, qui approche et s'éloigne avec les sinuosités de la route, on n'entend que le rythme des clochettes qui change avec le pas des chevaux.

Le conducteur, à chaque montée, descend de son siège, suit à pied, puis remonte et fait claquer son fouet pour repartir au trot. Une seule lanterne, à gauche de la voiture, vers le torrent ; elle fait se profiler de longues ombres du cheval qui parfois s'effraie de cette apparition sur quelque bloc de granit. Un « hûûho » l'a vite calmé; mais la proximité souvent très immédiate du torrent rend ces écarts assez piquants. A moitié endormi, le visage coupant le vent glacé, l'on s'éveille à chaque fois pour prévoir les éventualités ; mais le calme de l'alpiniste renaît aussitôt et la paupière retombe quelques instants après.

En 1897, le 27 août, allant aux pizzi Monica et Chaputschin, cela fut plus intéressant; la deuxième voiture n'avait pas de lanterne et comptait sur la nôtre qui n'eut de combustible que pour là moitié de la route ; il fallut

aller au pas, il faisait nuit noire, nous ne voyions la route blanche que comme une vague phosphorescence à quelques mètres devant la voiture, et le cheval prenait ombrage des fracas mêmes du torrent.

La route pour aller au piz Bcrnina est bien connue,

Fig. 20. — Le glacier du Tschierva, les pizzi Bernina et Koseg.

par l'Alp Misaun, l'Alp Margun, la moraine et le glacier du Tschierva; c'est ainsi que nous atteignîmes à 6 h. 1/2 la Fuorcla Prievlusa, au sommet du glacier du Tschierva. Peu avant, juste au-dessous de la Fuorcla, un seul passage est dangereux, surtout l'après-midi, à cause des chutes de pierres provenant d'un des contreforts du piz Mortcratch. La seule précaution à prendre est de passer — vite.

De la Fuorcla Prievlusa, on s'élève rapidement sur le

pizzo Bianco {ûu;. 21) qui, cette année, (nous l'avons refait en sens inverse en 1899, en même temps que la Scharte et le Monte di Scerscen), avait très peu de neige. Il fallut faire le long travail de la taille des marches dans la glace ; nous y perdîmes près de deux heures ; mais la longue station dans les degrés de glace m'apprit la sensation peu agréable du froid aux pieds, en même temps que l'art de se tenir longtemps en équilibre sur

Fig. 21. — L'arcte montante du pizzo Dianco (0,998 mètres).

une petite marche — dans ces conditions défavorables de température personnelle. Tour à tour le guide Brosi, qui nous accompagnait avec Barandun,et Schocher, qui guidait une autre caravane, firent cette pénible besogne, comme vous pouvez le voir (fig. 22) par cette dernière partie de l'ascension, de beaucoup la moins inclinée,

et pioche du sommet du pizzo Bianco (3,998 mètres\ Plus loin une nouvelle diHkultc, causée encore par le manque de neige : pour arriver au fond de la Brèche, on contourne le premier massif de rochers en passant le long d'un versant fortement incliné vers le glacier du

l'i^. 22. — Arrivée au sommet du pizzo Bianco ;.î,998 mètres}.

Tscliicrva, lequel be trouve à i,i<)() mètres dessous. Celle marche suivant une direction liorizontale, avec une trop faible quantité de neige, était des plus difiicile, aussi avais-je beaucoup à y apprendre.

D'abord l'observance de la stricte position verticale, car se pencher vers la montagne, tendance naturelle, je dirai instinctive, amènerait inévitablement le glissement de la neige le long du versant et la chute immédiate du voyageur en avalanche; appuyer son piolet en aval, sur

le versant descendant pour se soutenir, est également mauvais ou impossible, car le bras est trop tendu et le piolet appuyé en un point inconnu. En cas de chute. d'ailleurs, cette position enlève la ressource suprême de s'accrocher au plus près, à la paroi près de soi, quand il y a moyen.

Seule la station bien verticale tasse la neige dans la trace et assure le pas. Mais à chaque passant, si la neige est rare, la trace s'affaisse peu à peu et il faut, en vue

Fig. 20. — Au sommet du MOncli (4,io5 mètres).

de sa conservation, passer à pied plat sans donner la moindre secousse, en y déposant mollement et progressivement le poids de son corps.

Quant à l'usage le plus eflîcace du piolet, il consiste dans ce cas, la paroi étant à gauche, à prendre de la

main gauche le milieu de la canne tenu« horizontalement, de la droite la pointe d'extrémité et de planter le 1er dans la neige du versant. On reporte ainsi une grande partie du poids de son corps sur la main qui tient le bois de la canne et l'on a surtout un soutien pour l'équilibre. Il faut remarquer que ce procédé classique assure la position strictement verticale et réclame un effort très réduit pour planter la pelle dans la neige.

Les premières fois, le conseil semble difficile à suivre et l'on cherche à se maintenir en plantant le pic de glace verticalement et vigoureusement dans la neige, d'un côté ou de l'autre de soi.

Sur cette vue du sommet du Mônch (4,io5 mètres, Oberland bernois), vous distinguerez sans doute (fig. 23) le voyageur du milieu agissant correctement dans une situation analogue à celle que je viens de décrire.

A 1 1 h. 1/2, nous terminons la Scharte et lunchons au sommet du Bernina. Repas très pittoresque ; la place est rare, car déjà deux caravanes s'y trouvent, chacun prenant tant bien que mal une position d'équilibre. J'ai encore la sensation de la mienne; vaguement assis du côté gauche, le pied gauche ballant dans le vide, je me tenais de la main gauche au rocher à hauteur de l'épaule, tandis que le talon de mon pied droit par quelques-uns de ses clous tenait à une aspérité du roc et me donnait toute l'assiette nécessaire, si pas désirable. La main droite restait bien libre pour manger.

Avec l'appétit, la soif, la bonne humeur, nos personnes se trouvaient assez commodément installées comme cela.

Le retour par les névés de Bellavista et le glacier de Mortcratch se fait généralement en cinq heures ; nous nous conformâmes à cette ilurée en rentrant à 6 heures à P(jntrcsina. 11 existe une route de retour plus intéressante, le Labyrinthe, formidable cascade de glace

située sous la Crast'aguzza, à la base du piz Bernina. Le déversement des énormes blocs de glace est incessant et peu de jours de l'année sont favorables pour passer entre ces masses, sans courir le risque certain dètre écrasé par une chute de séracs. Nous y sommes passés le i8 août 1896, revenant des pizzi Bellavista et Z ù p o . Là j'ai compris, en présence de ces blocs inclinés sur leur base bien au delà de la verticale, ne tenant plus au sol que par une adliérence problématique, combien il est indispensable de suivre le conseil de ne passer que sans bruit, sans parler, de peur de donner, par la

moindre vibration, le branle à cette armée de géants de glace, formidables et menaçants.

Le lendemain 24 août, nous faisons avec M. et j^me Alfred Mond, de Londres, M. et M™*^ Jarmay, de Northwich, ce que nous appelons, en termes d'alpinistes hygiénistes, « la cure de glacier », sur le glacier de Morteratch.

Cette cure de glacier n'est pas, je vous assure, une

ïig. 24.

Lj C:

,(572 mètres..

plaisanterie; faite systématiquement elle pourrait, j'en suis certain, être utile à bien des surmenés de notre époque de suractivité. Réfléchisscz-y : il y a toujours sur le glacier une température rafraîchissante; les rayons du soleil sont, à ces hautes altitudes, « chimiquement et

physiquement purs »; vous pouvez donc y faire un exercice intensif, une marche réconfortante sans crainte d'être incommodé par la chaleur ou par la lassitude qui s'ensuit; et toujours de l'air, l'air pur des montagnes.

Le 25 août, nous faisons à nouveau le tour si intéressant de la Diavolezza (fig. 25); cette fois avec nos compagnons de la journée précédente et la ûimille de M. Charles Warnant, secrétaire général du Sénat de Belgique.

Le lendemain 26, le temps étant menaçant dès la veille, nous allons à Saint-Moritz par le Muottas Celerina et revenons par Cresta-Celerina.

Ces Muottas forment notre principale ressource pour l'entraînement ; je vais vous expliquer comment, et vous

i iir 25. — Les séracs tlu glacier Je l'ers Mortcrati h

le prendrez pour un conseil si vous êtes d'accord avec moi, ou comme une « simple petite théorie » si vous me la laissez pour compte. 11 y a des gens qui ont ainsi une petite théorie pour toutes choses, bien heureux s'ils ne vous l'imposent pas.

Lorsqu'on choisit les Alpes pour y séjourner, y ascensionner surtout, il faut chaque jour faire la promenade d'entraînement, non seulement en distance et en temps, mais aussi en hauteur, progressivement, suivant les natures, les tempéraments; mais toujours lentement.

C'est une gymnastique merveilleuse pour les poumons ; j'allais dire que cela guérit de tous les maux.

Tout exercice d'ailleurs qui améliore l'état de santé général, ce bon vieil état général dont s'inquiétaient beaucoup plus les médecins de nos ancêtres, doit amener la guérison de tous désordres locaux.

Nous prenons donc pour nos courses d'entraînement des buts présentant quelques cents mètres de hauteur; les Muottas (de 400 à 1,000 mètres) étaient tout indiqués

Fig. 26. — Le Muottas Pontresina.

pour cela : Muottas Pontresina, Muottas Celcrina, Muottas Muraigl, les cabanes du Schalberg, lalp Languard, etc. Dans les journées qui séparent les grandes courses, par tous les temps, quand il pleut, nous « faisons des Muottas ».

En ces neuf périodes de séjour dans les Alpes, je vous l'affirme, nous n'avons pas passé un jour sans faire nos quelques mille kilogrammètres de travail musculaire, c'est-à-dire le travail représenté par le produit du poids du corps multiplié par la hauteur gravie. Cette naïve considération d'aspect scientifique nous amuse, elle nous plaît, elle est l'expression d'une utilité, donc nous sommes enchantés. Vous pouvez nous gratifier de toutes les épithètes qui confinent à celle de maniaque, vous ne mettrez pas un nuage au ciel bleu de notre enthousiasme. En vacances, notre formule se rapproche de l'adage : Heureux les simples d'esprit !

En juillet 1896, (ceci est bien typique) nous étions à Riffelalp avec M™° Solvay et sa sœur, M'"*^ Hermann ; il y avait une période persistante de pluies diluviennes, et chaque jour nous partions sous la pluie battante pour lunciier à Riffelhaus, en variant simplement les divers sentiers qui y mènent. Après le lunch, nous allions souvent plus haut, disant plaisamment, mais avec raison, que là il neigerait et que cela mouillerait moins.

Pendant le temps de ces salutaires « ballades » dans les intempéries, les touristes valides de l'hôtel organisaient dans les salons des jeux de sociétés, avec prix : ramasser au plus vite six pommes de terre avec une cuillère; éteindre une bougie en ayant les yeux bandés; conduire à la bride entre des bouteilles, sans les renverser, une personne ayant les yeux bandés, etc. etc. Ils n'auraient certes pas laissé leur fox-terrier dehors, et ils voyaient à leur grand étonnement, revenir joyeux, cou-

Fig. 27 — Le sentier en corniche vers Riffelhaus.

verts de neige, des dames et le touriste à barbe blanche qu'est M. Solvay.

Mais revenons à l'Engadine. Le lendemain de notre Muottas, nous décidons d'aller à la Fuorcla Surlej, entre le piz Corvatch et le Mùnt Arias ; l'on y a la vue à la fois sur le massif Bernina-Roseg et sur l'admirable et lumineuse série des lacs de l'Engadine. Arrivés à Saint-

rig. 28. — Le piz Corvatch (3,458 mètres) et son glacier.

Moritz, nous trouvons notre projet par trop anodin et nous décidons d'aller sans guide sur le piz Corvatch (3,458 mètres). Nous empruntons une corde d'alpiniste à l'hôtel Kulm et à l'aide d'une corde à danser, d'un panier de ménagère en sparterie, nous confectionnons un havresac dans lequel nous mettons deux bouteilles de vin et quelques vivres. M. Solvay s'improvise porteur et

guide, moi je suis voyageur et photographe. Nous voilà partis. Nous passons par Hahnensee, pour arriver vers midi à la Fuorcla Surlej. En route nous avions rencontré les caravanes de retour du Corvatch, dont les guides nous avaient accueillis par des « Viel :{ii spdtl » Beaucoup trop tard ! qui nous avaient laissés très indifférents.

Le soleil darde ferme, la neige sera mauvaise; mais qu'importe, puisque c'est une escapade! Et remarquez que nous dérogions à nos principes systématiques de prudence en allant sans guide; le sommet, il est vrai, ne passe pas pour bien difficile.

Une circonstance encore nous avait influencés, M.Solvay connaissait la route pour l'avoir faite bien des années auparavant (1882) dans des circonstances très spéciales : il était accompagné de M""' Solvay et de quatre enfants encore jeunes. Un guide, dont il a heureusement oublié le nom, l'avait engagé à faire cette ascension avec sa famille, en négligeant de faire prendre à la caravane les précautions élémentaires et indispensables : souliers ferrés, lunettes, graisse ou voiles pour le visage.

Je vous laisse à penser en quel état les membres de la caravane, qui ne voulaient pourtant pas rebrousser chemin, sont arrivés au sommet; l'un d'entre eux y resta même évanoui pendant près d'un quart d'heure. C'était la première ascension de M. Solvay et une des rares qu'il ait laites (Monte Cristallo, Titlis, Pic du Midi), avant l'année 1894, que je vous narre.

Cette fois, pour le Corvatch, nos prévisions pessimistes étaient exactes ; la neige n'était plus qu'une bouillie; mais il estvrai que nous avions commencé l'ascension à l'heure où elle se termine habituellement. Nous enfoncions jusqu'aux genoux et cette marche fort pénible me démontrait la juste nécessité de partir de nuit en ascension, afin de profiter des heures où le soleil n'a pas encore

ramolli la neige. Cependant tout cela nous donnait une joie de collégiens, et nous nous sommes divertis à imaginer les insolences que nous eussions dites à un guide, s'il avait commis la bêtise de nousconduireauCorvatch, à une heure et dans des conditions semblables.

Je tiens à répéter que nous dérogions à nos principes, car nous ne sommes pas partisans, ou si vous le préférez, comme je l'ai déjà dit, nous ne sommes pas de force à suivre ces vaillants alpinistes qui vont sans guide et même sans corde (autrement que pour se hisser ou traverser les glaciers crevassés), que tout le monde admire, — mais auxquels cependant les recueils des clubs alpins eux-mêmes, et les plus renommés, laissent toute la responsabilité de leur exemple et de leurs conseils très hardis.

Le lendemain 28, à 2 heures de l'après-midi, nous partons pour la cabane de la Diavolezza, afin de faire le 29 l'ascension de la Crast'aguzza. Nous formons deux caravanes : la première de M. Solvay et moi avec les guides Schocher et Barandun; la deuxième, de MM. Alfred Mond et Jarmay, également avec deux guides. Après la soirée passée à regarder le coucher du soleil et de superbes « Alpeiigliihen[i) », après une fraction de nuit passée dans les excellents lits de la cabane de la Diavolezza, nous nous levons à minuit, déjeunons et partons à I heure par le glacier de Pers, la Fortezza et les névés de Bellavista, pour arriver enfin à 5 h. 1/2 au pied de la Crast'aguzza.

Crast'aguzza! « crête aiguë ». Q.ue le nom est bien appliqué! Crête qui se continue en lame de couteau tran-

(i) Phénomène du rééclairement — merveilleusement coloré — des hauts sommets des Alpes, après la disparition du soleil sous l'horizon. Il est dû aux rayons solaires réfractés et réfléchis par des couches supérieures humides de l'atmosphère.

chante ; mais qui devrait aussi s'appeler crête pourrie, car la roche est totalement désagrégée, elle fuit, elle ruisselle sous vos pieds. A mesure de notre passage, les flancs neigeux de la Crast'aguzza vers les névés de Bcllavista sont transformés en champs de menues pierrailles

Fia

Le Ziipo et l;i Crast'aguzza, vus du piz Roseg

et même de gros blocs. L'un de ces derniers, mis en branle par la caravane de M. Jarmay, passe i5 mètres plus bas, à quelques décimètres de Schocher, que M . Solvay n'a que le temps d'attirer à lui.

Le « pas » caractéristique de la Crast'aguzza est celui que l'on fait à la Hn de la montée pour atteindre une platte qui mène à la crête. Pour y arriver il faut, le piolet entre les dents, saisir une proéminence que l'on ne voit pas, au-dessus de sa tête,dansunepositionqui,enarrière, va dépasser la verticale. Pendant ce temps ceu.\ qui

suivent sont accroupis sous la pierre, dans une anfractuosité où ils sont trop mal installés, nous disons calés, pour espérer jamais retenir la corde si quelque accident venait à se produire.

Quant à la. p latte elle-même, j'ai pu la franchir au petit trot, h mains plates et pieds à plat, en digne collatéral du singe : il eût sulH de plier légèrement les jambes pour rouler en arrière. Le moyen le plus facile, mais le moins «élégant «, est d'y mettre les genoux et de grimper ainsi. Je prends le mot « élégant » dans le sens qu'on lui donne pour apprécier le choix des méthodes dans les sciences mathématiques et physiques.

Je suis prêt à accorder, par exception, à la Crast'aguzza, qu'elle a plus d'un pas caractéristique. Des pas! c'est beaucoup dire, car je m'y trouvais plus souvent à cheval, et encore cela me coupait-il horriblement. Par bonheur, malgré mon inexpérience, j'avais pu faire une partie de cette crête dans la position verticale, sur mes pieds, en équilibre pur et simple, le piolet comme balancier;

Crast'aguzza ,0,872 mètres

sinon je crois que mon pantalon aurait achevé d'être mis à mal. L'instabilité des éléments de toute cette crête constitue une réelle difficulté qui s'ajoute encore à son étroitesse : il faut, croyez-moi, une réelle virtuosité pour ne jamais s'asseoir en parcourant cette lame de couteau ébréchée, ayant de part et d'autre de soi 200 mètres de vide.

Nous redescendons vers la Fuorcla Crast'aguzza et nous revenons, pour luncher, devant la face par laquelle nous sommes montés et que vous voyez à l'image de la page précédente.

La vue à ce moment disparaît dans des brumes; il commence à neiger. Schocher nous a promis une longue glissade assise dans les névés de Bellavista, et je n'ai plus de... fond! Pendant que mes compagnons luncliaient, il aurait fallu me voir, accroupi dans la neige, à la façon des tailleurs, le pantalon en mains, y cousant en manière de doublure, un morceau d'étoffe de Liberty, à ramages, qui avait servi à emballer mes vivres.

La glissade fut fameuse, certainement un kilomètre en un clin d'œil.

En route, les toujours admirables et architecturales crevasses dans le névé de Bellavista, puis tout le glacier de Morterach, et nous rentrons sans encombre à l'hôtel. Le lendemain, après une dernière « cure de glacier », nous reprenons le chemin de la petite Belgique par la vallée de l'Inn, Innsbruck et Bâle.

Voilà comment s'est passée ma première campagne d'alpiniste dont le récit, je l'espère, ne vous aura pas trop ennuyé. J'ai cru, en vous racontant certains détails de cette année d'apprentissage, qu'il était intéressant de noter quelle activité peuvent montrer un novice — que j'étais — et un presque novice frisant la soixantaine — qu'était M. Solvay, — et aussi quelles sont les choses

que l'on ressent, que l'on voit et que l'on apprend. Je n'ai cependant nullement l'intention de vous détailler après cela les huit années d'ascensions qui suivirent, elles sont comme le bénéfice de mon éducation première que vous venez de suivre pas à pas.

D'ailleurs, au sujet de cette première année, nous ne ferons pas les faux modestes; nous déclarons que nous en sommes fiers, et Jugez-en vous-même par la récapitulation plus claire que J'en fais ci-dessous, mettant en italique les simples courses d'entraînement et les marches Jusqu'aux cabanes :

12 août Muottas Cclerina et Saint-Mority. i3 » Diavolezza Tour (2,977 m.).

Piz Languard (3,266 m ) et la Pischa.

Cabane de la Diavolc^ya.

Piz Palu (3,912 m.).

Schafberg (2,733 m.).

Les Sœurs et le Piz Muraigl (2,982 m.).

Muottas Mur aigl (2,520 m.).

Les Trais Fluors (2,957 m.).

PizJuliers (3,385 m.j.

Minuit; départ pour le val Roseg.

PizBernina(4,o52m.)aveclaScharte(Brèche).

Glacier de Morteratch .

Diavolezza Tour (2,977 ^^^•)*

Muottas Celerina (2,3oo m.).

Piz Corvatch (3,458 m.).

Cabane de la Diavole:{:{a.

Crast'aguzza (3,872 m.).

Glacier de Morteratch.

Et pour conclure. Je ne puis résister au plaisir de traduire très grosso modo, en diagramme et en chiffres, le travail — dans son sens mécanique — qui fut dépensé

dans cette courte campagne de dix-neuf jours en Engadine.

Si je suppose un homme du poids moyen de 70 kilogs et si je totalise les hauteurs atteintes au-dessus de Pontresina, soit 19,750 mètres, la valeur du travail s'obtient, comme je l'ai dit, en faisant le produit de 70 kilogs par 19,750 mètres, ce qui donne i,382,5oo kilogrammètres.

Pour faire parler les chiffres, disons que cela fait 72,763 kilogrammètres par jourou encore — ne riez pas! — l'équivalent du travail d'un dixième de cheval-vapeur pendant trois heures par jour. Voilà la dépense que nous avons faite pour nous procurer de la santé... et de l'agrément.

Il serait très intéressant de faire avec méthode l'enregistrement du travail de l'alpiniste gravissant une montagne : il suffirait pour cela de se munir d'un baromètre anéroïde et à'nn papier à diagramjjie quadrillé au millimètre. En choisissant sur celui-ci l'axe horizontal ou des abscisses pour inscrire les temps et l'axe vertical ou des ordonnées pour les hauteurs barométriques, l'on porterait les hauteurs observées de demi-heure en demiheure — ainsi qu'au moment d'entamer ou d'achever des parties caractéristiques de la cime. L'on formerait ainsi pour chaque montagne un graphique, donnant par sa surface la représentation du travail effectué, tandis que l'obliquité des diverses parties du tracé dévoilerait les difficultés de l'ascension, les aptitudes du touriste et particulièrement l'influence des intempéries.

La méthode d'investigations que je propose devient plus complète et plus suggestive si, faisant usage d'un clinomètre pour prendre de distance en distance les pentes et rampes caractéristiques du chemin parcouru (et non les lignes de plus grande pente), on en

effectuait également le report sur le papier à diagramme, aux hauteurs correspondantes.

L'image ainsi obtenue serait la représentation exacte des parties successives de l'ascension et, par la comparaison d'avec l'image-diagramme des efforts développés, l'on arriverait à estimer de façon bien plus précise que par l'emploi du baromètre seul, les difficultés de l'ascension et les aptitudes de l'alpiniste.

En ce qui concerne l'usage du seul baromètre, il suffira, pour faire saisir notre pensée, d'appliquer le procédé aux deux ascensions de l'Eiger (Oberiand bernois,que nous avons faites en 1901 à quatre jours d'intervalle (fig. 32 à 35).

La première fois, le 10 août, nous partîmes à 2 lieures du matin de la Petite-Scheidegg (2,069 ^•)- ^''' ir^ème temps que l'alpiniste, M. Mark Collet d'Hyères; le temps était merveilleusement serein et dès 7 heures nous arrivions au sommet {3,974 m.). Nous y restâmes jusque 7 h. 1/2 ; puis, après une collation à la base de la Schneekuppe, nous revenions à la Petite-Scheidegg à 1 1 heures.

L'Eiger en sept heures, aller et retour ; c'était, paraîtil, un record.

Quatre jours après, la cime s'étant transformée par suite d'une chute abondante de neige, il nous intéressa de constater les modifications que cela apporterait aux difficultés de l'ascension ! Partis à 2 heures du matin également, nous étions bientôt assaillis par une tempête de neige; mais nous pûmes néanmoins, quoique fort péniblement, atteindre le sommet à 9 h. 3o. Il nous fut impossible d'y rester plus qu'un instant, tant le vent et le froid étaient intenses.

La descente fut plus pénible encore, car les traces se remplissaient de neige fraîche, et à 3 heures de l'après-

10 Aoùl 1001

10 août, par le beau temps. 14 août, par le mauvais temps.

Fig'. 02 et ôô. — Graphique des ascensions de l'Eiger.

10 août, 1901 par le beau temps. 14 , oit i.^ti, 1 ur .(.- u..ii,\a;s temps.

i"ig. Ô4 et 55. — Le sommet de l'Eiger (3,974 mètres).

midi nous arrivions seulement à la Petite-Scheidegg. Les deux diagrammes montrent bien toutes ces circonstances, et par leur comparaison, quelle est la différence du travail accompli ; mais les conditions des deux ascensions sont plus intelligibles et plus pittoresquement représentées dans les deux photographies que j'ai prises — au sommet — exactement à la même place et dans la même direction. L'une représente M. Mark Collet devant le massif de la Jungfrau et l'autre, un brouillard opaque au milieu duquel on distingue M. Solvay, défiguré par les glaçons et plus loin, plus vaguement, Alois Supersaxo.

vant ce qui précède à mon actif, vous voudrez bien accorder quelque crédit à mes courts récits et y retrouver les notions d'ordre et d'observation générale que j'ai voulu y glisser, et que je vais m'efforcer d'introduire dans ce qui me reste à vous dire. Il me semble toujours qu'une notion d'ordre général vaut mieux que les plus longs récits d'ordre particulier ou personnel; ne faut-il pas avoir des choses bien intéressantes à raconter, pour ne parler concrètement que de soi et des menues péripéties d'une ascension? Les remarques d'ordre général ne feraient-elles qu'effleurer le sujet qui vous intéresse, ne seront pas sans utilité, si elles sont justes.

Quelle expérience, quelles connaissances ai-je tirées de sept années d'alpinisme? Quels sont les principes d'entraînement, de marche, de respiration, d'alimentation, de choix de guide, etc., etc., qui me semblent devoir être suivis comme étant les plus recommandables?

Je vous dirai tout ce qui me semble devoir intéresser le grimpeur, tout ce que j'ai pu personnellement observer; en somme, tout ce que l'on doit arriver à exécuter d'une façon réflexe et qui constitue par conséquent Védtication de V alpiniste. Celle-ci une fois acquise, — et c'est le cas de l'éducation dans son sens le plus large, — il ne faut plus ni pensées ni peines pour agir correctement et l'on est tout entier à l'etîort nouveau.

Je ne crois que médiocrement à la nécessité d'avoir des aptitudes innées bien spéciales pour la montagne; ces qualités s'acquièrent et vous les citeriez vous-même. Pour le physique : endurance, agilité, souplesse, indifférence aux intempéries, au vide, à la raréfaction de l'oxygène et de l'acide carbonique..., au moelleux du matelas, à l'heure et à la qualité des repas; pour le moral : sang-froid, rapidité de décision en face des imprévus, confiance en soi-même, toutes qualités qui s'exaltent automatiquement en présence des dangers constants et réels. Enfin, ce qui est la source du dédommagement de toutes les peines que l'on se donne, le culte de tout ce qui dans la nature est grand, beau et sain.

Tl faut tout d'abord dominer le vertige lorsqu'on y est -'- sujet et ensuite acquérir une certaine dose de sangfroid devant les difiicultés. Ces aptitudes peuvent n'être pas naturelles et sont alors le résultat de la volonté. Tel, sujet au vertige, peut arriver à le supprimer par un exercice- progressif, une tension d'esprit réagissante, continue, volontaire.

D'ailleurs, et cela paraît paradoxal, il y a d'autant moins de chance d'avoir le vertige, que l'endroit est plus périlleux. Les passages vraiment dilhciles ont toujours

produit sur nous un effet identique ; il semble que l'attention que l'on doit porter à maintenir son équilibre, à trouver le moyen de passer la difficulté, supprime, absorbe le souci du vide qui règne de part et d'autre de soi, et qui pourtant devrait vous attirer.

Je suis bien convaincu que si je devais persister à regarder complaisamment le vide, debout dans une situation aisée, je finirais par avoir le vertige que j'avais dans mon enfance et dont j'ai par conséquent la tare originelle.

L'attention volontaire et l'instinct de la conservation peuvent supprimer le vertige.

Je crois être à bonne enseigne pour l'affirmer, car depuis un

accident qui m'est. arrivé au piz Roseg, j'ai une semiankylosc du pied droit qui me condamne à une attention très grande et à des mouvements parfois bien complexes. Je dois mettre le pied droit très en dehors (en patte de canard), sinon le pied sans aucune force se refuse à me pousser en avant pour replacer l'autre. Dans ces conditions, sur les crêtes étroites et rectilignes, ayant sen-

Fig

Monte Piano (Jyrol).

siblement la largeur du pied (Ober-Gabelhorn, Scerscen, Roththalsattel, etc.), je dois, au prix de prodiges d'équilibre, joindre à chaque fois les deux pieds dans une trace, ce qui réduit notablement ma base de sustentation. Eh bien, grâce à ces conditions de marche souvent embarrassantes, toute mon attention est au maintien de mon équilibre, et ce n'est plus que lorsque le passage est franchi, que je songe au vide qui y régnait, pour l'admirer ; car il y a un beau vide, comme on dit qu'il y a une belle hauteur.

Au pis aller, dans ces cas de crête étroite, je marche à quatre pattes, mais je conserve la volonté de tomber à califourchon de la crête au moindre glissement. Cela m'est arrivé sur la crête du Scerscen, à la grande joie des guides Christian Zippert et Anton Rauch, car se remettre debout sur une arête de neige de 1 5 à 20 centimètres de largeur, ayant de part et d'autre quelques cents mètres de parois presque verticales, ne manque pas de vous faire prendre des attitudes successives qui sont plutôt grotesques.

Je crois pouvoir affirmer que la tendance au vertige est moins intense dans la montagne que sur les monuments élevés ; la montée progressive dans la montagne par opposition à l'arrivée subite, par les escaliers, au sommet, aux gouttières ou à quelque lucarne d'un édifice, suffit pour expliquer cette apparente anomalie. Il existe un monument bien favorable à des essais du vertige, l'admirable cathédrale de Strasbourg. Je vous engage à monter dans la flèche, c'est une sensation très intéressante; les éléments pierreux qui la composent sont si ténus, si fragiles qu'ils déconcertent, la plupart même sont brisés et vous laissent une impression d'insécurité qui, au moral, vous influence défavorablement. Je vous recommande une station sur lepetit palier sans balustrade,

qui précède la dernière échelle; cela vaut l'ascension et vous aguerrira.

M. Solvay, chaque année, au début de la période des ascensions, doit chasser, par de violentes volontés, le vertige qu'il sent prêt à s'emparer de lui.

Donc, si vous n'avez pas un vertige maladif, parent

• Li crête du Lutemiir 2,741 mètres, lyroi;.

de l'agoraphobie, ayez confiance, vous pouvez par la volonté songer à la possibilité de devenir alpiniste.

Permettez-moi de vous signaler encore une sensation, non classitiée, qui confine au vertige, parce qu'elle est causée indirectement par lui. Je l'ai observée sur moimême, et notre excellent guide Aloïs Supersaxo me l'a confirmée à son propre sujet. C'est le vertige qui se mêle à l'anxiété que vous produit la vue d'une personne exé-

CLitant des mouvements au bord extrême d'un abîme ; bien entendu, ce vertige augmente non seulement avec la profondeur du vide, mais avec la sympathie que vous avez pour la personne que vous observez.

Ce sentiment, je l'ai ressenti au sommet du Latemar, crête de rochers d'oi!i nous avions été admirer le massif du Rosengarten (Karersee, Tyrol). Nous étions assis, Aloïs et moi, en face du couloir par lequel nous devions dévaler; M. Solvay, toujours actif et intrépide, fit encore quelque cinquante mètres de plus que nous, passant sur ce bout de rocher que vous voyez (tig. 37) à lavant-plan de cette vue du Latemar (2,741 m.). Je vis Aloïs le suivre de l'œil, comme moi avec anxiété; puis regarder avec affectation d'un autre côté. Je le consultai, au retour de M. Solvay, sur ce qu'il avait éprouvé, et il m'apprit que, comme moi, il ressentait une forme vague de vertige mêlée à son anxiété, et cela malgré la conviction qu'il avait de savoir M. Solvay parfaitement capable de faire cet exercice, et malgré la certitude qu'il avait de pouvoir faire lui-même la chose avec la plus grande facilité.

Le sang-froid, après l'absence de vertige, est aussi nécessaire, même indispensable, à chaque pas dans les régions intéressantes. Un moyen de l'acquérir, tout rationnel, c'est de faire quelques ascensions bien choisies, progressives ; mais il est encore plus efficace d'avoir à guider, à surveiller un voyageur moins apte que soi. L'on acquiert ainsi c-:ttc assurance tranquille, nécessaire pour affronter les beaux et Hers sommets.

Ne prenez pas pour du sang-froid le brio étonnant avec lequel maints touristes, ignorants ou téméraires, passent aux endroits les plus difficiles sans prendre la moindre des précautions ! Le vrai sang-froid est celui qui fait prendre les pkis judicieuses, les plus utiles pré-

cautions pour éviter les accidents, et qui fait regarder d'un œil sec ce qui s'est accompli malheureusement.

Les effets de la perte de sang-froid sont curieux à observer : l'on ne voit plus la difficulté des passages, ni l'effort à faire; mais seulement la situation vertigineuse dans laquelle l'effort devra s'accomplir. J'ai pu en éprouver les sensations dans l'une de nos ascensions du mont Cervin : près du sommet, par trois fois, dans une fausse manœuvre de corde, j'étais retombé sur un petit plan de quelques décimètres carrés, ayant à côté de moi quelque 2,000 mètres d'abîme. J'en fus sensiblement influencé et, la froidure exceptionnelle de l'air aidant, privé de mes moyens habituels. Je parvins néanmoins au sommet ; mais à la descente, je demandai sans honte que l'on ne me détachât pas trop tôt de la corde : je constatais qu'en face de difficultés qui m'étaient familières, j'hésitais exagérément à passer. La volonté me semblait atteinte et je pensai que la volonté en général pourrait n'être que la conscience intime des moyens — physiques, moraux ou sociaux — dont on dispose.

Le mal de montagne n'est pas un vice rédhibitoire, il peut disparaître par l'énergie et quelques précautions.

Je ne l'ai jamais ressenti et je le regrette ; j'ai pourtant à plusieurs reprises employé le moyen le plus efficace pour en être atteint : la marclie trop précipitée aux hautes altitudes, surtout après le repas. Je ne désespère pourtant pas de pouvoir m'en expliquer un jour, par expérience.

L'essai le plus caractéristique, je l'ai fait au sommet du mont Blanc (4,810 mètres). Nous y étions arrives le 18 août i8()8, à 7 h. 1/2 du matin, après avoir reçu aux

Bosses (fig. 5) la cordiale et substantielle hospitalité de M. Joseph Vallot, le vaillant savant français, le précurseur des stations scientifiques alpestres. Nous étions partis à i heure du matin des Grands Mulets.

Au moment de mettre le pied sur le plateau du sommet, l'idée de courir à 4,810 mètres d'altitude pour en

Fis; . 38. — L'observatoire du sommet du mont Blanc [4,810 mètres).

essayer les résultats physiologiques me passe par la tète ; je dépose mon appareil photographique, je me détache de la corde et me mets à courir de toutes mes forces 20 à 3o mètres aller, puis retour, au grand ahurissement des guides. Le résultat de cette course de 5o mètres fut un colossal essoufllcment, qui n'était pas drôle, je vous assure, et que je n'ai surmonté, avec peine, qu'en m'astroignant à une respiration peu profonde, lente, et par

inspirations et expirations divisées chacune en deux temps, — moyen que je n'explique pas et que j'ai appliqué plusieurs fois avec succès. Mais après cela, pas le moindre mal de montagne.

Quant à ceux qui en souffrent, ils sont vraiment bien à plaindre; j'en ai vu, notamment au mont Blanc, la cime par excellence où l'on rencontre des troupes d'ascensionnistes d'occasion, mal préparés et mal guidés; ils font peine à voir, exsangues, les lèvres bouffies, pris de nausées, d'hémorragie nasale, et surtout de cette lassitude extrême qui fait dire, comme dans le vertige : « Je ne bouge plus d'ici ! »

Qu'il me pardonne de le citer comme exemple, mais tout à son éloge puisqu'il en a triomphé, M. Alfred Mond dont je vous ai déjà cité le nom, était atteint du mal de montagne lorque nous fîmes avec lui, Schocher et Barandun, l'ascension des Trois Fleurs à Celerina. Au bout d'une heure, se forçant à ujie marche plus méthodique, il vainquit le mal.

La conclusion en est, que même sujet au mal de montagne, l'on peut songer à faire des courses à toutes altitudes lorsqu'on a quelque volonté.

Par contre il est de ces alpinistes, — les mieux doués, mais que leur célébrité, leurs succès ont entraînés dans le glorieux surmenage des records, — que j'ai vus, repris par les affres du mal de montagne, cloués dans les cabanes de sommets ou contraints de rebrousser chemin. Que nous nous tiattions alors de notre modération!

L'endurance vous est donnée par l'entraînement. Celui-ci peut avoir raison de tempéraments rebelles ou mous, s'il est fait méthodiquement.

L'entraînement comporte des promenades en terrains

en rampe et des courses de montagne progressivement diùkiles.

Toute promenade d'entraînement doit comprendre quelques cents mètres de montée, que l'on augmente journellement suivant les dispositions et l'état de santé du voyageur. Je parle évidemment ici du cas extrême

Fig. 09. — Touristes au rc'i.os sur le Languard.

d'une personne peu apte par nature aux exercices physiques. Il fiuit arriver, dit-on, à pouvoir faire normalement, sans compter le parcours horizontal, 400 mètres de montée par heure dans un sentier de montagne.

La force de l'alpiniste ne consiste pas à faire plus ou moins vite ces 400 mètres, mais bien à pouvoir les faire pendant un grand nombre d'heures consécutives sans ressentir une fatigue épuisante. Cette explication me

rappelle la définition si large de l'alpiniste qu'a faite M. Ch. Durier : On petit classer parmi les alpinistes, toute personne trouvant plaisir à la fatigue réconfortante que procure la marche en montagne.

Fatigue réconfortante, c'est bien cela ! Comme l'on se sent robuste et calme au retour des plus grandes ascensions, et j'en citerai pour preuve la plus longue ascension que nous ayons faite, celle du Monte délia Disgrazia par le Monte Sissone (Engadine) : vingt heures de marche, sans compter les étapes de la veille et du lendemain, séparées par deux nuits de trois à quatre heures de sommeil dans la cabane du Forno ( 17-18- r g août 1897).

Je dis — sommeil — pour moi, car M. Solvay dort mal dans les cabanes, ce qui ne rend que plus extraordinaire une course de trois journées sans presque de repos.

Il y a, pour juger de cette salutaire fatigue, deux critériums que je vous recommande et que je me suis toujours appliqués pour savoir si — oui ou non — je n'avais pas dépassé les forces dont je pouvais disposer. Si au retour, j'avais la sensation particulière de celui qui n'a plus faim, parce qu'il a trop attendu son dîner, je me considérais comme surmené. La seconde preuve, je la trouvais la nuit, dans l'agitation du sommeil et les réveils répétés, au lieu du bon sommeil de plomb qui fait se retrouver le lendemain frais et dispos.

Il est utile de tenir compte de cet état de fatigue, car se remettre en route avant d'être reposé, c'est dépenser de la force nerveuse pour un travail qui ne doit être que musculaire. C'est brûler la machine et non le combustible.

Ces observations n'ont aucune importance pour ceux qui sont robustes et supportent facilement un excès de travail, mais elles ne sont pas dénuées d'intérêt pour

celui qui veut conseiller les novices — ou les faibles, mais de bonne volonté.

Après ces promenades méthodiques, l'entraînement se fait par une série progressive d'ascensions ou tout au moins en clioisissant quelques sommets propres à assouplir, à rompre aux difficultés.

Ces cimes, pour bien faire, doivent s'atteindre facilement, afin de ne pas dépenser les forces du néophyte en promenades jusqu'au pied de la montagne. Je citerai comme très favorables à l'apprentissage : le RilTelhorn, en venant de Riffclalp; les Schwest e r n , le M u raigl , même le piz Ot, de Pontresina; l'Egginer, de Saas- Fec; la plupart des sommets voisins d'Arolla. Aussi les cimes du Tyrol, près Trafoy et Sulden, où les cabanes sont placées parfois à mi-cliemin de l'ascension, comme la Payerhutte pour l'Ortler, la Schaubachhutte (fig. 40) pour le Cevedale et le Kœnigsspitze, — de façon à réduire l'etiort au minimum.

Fig. 40. — Le Kœnigsspitze et la Schaubaclihuttc.

Je ne veux vous donner pour preuve du judicieux et utile placement de ces cabanes, que l'aflluence des touristes à ces sommets des Alpes du Tyrol. Le 28 juillet 1899,11 y avait au sommet de l'Ortler, ayant dormi (!!) à la Payerhutte, soixante-dix (70) personnes, guides et voyageurs, dont cinq dames.

En Suisse, toutes les cabanes ne méritent pas les éloges

Fig. 41. — La Payerhutte (0,020 mètres).

que l'on donne fort volontiers à celles du Tyrol! Il est même très déconcertant de voir au pied du mont Cervin, la cime alpestre par excellence, une des cabanes les plus malpropres et les plus inconfortables qui soient. Il est également trop fréquent de voir des cabanes exploitées par des tenanciers dont les notions en matière de cuisine et d'hygiène culinaire sont en dessous de toute

critique ; il semble cependant qu'avant d'accorder les concessions, il serait logique de re'clamer des concurrents des capacités tout au moins rudimentaircs...., d'autant plus que les prix ne sont pas à l'avenant!

Cet état de choses se maintient, dans le Valais notam-

Fig. 42. — L'affluence au sommet de l'Ortler ;3,902 mètres).

ment, parce que les initiatives éclairées sont entravées par des concitoyens jaloux, ou seulement désireux de se réserver, pour un avenir très éloigné, les bénéfices d'une exploitation de cabane ou d'hôtel. Ces entraves sont inspirées par un esprit à bien courte vue, car toute communauté doit offrir aux mieux doués, aux plus actifs, l'occasion d'utiliser leurs capacités : s'ils créent des richesses, c'est en organisant, en utilisant les énergies latentes qui les environnent et qui, sans eux, resteraient

sans objet et alors s'ils s'enrichissent, ils ne sont donc pas seuls à en bénéficier.

Le fait de laisser vacantes des utilités, au détriment de l'intérêt public, n'est d'ailleurs pas spécial au Valais; mais il s'y distingue plus aisément dans le peu de complexité de son organisation sociale.

Certains clubs privés, comme l'Akademische Alpen- Club de Zurich, réagissent contre la négligence qui préside à l'entretien des abris de montagne et leurs

Fig. 43. — Le petit hôtel de montagne Weissmies (2,800 mètres).

cabanes — citons celle du Schwarzhorn, sous le Dôme des Miscliabel — n'ont rien à envier à qui que ce soit. Il faut taire également une exception en faveur de Texcellent petit hôtel Weissmies, que J.-P. Zurbriggen a planté à 2,800 mètres, au pied du glacier de Trift.

Le choix de cet emplacement est génial, car il permet de faire chaque jour, sans aucun surmenage, une pointe quelconque de la belle chaîne des Weissmies,

Cette facilité offerte à tous, par la fondation des cabanes, est appréciée diversement par les alpinistes ; la plupart regrettent le calme et la solitude, favorables au recueillement sur les sommets; mais je crois qu'il vaut mieux être heureux du bonheur — même encombrant — de toute cette foule, qui peut enfin jouir d'une saine satisfaction, jadis réservée aux plus favorisés de la fortune et de la vigueur physique.

Notre but idéal, celui du Club alpin français par la création du comité des caravanes scolaires, n'est-il pas de permettre un jour à toute une jeunesse bruyante, exubérante, de se retremper dans les hautes régions des Alpes, dans l'air pur des sommets, et de lui apprendre aussi que l'on peut trouver dans cet exercice et dans la contemplation de la Nature de saines joies qui élèvent le cœur et fortifient la vigueur corporelle!

L'équipement qu'il faut pour affronter le froid, la fatigue et les obstacles de la route, n'est pas bien compliqué. En somme, en dehors du piolet, des souliers solidement ferrés, des lunettes fumées, de la corde et de la lanterne, rien de spécial.

Un costume quelconque en veston, surdoublé dans le dos, avec de profondes poches ; une chemise de flanelle, le gilet de flanelle d'épaisseur variable suivant le tempérament, mais plutôt trop chaud; un chapeau de feutre indifférent aux coups de vent, des gants de laine (qui restent assez généralement dans les poches), un fichu de soie ou de laine qui risque le même sort ; voilà tout le costume, en y ajoutant, si le temps est variable, un

pardessus léger, que le guide ficelle au-dessus de son sac.

Il faut choisir ses chaussures avec un soin excessif : l'imperméabilité est aussi essentielle que la grande épaisseur, la l'îgidité de la semelle. Les clous, dont on garnit souvent celle-ci avec excès, doivent être assez espacés, afin de ne pas former, par leur continuité, un véritable fer de patin. Quant aux dimensions des souliers d'alpiniste, elles doivent permettre — au mépris de toute élégance — la superposition de plusieurs paires de bas ou de chaussettes afin que, par le moelleux qui en résulte, le pied soit empêché de se blesser.

Pour le piolet, celui du Valais semble le meilleur (dans la figure 44, celui de dessous) : pelle un peu incurvée, toute la face de dessous du pic, et non une arête, taillée en dents de scie; le manche en chêne à section ovale est d'une fibre longitudinale unique.

Dans quelle intention le manche du piolet est-il de section ovale ^ Sans doute parce que cette forme peut se

Fig 44. — Deux modèles de piolets et Martin Schocher.

serrer dans la main plus efficacement que la forme cylindrique. Mais, que ce soit intentionnellement ou non, cette forme est d'un grand secours lorsque, se trouvant (fig. 78) debout dans une trace de neige fragile, éphémère, et ayant enfoncé le piolet profondément — soit pour se soutenir, soit pour sonder le terrain et étudier sa solidité (cas des crevasses), — il faut retirer alors le piolet qui tient rudement dans son fourreau de neige. Si l'on veut opérer une ti-action sur l'instrument, on augmente son propre poids de tout cet etîort de traction, et la solidité de la trace fragile se trouvant ainsi compromise, augmente d'autant les risques de chute. Mais grâce à la forme ovale, il suffit de donner, en prenant le fer comme clef, un mouvement de rotation de 90 degrés, et il se fait dans la neige un trou agrandi d'où le piolet sort librement.

11 me plaît de croire que c'est dans cette intention également que le manche du piolet a été fait de section ovale et je vous livre cette explication qui est — peutêtre — la vraie.

Les guêtres doivent être bien imperméables et souples à lacets et crochets, en tissu d'InnsbrLick, ou, mieux encore, consister en une bande de drap que l'on roule autour de la jambe, à la manière des pâtres italiens.

Des lunettes bleues ou fumées, à coquille de toile métallique, servent à atténuer les etfets de l'intense réverbération des rayons lumineux du soleil sur la blancheur éclatante des champs de neige.

Les rayons chimiques , actiniqucs du soleil sont ceux qui produisent, par leur action décomposante, l'érysipèle ou coup de soleil; ils sont spécialement actifs dans les liauteurs, parce qu'ils n'ont pas encore traversé toute la couclie d'air impur, progressivement humide qui entoure l'écorce terrestre. Il suffit, pour s'en préserver ou en atténuer notablement les effets, de s'enduire le

visage, le cou avec un corps gras, comme la lanoline C'est cette même action destructive qui procure aux

parois des chalets et cabanes leur belle couleur chaude

brun noir, de bois à demi carbonisé.

Faut-il enfin, autrement que pour s'en réjouir, parler

de la troisième forme, uniquement bienfaisante, sous

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Fig. 4S. — Le vieux fenil de Findelen (2,000 mètres).

laquelle le même rayon solaire se présente encore, la forme calorifique'! Ces occasions de joie sont fréquentes, puisqu'on ne choisit, pour partir en ascension, 'que les périodes de beau temps.

Enfin, nous emportons encore, je parle pour moi, le fidèle appareil photographique, auquel nous devons la joie d'avoir présents à la mémoire, de pouvoir revivre, quand nous le voulons, les instants passés dans ces

attachantes scènes alpestres. L'appareil, que je porte toujours moi-même, n'est pas de volume très réduit, bien que le format ne soit que de 6 sur 8 centimètres ; il. ne comporte qu'une seule vitesse d'obturation instantanée, qu'un diaphragme fixe unique et pas de mise au point ; mais les résultats sont ce que vous voyez illustrant ce

Pig. 46. — Lu lune ai)p;irait au col de lu Sella 10,004 mètres).

texte. J'ai pu prendre des scènes par tous les temps et le plus généralement des instantanés ; quelques vues seulement avec temps de pose, très rares, des intérieurs de cabanes-, de chalets, d'églises, et aussi un clair de lune qui ne manque pas d'intérêt, car il démontre qu'avec un appareil d'aussi faible format, un peu de soins et d'attention, l'on peut prendre tous documents intéressants. Cette pliotographie de clair de lune a été prise le

lo août 1897, ^ 7 ^' '/^ ^^ ^°^'^'' ^^ scu'û de la cabane Mortel (2,390 m.), près du glacier du Roseg. Nous allions le lendemain faire l'ascension des pizzi Glutschaint et Sella ; nous avions achevé notre souper et rêvions en regardant les cimes du massif du Bernina, lorsque la lune superbe et étincelante est apparue au col de la Sella (3, 304 mètres), entre le piz Roseg (à gauche) et les sommets de la Sella. Le négatif a été obtenu avec une pose de trente secondes et vous représente exactement une vue de clair de lune et non pas une vue prise au clair de lune, ce qui aurait nécessité au moins dix minutes de pose, vu la faible valeur actinique des rayons lunaires, et aurait de plus, par suite du mouvement de l'astre, donné une image ovalisée de la lune. A cette heure, comme vous pouvez le voir, les lueurs crépusculaires éclairaient encore le paysage dans les hauteurs et laissaient le fond du glacier dans la pénombre.

Le beau halo, qui entoure la lune et qui rend le sujet décoratif, est vraisemblablement dû au verre. C'est d'ailleurs une particularité de la photographie que de devenir souvent plus intéressante, je n'ose pas dire artistique, par les imperfections techniques.

Dans un autre ordre d'idées photographiques, le 29 août 1894, revenant de la Crast'aguzza, nous vîmes, à la base du glacier de Morteratch, un superbe arc-enciel que je m'empressai de photographier, et qui a donné un négatif très intéressant en tant que document. Je n'hésitai pas un instant à faire ce cliché, sans songer cependant que des discussions fort savantes avaient été faites, dans des ouvrages scientifiques, pour prouver que cette lumière décomposée, incomplète donc, ne devait donner aucune image photographique. Pour moi, avant d'expliquer scientifiquement, j'empruntai la simple logique du paysan et je me dis : Ce que je vois, mon

appareil le voit. Les circonstances sont encore analogues lorsque je prends une vue presque face au soleil, et qu'un halo mange les contours des objets ; je n'en suis ni étonné ni peiné, c'est ce que j'ai vu; j'étais ébloui, mon appareil l'a été.

Avez-vous essayé de regarder le soleil à demi caché

t"lg. 47. — Arc-en-ciel au-dessus de la ville de Brigue.

par un tronc d'arbre? il semble que vous voyez l'astre presque entier, et le tronc d'arbre tout entaillé. La même chose se verra sur la plaque photographique; dès lors, si jamais le sujet ainsi obtenu est décoratif, cela suffit, défendez votre négatif envers et contre tous, car il est logique et vrai.

A cette même époque mon ami Emile Tassel, professeur à l'Ecole Polytechnique de Bruxelles, prenait également une photographie d'arc-en-ciel (fig. 47) ; mais dans un site plus attrayant, celui de la jolie ville de

Brigue. Vous y distinguerez aussi ce phénomène intéressant, que tout l'intérieur de l'arc jusqu'au sol n'est qu'une nappe lumineuse.

En résumé, ces deux photographies, qui n'étaient pas banales à réussir, vous prouvent que si, porteur d'un appareil que vous considérez comme primitif et de format trop réduit, vous êtes témoin d'un phénomène naturel — ou d'une scène sociale — qu'il serait intéressant de fixer, n'hésitez pas, vous pouvez réussir et être utile ainsi à quelque chercheur ou savant en quête de documents.

Mais revenons à notre matériel d'ascensionniste.

La corde et la lanterne font en quelque sorte partie de l'équipement des guides, car ceux-ci portent l'une et l'autre, et seuls ils font usage de la lanterne.

Nous employons les excellentes cordes de chanvre de Manille ou mieux encore la corde de soie plus légère, plus souple et plus solide : vingt-cinq mètres pour une caravane de deux voyageurs et deux guides. J'aurai plus tard l'occasion de vous parler de la manière d'en user en ascension.

La lanterne, dite italienne, est pliante, à trois parois de mica, la quatrième munie d'une glissière pour l'allumage ; elle contient, comme toutes les lanternes de montagne, une bougie qui passe à travers le fond et que l'on remonte à mesure de la combustion.

Ce qui élonneà première vue, pour un appareil d'éclairage destiné à servir dans des régions où domine plutôt le vent que l'air calme, c'est que la lanterne n'est qu'un simple parallélépipède, sans système spécial rappelant la lanterne de tempête. Il faut donc suppléer à cette primitivité de forme par une habileté de maniement que tous les guides n'acquièrent pas ; la plupart voient leur lanterne s'éteindre à tout instant, aussitôt que le vent

s'élève un peu ; les jeunes guides surtout s'exercent, bien à contre-cœur, au tour de force de la rallumer malgré le vent. Le secret de son maniement consiste à conserver constamment la lanterne dans l'ombre de la jambe, si je puis m'exprimer ainsi, malgré le balancement du bras et le mouvement des jambes. C'est une habileté de ce genre que l'on utilise dans certains jeux de société, où l'on doit éteindre, en soufflant, une bougie allumée placée à une certaine distance derrière une bouteille ; il y a un point spécialement vulnérable, il suffit de le connaître, et dans le cas de notre lanterne, de ne pas s'y placer.

Ces choses paraissent sans importance, mais si dans la nuit noire, par le froid qui vous invite à marcher, vous devez vous arrêter à chaque instant pour rallumer la lanterne, vous estimerez qu'il vaut mieux connaître ces petits secrets que de les dédaigner, et que, les possédant, vous rendrez les courses de nuit aisées, régulières et agréables.

Mais parlons des guides, ces auxiliaires dévoués et précieux, indispensables à la presque totalité d'entre nous, grâce auxquels les alpinistes, soucieux d'accumuler les chances de succès et de sécurité, peuvent atteindre les sommets réputés les moins accessibles. Nous avons pu expérimenter et comparer des guides du Valais, de l'Oberland, de l'Engadine, de la Savoie et du Tyrol, et force nous est de déclarer que ïélite de toutes ces régions est quasi identique comme valeur ; mais le nombre qui compose cette élite est bien variable suivant la contrée. Quant à la moyenne des guides, sa valeur est fort différente au contraire dans chacune dé ces régions.

8ft

Il est bien entendu que ces considérations ne concernent que la grande ascension et que, pour les courses de moyenne difficulté, les traditions de dévouement et de conscience, qui caractérisent la profession de guide, peuvent suppléer à une partie des aptitudes, des qualités nécessaires, et suffire pour donner toute sécurité.

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Fig. 48. — Alice de séracs au mont Blanc.

Mais la grande ascension comporte des difficultés et surtout des imprévus qui nécessitent plus que des traditions ; il faut une nature spéciale, une réelle idonéité, la vocation. Or, nous devons constater que l'affluence croissante, excessive des voyageurs, fait naître pendant la saison des voyages une foule de guides d'occasion qui. au demeurant, sont restés plus tailleurs, menuisiers et cordonniers que guides professionnels. Cela est vrai

go

partout, mais plus facile à constater dans la région du mont Blanc (Chamounix), où la situation est exaspérée, 11 y a à Chamounix deux cent soixante-seize guides et la demande en réclame toujours. Il ne vous viendra cependant pas à la pensée de croire que sur les deux mille quatre cent cinquante habitants de Chamounix, il y puisse avoir deux cent soixante-seize habitants mâles, de vingt-cinq à cinquante ans, ayant les aptitudes nécessaires pour guider dans la montagne, surtout si vous songez à ce que l'ascension du mont Blanc présente de dangers et d'imprévus lorsque le vent s'élève et que le temps devient mauvais. S'il fait beau, bien entendu, c'est en partant de Chamounix, la longue, l'admirable grand'route (fig. 48) qui mène au poteau 4,810 de l'Europe.

J'ai vu, je l'affirme, un guide ayant fait près de trente ascensions du mont Blanc, ne sachant comment faire le nœud du premier à la corde; il faisait quelques nœuds l'un sur l'autre comme un marmot ficelant un paquet. Le reste de son éducation était à l'avenant.

La moyenne des guides dans l'Engadine ne s'instruit pas suffisamment et reste dépourvue d'idées générales sur la montagne ; mais les aptitudes physiques et morales sont excellentes, la bonne volonté et la connaissance de leur propre région sont des plus satisfaisantes.

La moyenne des guides du Valais et de l'Oberland leur est supérieure ; elle s'instruit d'ailleurs en passant fréquemment d'une région dans l'autre.

Dans l'Engadine, au contraire, Christian Zippert, dont je vous ai cité le nom, et qui fut l'un de mes braves compagnons au piz Roseg, est presque le seul qui ait été fiiirc dos ascensions hors de sa contrée natale.

(^uant à Martin SchocJicr, le merveilleux et robuste

guide de Pontresina, il avait toutes les aptitudes pour l'ascension dans sa forme la plus étendue ; mais pendant toute sa carrière, il fut retenu, accaparé par tous les alpinistes marquants de la Haute-Engadine.

Il faut reconnaître encore que les guides principaux du Valais, de la Savoie et de l'Oberland sont des maîtres incomparables dans la science alpiniste et je me plais à citer, comme prototype, notre guide et ami Aldis Supersaxo, de Saas-Fee, homme éclairé, dévoué et intelligent, membre, d'ailleurs, du Grand Conseil du Valais. Il nous a accompagnés pendant sept années dans toutes les Alpes centrales, le massif du mont

Blanc et le Tyrol. Nous avons eu continuellement l'occasion de constater quelle maîtrise il possédait de son métier; connaissance des montagnes, de la montagne plutôt, connaissance du climat et des conditions atmosphériques. La première de ces sciences est inestimable, elle permet toutes les ascensions en toutes régions; la seconde, toute de flair, évite les voyages inutiles jus-

Fig. 49. — iTartin Schocher, de Pontresina.

qu'aux cabanes, avec le retour bredouille, dans la pluie, le lendemain.

Je suis heureux de le signaler, dans les quatre premières années, ayant fait plus de quarante sommets marquants (sans le menu fretin) avec Mois Supersaxo, nous

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Fig. 5o, — Examen du Monte di Scerscen.

n'avons pas fait, en suivant ses conseils, un seul faux départ.

La connaissance de la montagne en général, c'est la pierre de touche du guide, je dirai, l'indice de la classe du guide.

Pour le vrai guide, le prédestiné, une montagne, quelle et où qu'elle soit, est un problème à résoudre et il le résoud sans devoir recourir a des renseignements ou à des essais préalables : un simple examen lui révèle le

Fig. 5i. — Aloys Supersaso, de Saas-Fee.

point vulnérable de la cime. 11 n'y a qu'une seule difficulté, comme le dit Aldîs : c'est de traverser de nuit les pâturages et alpages, oi!i il faut connaître les passerelles, les gués des ruisseaux et des torrents. Une fois au pied de la montagne, « il en fait son affaire », comme il dit.

C'est cette classe de guides qui escalade indifféremment les sommets des Alpes, de l'Himalaya, des Andes, dumontCook..., et chacun sait qu'elle se recrute dans le Valais, l'Oberland et la Savoie.

Le guide de l'autre classe, le guide local, est celui qui connaît S071 pays, sa région, S071 massif, ses montagnes.

Il sait par où l'on accède à tel sommet, on il y a des crevasses, où il faut les passer et, bien que le chemin ne soit pas tracé, cela va sans dire, il sait

tant de points de repère que vous pouvez vous confier à lui sans aucune crainte; fùt-il peu habile, il vous conduira au sommet et vous ramènera à bon port.

Remarquez que dans cette classification, je ne parle pas de bons et de mauvais guides ; il s'agit seulement

Fig. 52. — La Châtre i^rès du sommet du Rotbhorn de Zinal (4,220 mètres).

d'aptitudes différentes s'exerçant dans un seul métier. et donnant des résultats différents, chacun faisant son devoir suivant ses forces, ses capacités et sa conscience. Ces guides locaux ont une certaine inaptitude à entreprendre des courses s'ils ne les ont encore faites en

Fijr. 53. — Un coin du Munt Arias.

compagnie d'un guide d'élite de leur région ou d'une autre. En voici un exemple.

Lorsque nous ascensionnons dans l'Engadine, nous préférons être accompagnés de Martin Schocher avec Aloïs Supersaxo, deux guides qui ont la plus grande estime l'un pour l'autre. Schoclier avait fait la promesse de nous conduire un jour sur le Munt Arias, crête peu parcourue, mais excellent casse-cou, entre le col et le piz Surlcj. Un jour favorable arrivé, Schocher avait

déjà un engagement avec un autre voyageur. AIoïs se mit à la recherche d'un autre guide; mais il reçut partout cette réponse caractéristique: C'est la montagne de Schocher, lui presque seul la connaît et personne ne peut s'engager à y guider. Aloïs dut prendre alors un guide quelconque, rien que pour partager la charge des vivres. Puis il nous a menés sur cette crête déchiquetée, où notre quatrième compagnon était mal à l'aise, sans jamais s'y reprendre d'un seul pas, jugeant sans hésiter toutes les possibilités, toutes les difficultés pour les contourner ou les exécuter avec brio et assurance. Il créait ainsi de toutes pièces un chemin 7iouvcau, sans hésitation aucune. Voilà bien la caractéristique du guide qui connaît la montag-ne, par opposition à celui qui connaît ses montagnes. Ce qui plaît chez celui-là, c'est le plaisir qu'il trouve à exercer son métier, à chercher, à essayer quelque chemin inédit.

Les conseils que vous donnent les guides ont une valeur adéquate à leur valeur individuelle; ils ont un caractère général ou limité, suivant que le guide appartient à l'un des ordres de classification que j'ai indiqués.

Ainsi, le guide local corrige vos fautes en disant : Mettez votre pied là et votre main ici. Au besoin il les placerait à l'endroit qu'il veut désigner. Tout cela est fort bien, mais il est un fait certain, c'est que les gens trop obligeants vous maintiennent, sans que vous vous en alarmiez, dans un état constant d'infériorité, qui vous laisse malhabile pour toutes les circonstances de l'avenir.

Tout autre est le conseil du guide proprement dit, ses indications sont d'ordre général. Je me rappelle une des premières ascensions faites avec Supersaxo ; nous gravissions les quelques rochers du sommet de la Monica (la Monschia) dans le massif du Bernina, et comme

je me montrais peu sûr de mes mouvements, il me dit simplement :«Vousétreignezles rochers trop près de vous. » C'était un conseil bien général et définitivement acquis à mon éducation; mieux valait ces quelques mots qu'une constante aide physique à renouveler indéfiniment. Les guides intelligents et attentifs, par leur présence,

Fig. 54. — La route vers le sommet neigeux du Weissmies.

rendent parlois les ascensions étonnamment aisées; l'on constate alors avec une certaine émotion que, dans re.\ercice de leurs fonctions, ils jouent le rôle que nous attendons des amis éclairés et fidèles : ils mettent en valeur le maximum de vos aptitudes et suppléent sans ostentation à vos imperfections.

Ainsi, le 16 août 1902, Aloïs Supersaxo m'avait persuadé de parcourir le Triftgrat des Weissmies (fig. 54)

qui n'avait pas été gravi trois fois à sa connaissance. Cette crête rocheuse — jugez-en par l'un de ses points (tig. 2) — était vertigineuse autant qu'il est possible de le rêver, et cependant, conseillé comme je l'étais par Supersaxo, débarrassé de mon inséparable appareil photographique par son frère le guide Benedikt Supersaxo, je m'en tirais avec un tel brio, qu'Aloïs, croyant que je n'avais pas conscience du travail de haute virtuosité auquel il me conviait, se retourna brusquement et me dit :

« Ce n'est pas pour les dames cette crête, vous savez! » Ce à quoi je lui répondis : « Peste, je le vois bien. »

Mais en réalité, je m'étonnais précisément à cet instant, de franchir des difficultés, qui eussent dû m'émou-

voir et que je passais, grâce à eux, avec un minimum d'efforts et un maximum de plaisir.

Tout cela paraîtra bien simple au lecteur rompu aux ascensions; mais ces souvenirs sont ceux de mon apprentissage et à ce titre, puisque les faits m'ont été utiles, ils seront peut-être instructifs pour d'autres.

La crête du Trilt^rrat des Weissmies.

Je n'oublierai pas, avant de terminer ces quelques mots sympathiques sur les guides, de vous engager à vous garder de ceux qui s'adonnent à la boisson ; ils deviennent assez nombreux dans toutes les régions, mais je m'abstiendrai de vous citer la région qui a la palme de cet horrible vice. Le vrai guide devrait être, doit être sobre ; mais nous sommes à une époque, hélas ! où cette qualité peut à peine s'exiger, parce que l'ivrognerie n'est pas assez flétrie, assez combattue. Si des particuliers et quelques institutions privées cherchent à réagir contre l'usage abusif des boissons alcooliques, tous les gouvernements (sauf les pays Scandinaves) n'agissent que mollement et indirectement contre l'alcoolisme qui, pour le grand bien des budgets et des fortunes privées, fait dégénérer toutes les races.

Il fiiut espérer que l'on verra sans tarder surgir quelque haute personnalité morale, européenne ou nationale,

— d'aucuns disent un réveil de la conscience populaire,

— imposant les mesures définitives pour la suppression de l'alcool — comme dans les pays Scandinaves.

Car c'est la lutte contre la production de l'alcool qu'il faut organiser — et non la fondation d'asiles, de sociétés de moralisation individuelle ou de secours tant pour les alcoolisé? que pour leurs victimes; — cette lutte seule atténuera, puis dissipera le fléau de l'alcoolisme.

Il faudrait que les Hautes Assemblées des diverses nations fussent convaincues que seules elles sont toutespuissantes en celte question et qu'elles ont la haute mission d'arrêter la dégénérescence rapide et effrayante des populations laborieuses.

Si dans quelque région de la terre devaient se perpétuer des rixes meurtrières, il serait évidemment louable de créer des hôpitaux, des orphelinats , de se

loi

dévouer; mais celui qui priverait les meurtriers, les bretteurs de leurs poignards, aurait agi — seul — plus utilement que tous les dévouements les plus louables, les plus admirables.

Mais il y a la question du budget! (Pour la Belgique, soixante millions d'une peu mot^ale recette annuelle.)

Ne croyez-vous pas qu'en supprimant l'alcoolisme, l'on pourrait — par la diminution des délits et de la misère — réaliser des économies considérables tant sur l'appareil de la Justice que sur les diverses Hospitalisations résultant de la maladie, de la misère, de l'abandon, de la folie, du crime dus à l'alcoolisme.

Si la balance ne se fait pas immédiatement par ces économies, croyez bien que, sans tarder, la population totale de tous les pays, plus saine, plus forte, acquerra une plus-value de production qui créera l'abondance et par suite des ressources nouvelles pour les États,

Mais dans l'état de choses actuel, comme amendement individuel, tout ce que l'on peut obtenir, c'est que celui qui supporte mal la boisson n'en prenne plus au delà de sa mesure ; quant à celui qui la supporte, il n'acceptera aucun conseil. Malheureusement pour lui, ou plutôt pour ses enfants, il ne reçoit pas d'utiles avertissements de son organisme ; il se tue lentement et, iniquité d'ordre naturel, il se tuera dans ses enfants, dégénérés, incapables et souffreteux.

Excusez cette digression qui me tenait au cœur et revenons à l'alpinisme.

Nous voilà donc équipés, accompagnés de nos guides; nous sommes pourvus des vivres dont je vous parlerai sans doute incidemment et il ne nous reste plus qu'à partir en ascension.

Aussitôt en route, dès le départ de l'hôtel, il faut songer à mettre en pratique les principes de marche que l'on a acquis par expérience et qui assurent le succès dans les ascensions ; le succès, c'est-à-dire la satisfaction de pouvoir jouir de tous les spectacles, de tous les exercices de l'ascension, sans être distrait par la fatigue, par l'épuisement.

Cela répond encore à la définition de la bonne santé; il faudrait que le physique fût toujours à la disposition du moral et de l'intellectuel, sans jamais laisser sentir qu'il existe. Cela veut encore dire que l'ascension n'est agréable qu'à partir du moment où la fatigue est supprimée par l'entraînement.

Croyez-vous qu'arrivé au sommet d'une montagne vous pourrez jouir des splendeurs du paysage, si vous êtes rompu de fatigue? Non, bien certainement. Croyezvous que dans ces conditions d'épuisement vous puissiez éprouver une parcelle de l'agrément qu'en retire celui qui arrive frais et dispos ?

Seuls de bons principes de marche peuvent vous permettre de faire une étape prolongée sans ressentir de fatigue : j'ai cité déjà, pour le prouver, notre ascension du Monte délia Disgrazia par le Monte Sissone ; elle nous a pris trois journées de marche, dont une de vingt heures.

L'alpiniste doit marcher lentement, très lentement lorsqu'il gravit les rampes et encore plus lentement lorsqu'il commence son étape. Il suffit de mettre trop d'enthousiasme au départ, pour compromettre toute une ascension.

Peu à peu le pas s'accélère délai-même et il est curieux de constater qu'au retour, abstraction faite de la vitesse relative du pas due à la pente, les alpinistes vont plus vite qu'au départ. Il ne s'agit pas ici de les comparer

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plaisamment au cheval qui sent l'écurie; ce désir de rentrer à l'hôtel n'existe que pour ceux qui se sont surmenés.

L'expérience principale que nous avons faite de l'entrain progressif avec les heures de marche date de 1896. Nous allions faire le 3 août, avec le guide Gabriel Taugwaldcr, de Zermatt, les séracs du glacier du Gorner à partir du pied du Riffelhorn, pour remonter par le glacier du Théodule jusqu'à la cabane Gandegg; puis nous devions redescendre sur le glacier du Gorner par les rochers à pic de Leichenbrette'r et remonter le long du Riffelhorn pour revenir à Riffclalp.

Le matin au départ, à la base du Riffelhorn, contre le glacier du Gorner, Taugwalder nous montre uneplaftc d'un franchissement difficile ; nous nous arrêtons pour cueillir cette petite difficulté, puis nous faisons la course susdite, dont la seconde partie n'a pas manqué d'intérêt. Nous traversons à nouveau le glacier du Gorner à la lin de la journée, et nous nous retrouvons en face de notre

Fig. 56. — Les séracs du glacier du Gorner.

plaite. Nous avons voulu savoir alors, par comparaison, quelle influence toute cette journée de rude labeur aurait sur notre aptitude à passer le rocher et, à notre grand ctonnement, tant de M. Solvay que de moi-même, ce que, frais et dispos, nous escaladions assez péniblement le matin, nous l'avons franchi sans plus nous apercevoir

Fig. 57. " Le sentier de Mortclliutte (vallée du Roseg).

des difficultés, — « en une, deux, trois », comme l'on dit parfois. Nous bénéficiions de tout l'assouplissement que nous donnait une bonne journée d'exercices, combinée avec l'absence de fatigue qui est l'indice d'un entraînement méthodique et rationnel.

Je dois avouer qu'au début, en présence de joyeux et ingambes touristes, il faut une certaine dose de philosophie pour conserver le pas du montagnard, lourdement

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rythmé, pliant sur les genoux, poussant des épaules, en somme très inélégant (fig. Sy); mais plus tard l'observation, le raisonnement et l'expérience vous laissent inébranlable sur ce chapitre.

Voici une troupe de touristes qui gravit comme vous le sentier, ils ne partent que pour une fraction de journée en excursion, — vous, vous allez à la cabane et demain matin à la montagne. De suite vous êtes dépassé, souvent avec affectation. Un quart d'heure après les touristes sont en avant, bien loin. Rassurez- vous, si par bonheur — ou malheur — leur course dure plus de deux heures, ils s'assiéront d'abord quelques fois ; puis ils sentiront la fatigue les envahir et bientôt, incapables de continuer, ils vous verront passer devant eux marchant toujours du même pas, sans qu'ils songent que ces voyageurs dont ils se moquaient, vont encore aller de ce train, toujours montant, tout le restant de la journée et tout le lendemain.

Et ils comprennent encore moins que c'est parce que nous allons aussi lentement, que nous irons aussi loin. Cette antique considération est vraie en alpinisme, aussi vraie en français qu'elle l'est sous forme d'adage italien.

Enfin le lendemain, pendant les heures où vous achèverez votre ascension, vos touristes, comme prix de leur minuscule et imprudente course, soigneront leurs courbatures ou feront longue figure à quelque superbe excursion dans la vallée.

Cependant si au cours d'une ascension, une caravane arrive à vous joindre, il faut, en bonne camaraderie, en logique politesse, s'arrêter et la laisser vous dépasser, quelle que soit votre opinion sur la vitesse qu'il est opportun de conserver en cet endroit et quelle que soit la petite blessure que cela puisse causer à votre amourpropre. Si ces voyageurs ont des aptitudes à la marche

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plus grandes que les vôtres, ils ont le droit de vous dépasser; mais ils auront la politesse de s'excuser de la liberté grande. Si c'est à un enthousiasme inconsidéré ou à quelque sentiment jaloux qu'est due leur précipitation, faites malicieusement la même gracieuseté, offrez -leur le champ libre; ils y apprendront que celui qui se donne en spectacle pour prouver une aptitude extraordinaire arrive le plus souvent à dépasser la limite de ses

moyens.

C'est ainsi que, faisant en igoi l'ascension du Riffelhorn, par la cheminée du glacier, vers le glacier du Corner, avec mon ami l'ingénieur Victor Semet, il se trouva qu'un touriste habituel de Zermatt avait formé le même projet que nous. Il fit, pendant ces 800 mètres d'escalade verticale, tous ses efforts pour nous dépasser; il y réussit à 3o mètres environ du sommet et là, sous le couloir sujet aux chutes de pierres, nous contraignit à attendre qu'il eût achevé cette précieuse avance prise sur nous. Le résultat? Notre vainqueur, éreinté, — après un essai fait en notre présence,

Fig. 58. - La « Cheminée du glacier » sur le RilVelliorn.

— dût renoncer, sur le conseil de son guide, à descendre par l'intéressante arête nord-ouest, que nous-mêmes fîmes ensuite tout à loisir.

Il s'en retourna, plutôt honteux, par ce que l'on appelle le (( Damenstrasse », le chemin des Dames, vers l'hôtel du Riftelberg.

C'est aussi, j'en suis convaincu, à la consciencieuse observation de bons principes de marche, que nous devons notre immunité pour le mal de montagne; c'est dire que je crois que cette indisposition est due principalement à la fatigue, à l'épuisement relatif.

Il y a évidemment des tempéraments qui résistent à des courses précipitées : ce sont de rares exceptions. Néanmoins, s'ils pouvaient voir devant eux fonctionner désespérément leur cœur, qui dépense toute l'énergie dont ils abusent, ils seraient effrayés et bien vite rappelés à l'ordre du sens commun. Ceux-là d'ailleurs, c'est après quelques ascensions ou quelques années qu'il faut les observer : de secs et résistants qu'ils étaient généralement, ils deviennent d'une nervosité et d'une agitation maladives. Au lieu de raffermir leur organisme, ils rentrent chez eux émaciés, agités, nerveux — mais fiers.

Faisant en 1898 l'ascension du Mônch par la cabane Concordia (glacier d'Aletsch), nous avons vu une petite caravane d'un voyageur et deux guides. Le voyageur m'a été signalé par Mois Supersaxo, comme faisant les ascensions en des temps extraordinairement courts. Les trois ascensionnistes venaient deCrindelwald par la Berglihutte. Ils sont arrivés au pied du Mônch, très longtemps après nous, et ont atteint en même temps que nous le sommet. Ils ne se sont même pas donné la peine de s'y arrêter, et cependant la vue était claire, admirable, comme vous pouvez en juger par cette image que j'ai prise à ce moment dans la direction de la Jungfrau

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Supersaxo me dit que chaque guide pourrait citer des noms de voyageurs avec lesquels ils n'acceptent d'aller que quelques fois, qui se font un point d'honneur, si pas de faire des records, au moins d'harasser les guides. Mais — il y a un mais — toujours, au bout de peu d'an-

Fig. 39. — La Jungfrau vue du Mônch Î4,io5 mètres].

nées, ils ne reviennent plus dans les Alpes; ils sont, pardonnez le mot, fourbus définitivement.

J'ai rencontré en igoi à la cabane « Zùm Flùh Alp », lorsque je me rendais de Zermatt à Saas-Fee par le sommet du Strahlhorn, un de ces voyageurs forcenés : c'était un jeune homme qui, à ce qu'il m'a dit, occupait un poste marquant dans un grand établissement financier de la Suisse. Il était hideu.x à regarder, la peau du visage ravagée par des coups de soleil répétés et mal

log

soignés comme à dessein ; l'expression harassée, grave de sa physionomie semblait presque voulue, mais le récit de ses prouesses, de ses courses quasi journalières expliquait bien son état d'excessif surmenage. Il vous venait, en le regardant, cette réflexion, qu'en somme il est peu honnête d'user à se détruire ainsi, d'un répit que l'on s'accorde, ou qui vous est accordé pour se reposer d'une année de labeurs professionnels. Car chacun doit sa'personne, sa'santé, au groupement

Fig. 60. — Au sommet du Strahlborn (4,191 mètres).

social dont il fait partie et encore davantage si l'on est apte à fournir une somme d'énergie, de volonté aussi grandes que celles qu'il avait fallu dépenser pour en arriver à se surmener à ce point.

Ce jeune alpiniste — charmant d'ailleurs — me parut

avoir été amené à faire ses ascensions en des temps très rcciuits, par la lecture de certains recueils célèbres qui donnent, sans le répéter assez souvent et explicitement pour les novices, les durées d'ascensions, déduction faite des repas et des arrêts. Néanmoins, l'impondération même de ses projets lui était bien imputable, puisque pendant le repas il conta qu'il avait fait — seul — l'ascension du Grand Cornier ! 11 qualifia d'ailleurs luimême cet acte de folie. Mais voilà ! il devait rentrer chez lui avec le faciès et les récits d'un alpiniste remarquable, fût-ce au détriment de sa santé et au risque de sa vie.

A ceux-là appliquez le reproche de faire des fatigues, de risquer leur vie sans utilité ! Vous pouvez, par leur exemple, sentir de façon plus intense ce qu'il y a d'illogique, d'inutile dans les ascensions, si elles n'ont pas pour but, soit un travail scientifique, soit une augmentation des connaissances — ou seulement la recherche de la santé indispensable pour remplir utilement toute profession.

Donc marcher vite en montagne, pour la galerie comme l'on dit, ou pour battre des records, cela se paie immédiatement par l'éreintement ou, ce qui est plus grave, à la longue par quelque désordre du cœur ou du système nerveux.

La gloire d'avoir gagné quelques minutes, une heure sur un trajet, est-elle comparable au trésor de santé que l'on acquiert par un exercice modéré? Vaut-elle la saine joie d'avoir longuement contemplé un de ces grandioses paysages des hautes Alpes? Pour ma part, je n'hésite pas entre le sport glorieux qui détruit, qui épuise l'individu et le sport plus modeste, plus utile qui réconforte, régénère les énergies et laisse un enthousiasme bienfaisant non pour ce que l'on a fait, mais pour ce que l'on a vu, ressenti et acquis.

Il est incontestable que les excès glorieux sont commis par les tempéraments les plus robustes, par les caractères les mieux trempés, et c'est la grandeur même de leurs qualités qui leur fait ignorer — ou mépriser — des agissements plus pondérés, par lesquels leur belle énergie serait conservée pour des lins plus durables et plus utiles. N'a-t-on pas appelé assez justement « faux hommes de fer » ces vainqueurs professionnels des jeux sportifs qui, pour la plupart, sont, dans leurs pays respectifs, reconnus impropres à défendre leur patrie, pour cause d'aifections des nerfs, du cœur ou de la poitrine!

Je replacerai donc ici cette paradoxale petite considération : Heureux ceux qui dans l'excès sont faibles, ils sont avertis du danger par leur organisme.

Si la certitude d'atteindre au malaise et à la fatigue immédiate ne suffit pas à arrêter vos transports enthousiastes, croyez bien que par vos repos successifs pendant le trajet, vous perdez — et plus — le temps que vous gagnez par vos à-coups de marche précipitée.

Je terminerai par ce mot bien connu d'un alpiniste célèbre auquel on demandait le temps nécessaire pour atteindre un sommet : Si vous allez lentement, disait-il, quatre heures ; si vous marchez vite, six.

Dans les endroits difficiles, les rampes iortes, les altitudes les plus élevées, c'est la respiration qui doit donner le rythme à votre pas. 11 ne faut pas que la marche donne jamais lieu à essoufflement. L'essoufflement ne peut se présenter que dans les points périlleux où plusieurs pas doivent être faits coup sur coup ; encore faut-il qu'un arrêt compense aussitôt cet excès.

Suivant la pente — il s'agit ici d'une marche en terrain uniforme, comme les champs de névés par exemple

— on ne fait qu'un pas par inspiration, par deux et même trois inspirations.

La respiration est d'ailleurs plus accélérée que dans la vallée, d'abord à cause de l'exercice même, ensuite parce que la raréfaction de l'oxygène réclame, non seulement l'inspiration d'une plus grande quantité d'air en volume, mais encore un nombre plus grand des mouvements respiratoires. J'appelle votre attention sur les mouvements qu'exécute le thorax dans ces conditions; c'est un exercice par soi-même et il suffit déjà, seul, pour expliquer l'influence régénérante de la cure d'altitude.

Il y a pour les muscles du thorax tout un travail inaccoutumé, analogue à celui de nos autres muscles lorsque nous les faisons fonctionner dans les exercices gymnastiques ou... alpinistes. Il est très intéressant de mesurer le tour du thorax sur les hauts sommets : l'état normal y correspond à l'état de profonde inspiration faite dans nos régions basses. Tout le mécanisme de la respiration, moteur de notre circulation, se fait donc

l'ig, oi. — L'n ncvé de 1 Obcr Gubelhorn.

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aux environs de notre amplitude maximum habituelle et cela explique, puisque c'est bien une gymnastique à proprement parler, la sensation de bien-être que l'exercice seul de la respiration procure dans les Alpes.

Il ne faut pas craindre, dans les montagnes, de respirer par la bouche, et non plus exclusivement par le nez, comme dans l'atmosphère contaminée des villes. L'excès de volume à inspirer pendant les exercices vous y oblige déjà et de plus, en raison de la pureté absolue de l'air, vous n'avez plus que faire de l'usage de vos narines qui, en dehors du siège de l'odorat, sont encore, dans les villes, comme le filtre qui vous défend de certains microbes aériens.

Mais, direzvous, l'entraînement ordinaire pour la marche en plaine ne permet pas de faire des traites de quinze, dix-huit, vingt heures, comme dans les ascensions. Il y a là évidemment une anomalie faite pour étonner ; mais l'on doit reconnaître, ce qui paraît paradoxal, que la marche en plaine est beaucoup plus fatigante que la marche en

Fig. 62. — La pente moyenne du mont Cervin.

montagne. Celle-ci ne produit pas dans lès articulations cette impression cuisante que donne la marche rythmée, régulière, rapide du troupier ou de l'homme de plaine. Il faut en trouver la raison dans la lenteur obligée du rythme en montagne.

La sensation de fatigue est donnée par les produits de désassimilation de nos tissus consommés par l'exercice que nous avons fait. Ces produits, particulièrement des acides, séjournent dans nos articulations, dans nos muscles, les raidissent, leur ôtent leur souplesse et reportent anormalement les efforts sur le tendon non contractile. Les produits de cette combustion organique doivent sen aller par la circulation et la transpiration. Dans la marche de plaine, sans effort, à rythme rapide, ils s'accumulent avec excès en un temps fort court, en raison des efforts très répétés ; tandis que dans les efforts espacés, souvent considérables de la marche en montagne, la circulation et même l'exsudation peuvent remplir leur rôle à mesure de la formation des déchets — j'allais dire des cendres.

Un essai est bien facile à faire, non pas à la montée bien entendu, où la respiration est toute maîtresse, mais à la descente. Après quelques heures de marche — sept, huit heures — descendez doucement, puis une autre fois rapidement quelques cents mètres, et vous en jugerez.

Nous l'avons essayé par nous-même : De l'Eggishorn (hôtel Jungfrau), nous sommes descendus jusque Fiesch en quarante-cinq minutes par le chemin des bois, le lendemain d'une ascension de seize heures. Cette petite course nous a donné le lendemain, dans les genoux, une sensation que nous n'avons pas ressentie après la descente du mont Blanc, qui comporte cependant 3,800 mètres de descente jusque Chamounix, après sept heures de montée.

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J'ajouterai encore que nos principes de marche lente ne sont pas excessifs, puisque, tout en les appliquant, nous sommes presque toujours restés dans les limites de temps qu'assigne la tradition pour les différents sommets. Chaque fois que nous avons dépassé ce temps, ce fut pour prolonger nos heures de contemplation, cueillir quelque difficulté ou nous entretenir des différences et analogies entre les spectacles que nous avions sous les yeux et ceux que nous connaissions déjà.

Je vous signale tant de menues précautions de toutes natures, que vous pourriez croire qu'elles nous préoccupent et nous dominent ; c'est une erreur. Ce que je vous en dis, je l'ai acquis en cours de route, par pur esprit d'observation, et je vous le communique à titre d'enseignement ou de curiosité.

Je souhaite d'ailleurs que toutes ces remarques d'utilité pratique vous paraissent toutes évidentes ; cela prouvera que je suis arrivé au moment opportun pour colliger les idées ambiantes et, si mon mérite en est diminué, je me console en pensant que mon utilité en est accrue.

Je vous ai indiqué plusieurs fois le nombre des heures de marche, j'y comprenais la durée des haltes, plus ou moins régulières, que l'on peut évaluer au plus à une demi-heure par trois heures de route, c'est-à-dire qu'une ascension que j'indique comme étant de dix-huit heures, comprend au moins quinze heures de marche et au plus trois heures de repos. Par les journées froides les arrêts deviennent presque nuls.

Les arrêts servent notamment aux repas (fig. 63), et ceux-ci sont nombreux, car les guides, gens robustes, sont toujours prêts à faire honneur aux victuailles.

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Cette habitude des repas fréquents peut pourtant être nuisible aux voyageurs, moins accoutumés aux ascensions; car le travail de l'attention que nécessitent les difficultés, peut produire un ralentissement de la diges-

Fig. 63. — Repas à la base du piz Zupo (Engadinc).

tion, des maux de tête et même les phénomènes du mal de montagne.

A notre début, nous croyions que, faisant un travail excessif, nous devions refaire constamment nos forces et nous nous efforcions de prendre part à chacune de ces collations.- Supersaxo s'est élevé contre cette manière de voir, et c'est fortuitement que nous avons pu constater que, comme il le disait, il vaut mieux se contenter d'un minimum assez réduit, et réserver tout son appétit pour le retour.

Le cas fortuit, auquel je fais allusion, est relatif à notre ascension de la Jungfrau ; il nous fut prouvé que la quantité de nourriture pouvait être étonnamment réduite, sans qu'il en résultât aucune inaptitude aux exercices musculaires.

Le deuxième guide, Albrecht, de l'hôtel Jungfrau à l'Eggishorn, devait nous retrouver dans la nuit, tandis que nous partions dès l'après-midi (fig, 64) pour dîner à la cabane Concordia, sous le Faulberg du glacier d'Aletsch. Toutes les instructions avaient été données

Fig. 04. — En route sur le glacier d'Aletsch.

par Supersaxo, pour qu'Albrecht fût porteur de nos victuailles habituelles, viandes et poulet froids, viande fumée et séchée, — fromage, œufs crus, pruneaux secs et bonbons anglais (ghigernuts); quelques bouteilles devin.

ii8

Nous partons à 2 heures du matin de la cabane où, par parenthèse, nous avions fait la veille un excellent repas. Nous parcourons, en quatre heures, le dernier tiers de l'interminable glacier d'Aletsch ; nous gravissons le Kranzberg qui précède le Roththalhorn et nous décidons de faire un repas à cet endroit, en prévision des difficultés que nous voyions devant nous et qui retarderaient un peu notre arrivée au sommet. C'est alors, il est 6 heures, que nous nous apercevons qu'Albrecht est porteur en tout et pour tout d'une bouteille et demie de vin. Aldis était navré. Cela nous fît éclater de rire, bien qu'ayant la perspective de sept heures de marche au moins, par une superbe journée qui, plus tard, promettait d'être torride. En fouillant bien son sac, parmi les cordes, les guêtres, les bougies, les rouleaux de bandes, Alois trouva encore, reste de la précédente ascension au Grosze Windgâlle de Maderan. une douzaine de bonbons anglais du type appelé « Albert ». Nous bûmes gaiement la demi-bouteille et, après quelques minutes de repos, nous prîmes le chemin de la Roththalsattel, qui fut un rude passage, comme vous le verrez (p. 141) ; pour arriver enfin de là au sommet, à 0 heures. Le vent y soufflait furieusement, il gelait ferme; nous n'avons pu y demeurer que quelques instants. Puis nous prîmes la même route pour le retour.

Au Kranzberg, nous faisons un arrêt d'une demiheure; le soleil est chaud et réconfortant. Nous prenons chacun les trois biscuits qui nous échoient à égalité, et nous les arrosons de la mixture qui se compose en mettant un peu de vin avec beaucoup de neige dans le gobelet, puis en tenant celui-ci entre les mains pour aider à la fonte du mélange.

Pendant le reste de l'ascension, notre soif fut étanchée .plutôt mal que bien par ce procédé primitif et nous ren-

trames à la cabane Concordia dans d'excellentes conditions de gaieté et de santé ; puis, de là, en trois heures à l'hôtel Jungfrau.

Voilà donc une ascension comportant seize heures de marche — de 2 heures du matin à 6 heures de l'aprèsmidi — sans autre nourriture que trois bonbons anglais et moins d'une demi-bouteille de vin par personne. Notre dernier repas s'était fait la veille, à 6 heures du soir.

Ayant retiré de cette journée l'excellent avis qu'il est inutile de se nourrir beaucoup en ascension, nous avons depuis lors considérablement réduit nos vivres : quelques œufs crus, de la viande séchée, des bonbons anglais et des fruits secs pour activer la salivation qui tend à être insuffisante par l'exercice et par la sécheresse excessive de l'air des hauteurs.

Quant au choix de la boisson, c'est une question d'appréciation individuelle; les avis des alpinistes sont donc fort partagés. Mais il est clair que l'usage de l'alcool est inutile, tout au plus a-t-on l'occasion parfois d'en mettre quelques gouttes pour couper la crudité de l'eau des glaciers — dont il ne faut user que par petites gorgées successives. D'ailleurs, que ce soit de l'eau du glacier, d'un torrent ou toute autre boisson, il ne faut jamais, en cours de route, en absorber en une fois de grandes quantités, — surtout si de grands efforts restent encore à exécuter; — cela provoque une lassitude parfois insurmontable. Il vaut mieux supporter quelques privations et conserver, en sybarite, la bonne soif pour le retour, lorsque, oserais-je le dire, l'on peut, sans mesure de quantités, apporter une agréable compensation à la dépense d'une longue journée de travail intensif.

A ce moment encore, les boissons chaudes, thé, lait ou grog, suppriment bien plus efficacement la soif et

sont bien plus salutaires que l'agréable bière glacée ou quelque délicieuse et savante boisson gazeuse. En ascension, un certain nombre de voyageurs prennent du thé, sucré ou non ; la plupart emportent des vins du pays, de plus rares préfèrent les bières à amertume prononcée.

Si vous voulez vous faire une opinion sans parti pris de la valeur de ces diverses boissons, séparez, ce que l'on ne fait pas toujours, le plaisir d'étancher fréquemment sa soif d'avec le désir de la supprimer par un minimum de liquide. Nous avons fait divers essais dans les deux manières de voir, et si cela peut vous intéresser, je vous dirai que j'ai grand plaisir à me désaltérer au vin blanc suisse et M. Solvay à la bière de Pilsen; mais nous sommes d'accord pour constater qu'en buvant très modérément de Champagne léger, on peut diminuer la sensation de soif et réduire la quantité de liquide que l'on emporte, de deux à trois fois en volume.

Ne prenez pas, de grâce, tout ceci pour de la simple manie; voyez-y le désir d'être utilitairement raisonnable, d'être logique! Il y a vraiment un plaisir esthétique, une beauté à agir méthodiquement, logiquement; en un mot, j'oserais bien affirmer que l'esthétique de la logique existe à un titre au moins aussi élevé que les autres esthétiques — et je voudrais vous amener à lui rendre le culte qui lui est dû.

Je m'aperçois , vous me direz que c'est tardif, qu'après avoir abordé tant de sujets, je n'ai pas encore dit un seul mot de la montagne, des montagnes, causes premières de toutes ces digressions. Quelle est leur valeur intrinsèque ou relative au point de vue de l'ascensionnisme? Je voudrais aussi pouvoir les décrire au point de vue de leur aspect, de leur valeur esthétique ; appliquer à chacune l'épithète, le qualificatif exact que mérite la sensation qu'elles m'ont donnée et refaire ainsi le référendum qu'ont déjà fait des corps d'alpinistes : attribuer au plus beau et plus fier sommet la palme de la majesté, de la beauté.

Je déclare que je vote pour le Cervin! Droit, fier, cristallin, menaçant le ciel lorsqu'on le voit de face, il prend de profil l'attitude haineuse d'un sphinx de granit, dont un gigantesque effort des éléments aurait rasé le museau. Allez voir, de la vallée de Zmutt, cet air mauvais, il vous en restera une réelle impression.

J'ai le plus grand respect pour cette ossature, pour ce squelette qui a résisté en vainqueur, seul, au milieu des affaissements formidables qui ont formé autour de lui des vallées profondes où coulent les glaciers et les eaux du massif presque entier du mont Rose.

Les deux sommets qui eurent, dit-on, les honneurs du

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Fig. 65. — Le majestueux mont Ccrviii (4,4!>2 mètres).

dernier poli, sont la Jungfrauetle Cervin.Je ne saisquel en a été le résultat; mais à mon humble avis, la belle .lungfrau ne serait rien sans les joyaux neigeux et éclatants du Silberhorn et du Schneehorn. Dès lors, malgré tout le respect que je lui dois, je soutiens qu'elle n'est pas la plus belle, si les bijoux sont indispensables à l'éclat de sa beauté.

■ Je le répète, je vote pour le Cervin.

Toutes ces considérations de pur enthousiasme ne sont pas de ma compétence, tout au moins dans leur expression, et je voudrais trouver l'écrivain qui me rende, par la chaleur de sa parole, les puissantes et douces sensations de la vue des montagnes. Notez bien que je parle ici des sommets vus des vallées, c'est-à-dire tels qu'ils sont accessibles au plus modeste des touristes.

Peut-on jamais se rassasier de voir des sommets à cime neigeuse, et même a-t-on jamais assez vu un beau sommet? Cela vous paraît excessif, et cependant cette idée est banale chez ceux qui aiment la mer. Ceux-ci réfutent l'analogie en disant que la mer est incessamment changeante, et la montagne pas.

La vague est indéfiniment variée, — je vous l'accorde, — mais le paysage marin, dans son ensemble, varie comme le paysage alpestre avec l'heure, le temps, le brouillard, la saison, bien que l'un soit composé d'éléments fixes, les roches, et l'autre d'éléments mobiles, les vagues. Je chercherai plus tard à vous faire partager mon sentiment ; mais d'avance, contre vous qui défendez la mer, j'aurai toujours un avantage : j'aime et la mer et la montagne.

Je dois donc laisser aux heureux poètes de peindre la forme et l'âme de la montagne, je me contente d'en jouir; mais je me réserve de vous décrire, tant bien que mal, comment pour l'alpiniste se présente sa matière.

La première division que fait l'alpinisme, et cela classe aussi les voyageurs eux-mêmes, c'est la montagne de neige et la montagne de rochers.

Puisque être exclusif vous prive de maintes satisfactions, en tous ordres de choses d'ailleurs, il faut s'attacher à trouver des charmes aux aspects, aux difficultés de marche des deux catégories de sommets. Mais, dans le choix qu'en font les alpinistes, il y a peut-être un

réflexe du tempérament : tel n'aime pas les sommets blancs, parce qu'il résiste mal aux longues stations dans la neige; tel autre n'aime pas le rocher, parce que les paysages n'ont pas la grandeur et la lumière des monts de neige — ou simplement parce que, médiocre grim-

Fig. 65. — Parrotspitze et Signalkuppe, vus du Schwarzhorn (mont Ro3e).

peur, il se sert moins habilement de ses mains et de ses pieds que de son piolet.

La marche dans les névés — qui caractérisent les blancs sommets — est une marche régulière qui a son charme et son hygiène (note du podagre) ; mais elle atteint parfois à une monotonie telle, comme le disait M. Solvay au sujet du mont Rose (par la cabane Bétemps), que cela finit par exercer une réelle action déprimante sur le voyageur. Je n'ai pas encore eu l'occa-

sion défaire l'ascension de la Dufourspitze (4,638 mètres) qui présente à son sommet, après d'immenses névés, une crête rocheuse des plus intéressantes ; mais par le col de Lys au contraire, en passant par les sommets des Schwartzhorn, Ludwigshôhe, Parrotspitze et Punta Gniffeti, la course est des plus divertissantes, que l'on vienne de Zermatt ou d'Alagna. La pointe Dufour peut alors se faire le lendemain avec la Nordend, après avoir passé la nuit à la Cabane Marguerite (4,56i mètres) qui voisine depuis peu avec V Institut inte7~natioiial pour les recherches scientifiques alpines.

L'escalade des rochers constitue, il faut le reconnaître, l'exercice le plus varié, le plus complet, le plus réconfortant ; il ne laisse pas sans usage un seul muscle du corps entier. Mais la continuelle attention à donner pendant trois, quatre, cinq heures à chacun de ses pas, à chacune de ses attitudes, vous fait parfois aspirer à la monotonie du champ de neige; c'est le cas du Wannehorn (Eggishorn), de l'Egginerhorn (Saas-Fee), de l'Albris et du Monte di Scerscen (Pontresina), lorsqu'on en suit bien consciencieusement toutes les crêtes déchiquetées ; car toutes les cimes rocheuses n'ont pas la splendeur architecturale du Portiengrat (fig. 94), ni la rassurante stabilité de ses éléments.

Mais nous déclarons que c'est une faiblesse que de se laisser aller à aucune de ces considérations déprimantes, dues à la monotonie ou à toute autre cause, puisque le résultat hygiénique demeure.

Pour les deux catégories de montagnes — neige ou rochers — il faut considérer séparément les difficultés et les dangers, non compris ce qui est inhérent aux intempéries.

La difficulté d'un sommet, je l'ai dit, reste caractérisée dans l'esprit par un « pas » , par un passage particulier ;

mais il faut encore considérer la difficulté générale de la montagne.

Qu'est-ce qu'une montagne difficile, me direz-vous ? C'est celle dont le chemin le plus a/^epour atteindre au sommet reste difficile. Il est clair que partout, sur la moindre colline, il y a des passages difficiles, périlleux, impossibles même. Encore mieux, chez moi, il y a un chemin facile pour monter aux étages, c'est l'escalier; c'est incontestablement une ascension facile. Cependant pour les amateurs, il y a par la façade, à cheval ou debout sur la rampe, des chemins de difficultés diverses qui ne peuvent servir à dénommer, à classitier le mode d'accès dans mes appartements.

Nous avons fait, il est vrai, une classe des montagnes neigeuses, et cependant par l'aspect, peu de sommets sont totalement blancs : généralement l'ossature perce par-ci par-là aux endroits les plus rudes d'accès, où la neige n'a pu demeurer en raison de l'excessive pente. Dès lors notre classification générale, comme toute classification quelconque, doit pécher à chaque instant dans son application : il n'y a que l'exception qui soit précise. D'abord l'orientation des versants vient marcher dans les plates-bandes de nos savantes définitions; vers le nord presque tous les sommets sont neigeux et ceux mêmes que l'alpiniste classe parmi les montagnes sèches, sont blancs, tout au moins à leur base. C'est là une raison d'ordre permanent qui déroute l'observateur non prévenu et elle nous oblige à concéder que la montagne est dite de neige lorsque sa face d'accès est neigeuse, lorsque cette face est la plus caractéristique, la plus belle, ou seulement lorsque le versant, vu de la région la plus fréquentée, est de neige. Raison de touriste ou raison d'alpiniste.

Voilà qui semble plus clair, n'est-ce pas? Mais si vous

essairez d'appliquer ce mode de division, vous vous buteriez bien vite à de nouvelles circonstances, non plus permanentes comme l'orientation, mais passagères comme les intempéries.

Ici se place l'objection que j'ai présentée, en déclarant que la montagne est aussi changeante que la mer. Le

Fig. 67, — Des nuages aux flancs de l'Ortler,

moindre mauvais temps, la brume qui en mer coupe notre horizon, fonce, verdit, brunit ou grise les flots, ce mauvais temps, ces nuages se mouvant sur les flancs des montagnes les ont coupées en mille aspects ; enfin l'horizon a disparu pendant que la neige tombe sur les sommets et que la pluie arrose les alpages.

Mais les buées passent et il reste un nouveau paysage. Toute la chaîne des montagnes est saupoudrée, silhouet-

tée de neige, merveilleux décor ! et peu à peu cette neige fondra en tableaux variés et successifs.

A vous démontrer ceci, je finis par trouver que je n'ai pas été assez exclusif et je me demande si ce n'est pas la montagne qui est plus changeante que la mer. Et le soir! et les A Ipenglii heu ! Non, décidément, il faut que

Fig. 68. — Le Cervin avant la femijcte.

je rétracte ma faiblesse, et je déclare hautement que le spectacle de la montagne est plus varié et qu'il peut se contempler plus longtemps que celui de la mer. J'insiste encore pour que vous croyiez avec moi que non seulement les paysages, vus de chacun des sommets, sont bien différents les uns des autres ; mais que, de plus, un même sommet peut donner des aspects indéfiniment variés.

Au début démon récit, j'ai aussi touché cette première objection que Ton fait généralement et qui consiste à douter de l'intérêt qu'il y a de contempler les vues sur beaucoup de sommets différents. Ce doute paraît justifié pour celui qui a peu vu, pour celui qui ne connaît pas lamontagne; mais tout autre est l'avis de celui qui l'a pratiquée.

Fig. 6q. — Le Cervin après la tempête.

N'est-ce pas une objection analogue qui nous fait dire que nous ne pourrions qu'avec peine distinguer différents nègres entre eux, — ce que nous cessons immédiatement de penser lorsque nous avons l'occasion d'en rencontrer fréquemment. Tous les moutons d'un troupeau sont identiques 'pour le passant ; mais le pâtre les dislingue 'tous les uns des autres et il a même une joie intérieure à voir les plus parfaits, les mieux découplés,

les plus sains et surtout ceux auxquels il a donné le plus de soins et de peines.

Accordez-moi aussi qu'il y a toujours la joie du nouveau, de l'acquisition nouvelle consciente, pour qui connaît, pour qui est instruit, pour qui sait.

Mais déjà le sommet — seul — dominant sa vallée, ses pâturages, ses alpages, ses villages, et ses glaciers

ruisselant vers la plaine, vous êtes prêts à croire à ses aspects infiniment changeants. Car vous évoquez avec moi les vapeurs, les buées, les nuages, la neige, la pluie, les clartés de l'aurore et du crépuscule, celles qui précèdent l'orage, la limpidité de l'atmosphère après la pluie, tout ce qui se place comme autant de prismes devant la montagne — et tout cela contemplé par un citadin conscient de la beauté de la nature, heureux de sa liberté passagère, car il a laissé bien loin là-bas tous les soucis pour son retour. N'est-ce pas vraiment quelque chose! Mais revenons à la montagne qui vous a paru de neige parce que vous l'avez vue au lendemain d'un orage.

Fig. 70. — Sur le versant du mont Cervin.

Dans ces conditions les rochers couverts de neige fraîche sont impraticables et la montagne n'existe plus pour l'alpiniste ; il faut qu'il attende la bonne aide des rayons du soleil.

Ainsi, nous avons été quatre années consécutivement à Zermatt pour faire l'ascension du mont Cervin, et à chaque fois nous avions une période de pluies et de tempêtes qui rendaient le sommet inaccessible.

Ces deux photographies du mont Cervin (fig. 68 et 69) prises en août 1897, à deux jours d'intervalle, après une tempête, sont, je crois, plus démonstratives que des paroles, — et la vue (fig. 70) d'une partie de l'ascension faite normalement (12 août 1898), vous prouvera l'impossibilité de s'aventurer sur de telles pentes lorsqu'elles sont couvertes de neige fraîche, légère, instable, prête à partir en avalanche.

Mais ne trouvez-vous pas que le bel aspect du Cervin couvert de neige fait bonne justice de l'opinion si exclusive qu'ont les alpinistes des montagnes, opinion qui est toute d'occasion, à l'usage d'une classe spéciale et exigeante de gens qui vont jusqu'à montrer de l'humeur lorsque les intempéries rendent la montagne ruisselante de blancheur et de lumière !

Arrivons-en aux sommets neigeux bien caractérisés (Breithorn, Alphubel, Weissmies, Pigne d'Arolla, Tremoggia, Palu, Bellavista, pizzo Bianco du Bernina...). Lorsque l'hiver a été pluvieux, une couche épaisse de neige recouvre les larges sommets comme le Breithorn et il ne s'agit alors que de marches régulières en terrains diversement inclinés. C'est dans ces marches régulières sur champs de neige que s'exécute dans sa forme la plus classique l'usage de l'art de marcher (i à la

corde ». Les modalités de cet usage sont lort différentes lorsqu'il s'agit d'ascensions difficiles, d'escalades de rochers ou de parties rocheuses des sommets.

Les voyageurs prudents sont, comme vous le savez, réunis l'un à l'autre par une mince, mais solide corde de

chanvre de Manille. La corde doit serrer légèrement autour du corps et s'attacher un peu au-dessous des aisselles — et non pas à la taille, comme le font souvent des guides, soit par négligence, soit pour vous être agréable lorsqu'il n'y a pas de danger imminent. Il y a pour cela une raison bien simple :

si, attaché à la taille, vous tombez dans une crevasse et vous ne pouvez saisir aussitôt la corde en main, vous avez toutes les chances de rester suspendu la tête en bas ou, ce qui est plus grave, de vider la corde et d'être précipité au fond de l'abîme; tandis que sous les aisselles, vous devez rester suspendu normalement, dans la verticale.

L'usage de la corde, en marclie ordinaire, est celui-ci : chacun des voyageurs tenant en une main la corde qui

rig. 71. — Sur le névé du Monte délia Disgrazia.

le lie à ses voisins, c'est-à-dire deux bouts pour ceux qui ne sont pas aux extrémités, avance régulièrement, en tenant le maximum de distance de façon à ce que la corde soit toujours également et légèrement tendue, sans toucher la neige. Dans ces conditions, le moindre arrêt, la moindre secousse se traduit par une variation de tension de la corde, ce qui indique qu'un des voyageurs ralentit ou rencontre un obstacle. Il est remarquable combien instantanément toute une caravane s'arrête ou ralentit si un quelconque des voyageurs agit sur la corde avec plus ou moins d'intensité; c'est un système de signaux si précis, qu'on peut dire qu'à tout instant la caravane marche du pas de celui des voyageurs qui est le moins ingambe.

En réalité, la corde nest vraiment ijidisp en sable même pow les plus audacieux, que sur les glaciers, les névés crevassés ou à proximité des corniches de sommets. S'aventurer seul sur un glacier couvert partiellement de neige, est un acte de folie ou d'ignorance ; tandis qu'escalader seul les roches les plus escarpées, les crêtes les plus vertigineuses, peut n'indiquer qu'un courage réel, une grande conriance en soi et une connaissance approfondie de l'alpinisme.

Lorsqu'il n'y a aucun danger à prévoir — glacier ou champ de névé sans crevasses — les voyageurs se rapprochent en prenant chacun en main tout un rouleau de corde, et alors individuellement, suivant qu'ils avancent ou ralentissent, ils reprennent ou lâchent de la corde de manière à laisser à la caravane une marche libre et régulière.

Le passage des crevasses se fait par saut, par contournement, par passage de ponts de neige — plus ou moins résistants. Si les aptitudes des voyageurs au saut sont grandes, la plupart des crevasses moyennes sont passées

par ce procédé. Si la largeur de la crevasse est trop considérable, il faut chercher à la contourner ou rebrousser chemin.

Les crevasses dans lesquelles se produisent les accidents ne sont pas ces belles largesîcrevasses, comme celle

Fig. 72. -- Une iTcvassc du ^Uicilt de Vcm Enyuiliiii.

que vous voyez ici, et qui béantes sont visibles de loin ; c'est plutôt la perfide crevasse dont toute ime partie est masquée par une croûte superficielle de neige. Son aspect extérieur est débonnaire : une partie de neige bien plane, spécialement unie. Cette croûte s'est formée en pont pendant les grandes neiges de l'hiver, et peu à peu, parla fonte du névé, elle a perdu de son épaisseur, de sa solidité.

L'iiabileté consiste d'abord à découvrir où la cre-

vasse existe, c'est-à-dire en observer une vague trace légèrement déclive, d'une blancheur spéciale et déduire son développement probable de la direction moyenne des crevasses environnantes; ensuite à trouver oii le pont de neige sera assez solide pour permettre le passage de la caravane. Le guide tâte aussi loin qu'il peut en enfonçant son piolet et lorsqu'il sent la neige assez résistante, il se risque pendant que les suivants, bien échelonnés, au maximum de distance l'un de l'au-

"^^^^^ïH

Fig. 70. — Une crevasse au col Glutschaint Monica.

tre, tiennent vigoureusement la corde, — car le pont pourrait avoir un point faible. Les meilleurs ponts, les plus solides sont utilisés dans la station verticale et la marche ordinaire ; de moins bons se passent rapidement et légèrement, sans cesser de faire glisser les pieds pour

ne jamais appuyer de tout son poids en un point; enfin les plus mauvais, comme je l'ai dit à propos du Breithorn, en se mettant à plat ventre et ramant dans la neige pour se pousser en avant : le poids du corps se trouve ainsi reporté sur une très large surface.

Il y a au mont Blanc, en montant de Chamounix

par le glacier de Taconnaz, des crevasses spéciales que l'on passe avec échelles, échelles à demeure pendant toute la saison. Il est certain que parfois ces engins suppriment des passages longs ou même impossibles; mais lorsque j'ai rencontré mon échelle au mont Blanc, il y avait parfaitement moyen de contourner la crevasse. De plus, l'année était sans doute très favorable pour le tracé de la route, car il n'y en avait qu'une seule, et plus probablement dans le seul but de ne pas

en perdre l'iiabitude et l'effet sur les touristes qui

pullulent en ces lieux proches des Grands-Mulets.

Après les marches ordinaires, sur les glaciers et névés, il convient de considérer les cas particuliers les plus

Fig. 74. — Une échelle près des Grands-Mulets.

intéressants des ascensions de cimes neigeuses. D'abord les crêtes en lame de couteau (Palu, Scerscen, Gabelhorn, Triftgrat des Weissraies) qui, lorsque la neige est abondante, ne sont que vertigineuses, mais sans danger pour les alpinistes.

Vous voyez ci-dessous la scène, prise le 14 août 1897,

i'"ig. 75. — Sur la crctc du piz Palu {3,gi2 mètres,.

représentant M. Solvay de dos, passant à 3,912 mètres sur la crête du piz Palu qui formait en cet endroit un petit mur de neige de 0^,40 de large sur i,"^5o de haut. De part et d'autre il y a 900 mètres jusqu'au glacier qui a la cote 3,075. Il est regrettable que, placé de la même façon sur le même mur, il m'ait été impossible de prendre en même temps la vue du fond du glacier et de vous rendre ainsi la scène dans toute sa vérité : mais vous

excuserez cette imperfection, lorsque vous songerez que je dois planter mon piolet dans la neige, lâcher tout soutien et regarder dans le viseur de l'appareil. La vraie difficulté réside dans ce que, ayant terminé de viser, il faut réaccommoder l'œil pour les distances, les profon-

Fig. 76. — La corniche du sommet du piz Palu,

deurs que l'on a autour de soi. Je passe sous silence les efforts pour le maintien de l'équilibre pendant les tâtonnements que réclame la mise en page la plus favorable. Les sommets neigeux sont quelquefois agrémentés de corniches, de ces perfides corniches auxquelles sont dues tant de catastrophes. Par celle du sommet du piz Palu que je fais figurer ici, vous pouvez comprendre comment ce phénomène se produit : le vent dominant venant de derrière la corniche, chasse la neige qui, se trou-

vant à l'abri, retombe, adhère et s'accumule sur ce flancci de la crête. Bientôt une masse énorme, infiniment pesante, reste suspendue en porte-à-faux dans le vide, ne tenant à la crête que par une adhérence problématique.

L'autre versant ne traduit pas cette structure particulière ; bien au contraire, il présente une surface toute lisse, en dos d'âne, et si le voyageur inexpérimenté ou inattentif se hasarde au delà de la crête, en dépassant le point d'attache de la corniche, celle-ci s'abîmera en avalanche dans le vide avec la caravane.

Lorsque nous avons fait l'ascension de l'Ober-Gabelhorn de Zermatt, nous avons dû nous tenir à plusieurs mètres du bord de la neige surplombante et là, plantant notre piolet profondément, nous pouvions voir la base de la montagne par le trou qu'avait laissé l'instrument.

Aloïs Supersaxo me citait à cette occasion le cas d'une marche sur cette crête qui se dresse entre le Gabelhorn et la Wellenkuppe ; sa caravane avait été obligée de suivre strictement l'arête du sommet en enfonçant profondément les piolets dans la neige dure. Les quatre personnes étaient à peine passées que la corniche s'abattait dans le vide, séparée exactement suivant la ligne des traces de piolets que les voyageurs avaient marquée à côté d'eux dans la neige, — phénomène identique à celui que produisent les encoches du tailleur de pierre pour le débitage des blocs de granit.

Souvent, le bergschrimd est un endroit intéressant de l'ascension. C'est, comme son nom l'indique, la brisure de la montagne ; c'est comme le fossé de défense qui la garde des entreprises sans enthousiasme, c'est la crevasse dernière, la plus élevée vers le sommet. Vous voyez ici l'image de celle qui ceint la Sella (Engadine, 3,587 mètres), La neige massée sur les flancs inclinés de la montagne finit par vaincre par son poids le frottement

sur le roc, descend brusquement en se séparant des neiges du sommet et laisse entre les deux parties une crevasse dont un des bords est plus élevé que l'autre. S'il ne reste pas un pont, toujours fragile, il faut chercher l'endroit

Fig. 77. — Le bergschruiid àc Sla cUa (Engadine;.

le plus étroit, faire dans le névé supérieur une marche et y placer un pied en faisant un pas de géant en hauteur; si le bergschrwid est plus large et plus élevé, planter fortement là pelle du piolet dans le névé supérieur et se hisser à la force des bras, de manière à utiliser ensuite la marche faite préalablement. Dans le névé cette trace est presque toujours éphémère, elle ne résiste parfois qu'à un seul touriste, mais cela peut suffire. J'ajouterai cependant que les autres voyageurs préfèrent généralement, plutôt que de se faire hisser, essayer une

autre place à côté. Où serait le plaisir et le mérite sinon ?

Un des passages les plus intéressants que nous ayons eus à effectuer dans la neige, fait partie de notre ascension de la Jungfrau, le 12 juillet 1898.

Nous longions, en les gravissant, les flancs du Roththalhorn pour arriver à la Roththalsattel, qui le relie à la Jungfrau ; il y avait beaucoup de neige, elle manquait de consistance et la paroi est inclinée à 60 degrés et plus. Les approches du col (Roththalsattel) surtout furent difficiles ; nous nous trouvions dans une neige où nous enfoncions jusqu'aux genoux et dans laquelle notre piolet entrait jusqu'au fer. Dans ces conditions Aloïs Supersaxo, qui s'était adjoint le guide Albrecht, de l'Eggishorn, nous fit prendre les plus grandes précautions.

Chacun de nous se tenait debout, les pieds dans deux des profondes traces successives; le piolet était enfoncé jusqu'à refus dans la paroi, et nous donnions deux tours de corde autour du piolet pour nous assurer

Fig. 78. — Sur les flancs du Roththalhom.

individuellement, — car il eût été impossible de retenir qui que ce fût dans ces marches que l'on sentait s'affaisser sous soi. Chacun étant dans cette position,— se tenant au fer de son piolet, la corde faiblement tendue, — le dernier avançait d'un pas, réenfonçait son piolet, réassurait sa corde ; puis c'était le tour de

l'avant-dernier et ainsi de suite pendant plus ^^^^ ^^^^^^^^^ d'une longue de-

/^^T ^^^^B mètres d'altitu-

T W S de), M. Solvay

et Alo"is Supersaxo dans la situation que je viens de vous décrire.

Au bout du versant se trouve la crête étroite de neige qui constitue la Roththalsattel et qui part presque à angle droit sur le flanc où nous nous trouvions; mais là il manquait toute la place d'un pas, nous dûmes atteindre la crête de neige qui domine de plus de i ,000 mètres la Roththal, en sautant prestement de notre dernière marche sur le petit plan que formait dans la crête la trace de deux pieds jointifs.

Cette deuxième gravure montre Supersaxo ayant déjà

Fig. 79. — Près de la Rotlitbalsattcl (3,857 mètres].

disparu vers la crête et M. Solvay se dirigeant vers les dernières marches.

Sur la Roththalsattel, mes compagnons ont pu exercer leur patience; j'ai rencontré au milieu de cette fine crête, une inclinaison de marche que la semi-ankylose de mon pied droit s'obstinait à ne pas me laisser franchir; ils ont dû m'accorder dix minutes de patience pour ce seul pas.

Lorsque l'hiver a été sec, les sommets neigeux laissent percer leur glace ; ils deviennent alors longs à gravir, parfois difficiles et même dangereux. Cette glace a été formée comme celle des glaciers : aux heures chaudes le soleil a fondu la surface de la neige et les gouttes d'eau se sont infiltrées dans la masse, la transformant superficiellement en boue. Les heures froides venues, cette masse s'est congelée en une glace grenue, opaque, caractéristique, qui est le névé ; peu à peu les fontes successives ont rempli tous les interstices du névé et la glace s'est enfin trouvée formée. C'est, d'ailleurs, une partie du phénomène des glaciers.

Dès nos débuts, vous l'avez vu, nous avons rencontré la glace au pizzo Bianco du Bernina et nous avons dû y faire (fig. 22) la taille interminable des marches. Lorsque la glace est franchement décelée, des marches bien taillées, bien faites, écartent tout danger. Je puis l'affirmer à un double titre, c'est que j'en ai passé des centaines sans encombre et qu'une seule, une mauvaise, m'a valu la journée la plus mouvementée de ma vie : celle de l'accident que je dois toujours vous raconter et dont je vous parle pour la deuxième fois sans arriver au moment opportun pour en faire le récit.

Mais parfois la couche de neige est faible, et après le passage d'un ou de deux voyageurs, la trace qui cède

découvre la glace, le pied glisse et il faut prestement passer à la marche suivante ou tomber.

En bon alpinisme, cette découverte inopinée de la glace sous le pied ne peut être que très accidentelle ; car même si les traces de passage se font simplement par la pesée du pied dans la neige, ou par la taille à la pelle, il faut toujours sonder préalablement avec la pointe de la canne du piolet (Jungfrau, Kônigsspitze, aiguille de la Za, monte di Scerscen).

Si vous considérez que tant de circonstances accidentelles, climatériques et autres modifient totalement les conditions de la marche dans la montagne, vous comprendrez pourquoi je ne veux pas essayer de classer par ordre de difficultés les montagnes que nous avons gravies. Un même sommet peut présenter les aspects les plus opposés : le piz Roseg, lorsqu'il est couvert de neige, n'est évidemment pas pour les novices, mais il ne présente aucune difficulté sérieuse ; tandis que, dénué de ses neiges comme nous l'avons vu et expérimenté, c'était une a;scension difficile et dangereuse.

L'ascension delà Jungfrau présente parfois des difficultés énormes, et lorsque nous l'avons faite elle ne présentait, sur le sommet proprement dit, rien de bien extraordinaire.

Rappelez-vous aussi notre passage au pizzo Bianco (p. 43), pour faire la Brèche du Bernina dans notre année de début; quand nous l'avons refaite le 14 août 1899 en même temps que le monte di Scerscen, nous avons trouvé le pizzo Bianco notablement plus facile, — nous n'avonspas dû y tailler une seule marche

Ainsi donc, Irosque vous voulez savoir si des alpinistes ont eu quelques difficultés, s'ils ont quelque mérite d'avoir fait une ascension, informez-vous près d'eux de l'état de la neige, du hergschrund, de la présence de la

glace, des intempéries... et ne vous en laissez pas imposer par la renommée qui s'attache au sommet.

Qui plus est, le véritable alpiniste ne se contente pas toujours d'atteindre le point culminant de la montagne par le chemin le plus court ou le plus facile; il choisit une arête, un versant plus abrupt, — mais il fait surtout

Fig. 80. — Les névés'du Breithorn de Zennatt.

la traversée de la cime, ce qui augmente souvent étrangement l'intensité et l'intérêt de l'exercice.

Nous pouvons le démontrer au moyen du beau et pacifique Breithorn de Zermatt que nous avons déjà pris à témoin. Le sommet proprement dit s'atteint ordinairement et aisément par des pentes douces de névé (fig. 80) qui passent sous le petit Cervin ; mais la traversée prend un caractère autrement émouvant, si vous

considérez (fig. 8i) le trajet — en longueur et en difficultés — qu'il faut effectuer pour cheminer du sommet neigeux de droite et arriver, par cette longue crête déchiquetée, représentée ici en raccourci, jusqu'à la Schwarzthor des Zwillinge, comme le montre cette photographie

Fig. 8i. — La crête du Brcithorn et le mont Cenin.

prise du Grenzgletcher, sous le Auf m Fels à la base du mont Rose.

Une difficulté qui n'est pas constitutive de la montagne, comme le névé et les crevasses, c'est l'avalanche. Elle se produit à la fin du printemps à l'état, je dirai endémique, sur les sommets de toutes espèces présentant delongs couloirs longitudinaux descendant vers la vallée En 1898, au Groszc Windgalle de la vallée de Maderan, nous avons lunché entre deux couloirs d'avalanches, où

toutes les cinq minutes se précipitaient des masses plus ou moins considérables de neige, que nous regardions de travers lorsqu'elles sortaient de leurs canaux pour nous menacer. Les longs couloirs verticaux du Cervin ont bien vite fait de le débarrasser des neiges de l'hiver ; plus tard ce sont les pierres laissées dans des positions

i^mfi^

Fij. 82. — Le Kœnigssjîitze o,ô57 mètres , \-u de l'Ortler ô,ç.o: mètres .

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instables par ces mouvements de la neige, qui rendront dangereux les couloirs tragiquement légendaires du Matterhorn.

Ces couloirs de neige, lorsqu'ils sont nombreux, donnent aux sommets (tig. 82) des aspects de draperie d'une beauté incomparable (Kônigsspitze, Glûtschaint, Monte délia Disgrazia).

Sous la forme cataclysmique, l'avalanche se produit dans les hauts sommets, lorsque le névé qui descend

doucement à la manière d'un glacier se trouve en masses colossalement élevées, dont la base en contact avec le rocher glisse plus doucement que le sommet, et qui finissent par s'effondrer dans un mouvement de bascule; — ou encore lorsque le névé arrive à un surplomb (Corridor du mont Blanc). Ce sont les trop fréquentes avalanches du Corridor qui ont achevé de décider les alpinistes à utiliser plutôt le chemin des Bosses pour arriver au sommet dumont Blanc. Lorsque nous sommes arrivés en face du Corridor, nous avons eu le spectacle d'une grandiose avalanche qui nous a convaincus, comme nos prédécesseurs, de l'utilité d'abandonner cette ancienne et dangereuse route. Mais pourtant il y a des têtus ; une échelle était dressée contre le chemin du Corridor lorsque nous y sommes passés. Des guides m'ont soutenu que l'ancienne route était utilisée par les porteurs à destination de l'observatoire coûteux et inutile du sommet du mont Blanc, parce que ces porteurs n'étaient pas autorisés à passer par les Bosses (fig. 5) où travaillent et se dévouent les premiers et vaillants observateurs du mont Blanc. Le fait me parut si mesquin et si imprudent que je leur laissai cette explication pour compte, bien qu'elle me fût confirmée à Chamounix.

Je dois mentionner aussi comme phénomène particulier des avalanches, les chutes de séracs.

Qu'est-ce que les séracs'^! Ce sont les parties tourmentées du glacier, ce sont comme les vagues furieuses du fleuve de glace, lorsque la pente l'a rendu torrentueux et qu'un rocher de fond s'oppose à son libre passage. Les masses de glace, pour franchir l'obstacle, se dressent verticalement en se crevassant, se divisant, prenant mille formes tourmentées, chaotiques, instables.

Les plus architecturales séries de séracs que nous ayons vues sont celles du glacier des Bossons (fig. 48). Je les ai

livrées à votre admiration, et j'y ajoute que le ciel indigo foncé, la glace éclatante avec ses anfractuosités teintées de bleu, en faisaient un tableau d'une beauté incomparable.

Le glacier de Fiesch près l'Eggishorn, que nous avons parcouru le 25 juillet 1898, n'est formé sur la majeure

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fl

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Fig. 83. — Le glacier de Fiesch, près d'Eggishorn.

partie de son étendue que d'une suite de séracs très difficiles et très longs à passer. C'est un vrai et long problème pour alpiniste; vous pouvez en juger par l'image (84) de ce détail du glacier.

Le Labyrinthe, dont je vous ai déjà parlé (p. 47) lors de notre première ascension au Bernina, est de façon caractéristique une véritable cascade de glace où se produisent continuellement des chutes d'énormes séracs, 11 n'est que peu de jours de l'année pendant lesquels le pas-

sage puisse en être tenté; il faut que le temps soit beau et particulièrement froid, pour que la consistance de la glace soit à son maximum et que l'adhérence de ces pylônes de glace au sol soit assurée.

Les séracs finissent, dans le mouvement général, continu du glacier, par dépasser leur base de sustentation,

se précipitent inopinément en avant avec un bruit de tonnerre, et par leur propre chute se broient en une poussière de neige, grenue et ca- I** ^Hi^^jÉl^B r actéristique.

k'^KS' k * ^tF^ *l^^ Tout ceci fait %ÉH| ^' m^ ^ ' partie du phéno-

1 J^ mène du glacier

X^^^ A '*'*^ ^"^^ ^^^ lui-même

L'^|^n% . J^ JÊ^k t des plus intéressé ^^H^ ^ sants à étudier :

^ B^^ ^'^ formation, sa ■ marche et sa fonte, les moraines, le gonflement, le recul et l'avancement, les tables et les moulins, tout est des plus instructifs, des plus curieux et a été décrit d'ailleurs de main de maître par l'illustre Tyndall et par la plupart des géologues.

N'allez pas croire, à cette description générale des sommets neigeux, que là se limitent les dangers el les difficultés ; craignez toujours l'arrivée du mauvais temps !

Fis. 84. — L'aspect du glacier de Fiesch.

Le mont Blanc, aux pentes anodines et régulières, mais grandioses de formes et de dimensions, a fait le plus de victimes en raison même de la largeur et de la faible inclinaison des pentes que l'on y foule : lorsque les nuées, la neige, la bourrasque seront là, plus rien de caractéristique comme pente, comme roches, comme séracs ne se présentera à vos yeux pour vous rappeler la direction générale de la route, rien que de larges espaces, désertiques, où vous vous égarerez, cerné bientôt par les crevasses. Et par -dessus tout, le froid qui sévit en raison de l'altitude et qui devient intense aussitôt que le vent s'élève. Lors de notre ascension au mont Blanc, le i8 août 1898, à 7 heures et demie du matin , par la plus belle journée qui soit, nous avons constaté 14 degrés sous zéro à l'Observatoire du

sommet. L'histoire des ascensions du mont Blanc, pour ces raisons, est la plus tragique, la plus sanglante de toutes les Alpes — et pourtant cette cime ne présente en temps calme aucune difficulté caractéristique.

Fig. 85. — La JoHciton des glaciers au mont Blanc.

Tl me reste encore, puisque j'ai fait un semblant de clas- ■*- sification générale, à vous décrire l'intérêt qui s'attache aux montagnes de rochers.

Bien que je m'efforce d'être éclectique, et que je vous aie prêché dans ce sens, il me reste une sympathie incontestable pour les escalades de rochers; j'ajouterai que M. Solvay les affectionne encore plus que moi. Vous en seriez bientôt convaincus si, par un don d'ubiquité, vous pouviez nous voir sur quelque sommet, escaladant parois et crêtes avec notre entrain coutumier.

Si je scrute les raisons de cette sympathie, je crois que c'est l'exercice gymnastique poussé à son maximum qui en est la dominante ; mais je crois aussi que la sensation de plus grande franchise de la matière-roche, comparée à la neige, s'ajoute à la première raison. Je m'explique. Si votre éducation alpiniste est tant soit peu faite, vous sentez sur le rocher votre pied bien assuré, aussi peu qu'il soit accroché par quelques clous de vos souliers; la main, toujours prête à saisir quelque aspérité, quelque fissure, vous donnera aisément un point d'appui franc, une aide pour l'équilibre. Tandis que dans les neiges, la station verticale obligée sur une matière sans consistance, et l'équilibre obtenu par l'intermédiaire du piolet, laissent toujours une certaine impression d'insécurité — pour ne pas dire la certitude qu'en cas du plus faible glissement, la caravane peut être précipitée dans l'abîme sans espoir de s'accrocher à quelque point résistant.

Dans les rochers, au contraire, tout est solide, — j'en excepte quelques sommets dont les éléments se délitent, comme à la Crast'aguzza et au Grosze Wannehorn, — et quelle joie dans les couloirs, les cheminées étroites, les fentes de rochers où le corps ne peut passer qu'en zigzaguant, où l'on met toute son habileté à utiliser les

moindres aspérités, où l'on se hisse autant par les mains et les pieds qu'en se tenant des coudes, des épaules et des reins pour monter à la façon des reptiles... ou des singes!

L'esthétique des attitudes (fig. 86) reçoit, c'est entendu, les accrocs les plus graves, les plus drolatiques et, si les situations n'étaient précisément en ces points plutôt — critiques, — il y aurait matière aux plus homériques éclats de rire.

Je regrette de devoir ajouter qu'en ces mêmes points la photographie est presque impossible; mais, par l'image ci-contre prise sur le Monte Cristallo, vous pouvez vous faire une pâle idée

de ces attitudes que les voyageurs prennent chacun à leur tour.

Tout ceci revient à vous dire que, dans la marche en escalade de rochers, il y a peu ou point de règles générales ; chaque pas est une fantaisie que chacun imagine pour se tirer de la difficulté. Cela surtout constitue un des attraits des sommités rocheuses proprement dites. Leur description se limiterait à quelques cas particu-

liers et curieux d'escalade, s'il n'y avait toute la série des montagnes présentant à la fois les caractères des deux types généraux de sommets. Cette catégorie est de beaucoup la plus nombreuse, au point que j'aurais presque envie de reprendre ma classification à rebours et de dire : Dans les Alpes, toutes les montagnes sont à la fois neigeuses et rocheuses, mais par exception il en est qui présentent l'un de ces états seulement.

Pour arriver à la base même de montagnes du type rocheux le plus caractéristique, on passe presque toujours par une région où règne le glacier et le névé. Rappelez-vous la Crast'aguzza, crête aiguë remarquable de rochers ; son ascension dure quatorze heures, dont deux seulement se passent à l'escalade du sommet proprement dit. Il faut au préalable passer par les névés les plus typiques, — ceux de Bellavista, — et parcourir dans toute leur longueur les glaciers de Pers et de Morteratch. La figure 24 vous montrait bien le tout petit dos de rocher qu'est la Crast'aguzza au-dessus de toute la masse formidable des glaces et des neiges du Labyrinthe. Cette diversité même des sites par lesquels on passe est encore un élément de satisfaction pour l'alpiniste amateur de rochers.

Les parties rocheuses que l'on gravit peuvent se présenter comme de simples côtes faiblement inclinées ou de véritables murailles, souvent aussi sous forme de crêtes plus ou moins solides ou déchiquetées.

Si les parois ne sont que peu inclinées (fig. 87) et que la roche est solide, la marche des alpinistes se fait à volonté, chacun avançant à sa guise, tout au plaisir de l'exercice, sans se soucier des distances entre les voyageurs; mais avec le seul souci de veiller à ce que la corde ne s'enroule autour de quelque aspérité.

Dans ces conditions qui sont les plus ordinaires, il

existe pourtant une petite difficulté d'ordre tout spécial : « les pierres ». Les rochers sont généralement parsemés de petites pierrailles qu'il s'agit de ne pas mettre en mouvement, car elles pourraient, poursuivant leur chute, atteindre quelque voyageur ou quelque villageois dans les alpages et — suivant leur grosseur — le blesser grièvement. Il devient donc nécessaire pour les compagnons de corde de se rapprocher l'un de l'autre, de façon à ce que déjà les projectiles n'arrivent pas de trop haut lorsqu'ils vous atteignent.

La façon de marcher sur les pierrailles est tout un art; il faut l'apprendre

dès les premières ascensions et même dans les alpages, où les sentiers en zigzag accentuent le danger. L'alpiniste expérimenté arrive à m.archer sur des tas de menues pierrailles, de telle façon que pas une seule ne soit mise en mouvement, quelle que soit la pente du terrain; je dirai même que son pied quitte le sol, après avoir rangé le petit amas dans un nouvel état de stabilité plus grand qu'auparavant.

Fig. 87. — Un coin du Monte Cristallo.

Cet art s'apprend bien vite par l'exercice, par l'expérience et je suis persuadé que chacun l'a acquis de la même façon. Vous vous trouvez sur une côte escarpée parmi des pierrailles, vous êtes novice et bientôt une pierre part sous vos pieds. Vous la voyez rouler, bondir,

bondir et rebondir... jusqu'à perte de vue dans la vallée.

Le guide vous explique qu'il peut y avoir là quelque être humain visible ou prêt à surgir, auquel vous pourriez causer un grave accident.

Quelques pas plus loin, une autre pierre suit le même chemin; le guide vous demande en riant si vous voulez tuer quelqu'un.

Nouvelle pierre! On vous adresse un « hé là! » bien senti auquel vous croyez devoir répondre que « vous l'aviez à peine touchée ou qu'il n'y avait pas moyen autrement, ou même qu'elle est partie toute seule, etc., etc. » A la pierre suivante, plus personne ne dit mot, ce qui est pis. Alors votre éducation commence et s'achève bien vite devant la nécessité. Enfin, l'on peut presque aflirmcr que pendant toute une journée, quelles que

iMg.

Entre le ilonte Cristallo et le l'oppcna.

soient les circonstances, jamais un alpiniste attentif et consciencieux ne fait rouler une pierre.

Pour se faire une idée de l'obligation de surveiller les « pierres », il suffit de Jeter un coup d'œil sur les traces qu'elles laissent aux endroits qui y sont sujets : vous voyez ici (fig. 88) la pente que l'on traverse entre le Cristallo et le Poppena en partant de Tre Croci (Tyrol) ; l'aspect en est caractéristique et peu rassurant. Comme dans tous les cas de l'espèce, on passe — vite.

Mais cela n'est pas toujours possible. Les pierres des longs couloirs du Cervin sont tristement célèbres, car, pareilles à des projectiles, elles arrivent des hauteurs de la montagne, et ce sont ces couloirs mêmes qui constituent la route. La situation s'aggrave encore de ce qu'on passe pendant la nuit dans ces couloirs. On entend quelques coups secs qui, en se rapprochant, vous indiquent les bonds d'une pierre, puis un sifflement et c'est tout. Plongé dans l'obscurité, vous vous dites philosophiquement : « Passée! Ce n'était pas pour nous. »

Ces chutes de pierres d'origine fortuite constituent bien le dmiger tel qu'il se définit ; mais lorsque leur origine est due au passage de caravanes, il y a certaines pratiques usuelles qui en diminuent la fréquence et les suites.

A cet effet, non seulement les membres d'une même caravane se rapprochent; mais les diverses caravanes faisant l'ascension d'un même sommet se concertent pour partir à la même heure et se serrer de près. Dans les couloirs comme ceux du Cervin, oxi la verticalité est fort grande, l'on préfère agir avec des précautions encore plus strictes ; chaque caravane avance à son tour pendant que les suivantes attendent à l'abri derrière quelque rocher; puis les premiers s'arrêtent et à leur appel les suivants les rejoignent, et ainsi de suite.

Voilà pour les dangers des montagnes de rochers. Quant aux difficultés, c'est à elles, comme toujours, qu*^ sont dues les satisfactions spéciales à l'escalade.

Lorsque les parois sont bien raides, qu'il faut de toute nécessité grimper des pieds et des mains, le plaisir est à

Fig. 8g. — Le sommet de la troisième Rose (Engadinc, 3,ioo mètres)

son maximum. C'est alors que l'on abandonne le plus souvent son piolet à la base de la montagne, car le précieux instrument est devenu encombrant, sans cesse il faut le changer de main, le prendre entre les dents, ou sinon le pendre à son poignet par un bout de corde. Si les rochers sont solides et fort verticaux, comme au Monte Sissone (Maloja), à l'Obergabelhorn (Zermatt), aux Roses du Val Valetta (Celerina), à l'Egginerhorn et au Portiengrat (Saas-Fee), au Monte Cristallo (Tyrol), aux Aiguilles Rouges d'Arolla, c'est de l'acrobatie pure

et simple, mais faite à coup sûr. Il faut y suivre encore la règle du plus grand rapprochement possible des voyageurs entre eux; mais avec un souci supplémentaire, celui de se garer pour ne pas recevoir dans la figure le talon de son prédécesseur. Je dois avouer que distrait par mes recherches de vues photographiques, ce petit mécompte m'est arrivé maintes fois.

J'ai dit que cette acrobatie se faisait à coup sûr, mais bien entendu pour ceux qui ont acquis une accoutumance suffisante pour ne pas s'inquiéter du vide qui règne sous ces parois presque à pic (fig. 3 et go).

Ces photographies, prises sur les Roses du Val Valetta, montrent cependant imparfaitement la situation, puisque toute la hauteur de la montagne n'est pas visible. C'est aussi l'occasion de vous dire que les guides semblent toujours tirer à la corde; mais en réalité ils la tiennent simplement tendue, prêts à vous retenir sans presque de secousse si vous veniez à manquer le pied.

Les guides de valeur, pour les courses difficiles, n'ac-

Fig. 90. — Descente vers le Val Valetta (0,200 métresj.

ceptent les voyageurs que sur preuves de capacités, car leur aide ne doit être que très exceptionnelle. Il faut surtout que chacun compte sur soi, car que voudriez-vous que les guides fissent pour le voyageur de la figure 4? S'il venait à faire un faux pas, même retenu par la corde, les quelques mètres de chute qu'il ferait peuvent suffire

Fig. Qi. — Ascension du Honte di Scerscen.

à le blesser mortellement. M. Pierre Puiseux, en alpiniste expérimenté et prudent, vous dirait, à très juste titre, qu'il eût été rationnel pour assurer complètement la sécurité du voyageur, de passer la corde par-dessus la pointe de rocher qui se trouve vers la droite.

La figure 4 représente un point de la crête assez débonnaire des Sruors à Pontresina (2,982 mètres d'altitude).

Je vous ai démontré, au sujet des cimes neigeuses, l'impossibilité d'éviter un accident si l'on venait à glisser sur une pente de neige lorsque l'on y marche suivant une direction horizontale; dans les montagnes de rochers où les champs de neige sont parfois peu épais et instables, la même difficulté se présente, mais pour la marche verticale descendante (fig. gS); elle se transforme

LS^Si" "'^

Fig. g2. — L'aiguille du Dru.

alors en réel danger surtout si vous êtes novice ou manifestement malhabile.

Le type de cet ordre de difficulté est l'Epaule du Cervin sur laquelle nous sommes passés dans des conditions particulièrement difficiles par l'excès de neige fraîche.

Comme notre poids surchargeait la neige prête à glisser sur la glace ou sur la paroi de granit du versant,

nous enfoncions violemment notre piolet pour fixer par un point toute la masse de neige environnante.

Le même aspect, comme le montre la figure gi, s'est présenté dans l'Engadine au Monte di Scerscen

(3,967 mètres).

K, Cette ascen-

r .^Ê sion — fort inté-

ressante — m'amène à considérer les crêtes de rochers, qui sont toujours vertigineuses, cela s'entend, et qui se présentent comme une succession de masses de rochers, de pylônes, de pointes de hauteurs diverses, variant entre quelques mètres et la hauteur de maisons à deux, trois, quatre étages, comme sur l'Albris et le Munt Arias à Pontresina, sur l'Egginer, le Portiengrat et le Trifgrat des Weissmies de Saas, les Aiguilles Rouges d'Arolla. La cime rocheuse qui nous a donné par sa matière, sa structure, sa forme, les plus grandes jouissances esthétiques — l'épithète est juste — c'est le Portiengrat ou Pizzo d'Andolla (3, 660 mètres), du groupe des Weissmies.

Nous devons cette ascension aux conseils et à l'insis-

Fig o3. ■ Bcnedikt Supersaxo sur le Portiengrat.

tance entliousiaste d'une alpiniste française, M™® Maurice Maquet, de Lille, que nous avons rencontrée plusieurs fois pendant nos séjours en Suisse, et notamment en 1898 au cours de notre première ascension du Mont Cervin. Cette alpiniste intrépide gravit chaque année, en compagnie de son mari, les sommets les plus altiers des Alpes françaises et suisses, et malgré cet exercice énergique, persistant du sport alpiniste, M^e Maquet reste, chose rare, une nature fémininement élégante et artiste.

Elle dispute aux femmes anglaises les ascensions des grandes cimes, telles que le Grepon, l'Aiguille du Dru, l'Aiguille du Géant, le Finsteraarhorn, le Schreckhorn, le Weisshorn, etc.; les traversées de la Jungfrau,de la Meije, du Cervin, etc.

Grâces lui soient rendues pour cette vaillance qui fait honneur au nom français.

Le Portiengrat donc, qui nous avait été décrit en termes si chaleureux, nous tenta et le 4 août igoS nous en faisions l'ascension. Nous n'avons pas eu, pendant

Fig. 94.

Les silhouettes de la crête du Portiengrat (3,660 mètres).

cette merveilleuse course, un seul instant de désillusion ; nous en sommes revenus émerveillés par cette suite ininterrompue de monolithes, de brèches, de pylônes à silhouettes sculpturales, de monuments à l'aspect le plus architectural, taillés dans le granit le plus pur, le plus solide, sur lequel les clous des souliers mordent à

Fig. 95. — Les traces de la descente sur les neiges du Portiengrat.

souhait, vous laissant ainsi tout le loisir d'admirer des parois qui, par contre, sont si étonnamment lisses que l'on croirait y découvrir le travail de l'homme.

Au milieu de tout cela, quelques longues plaques de neige, vertigineuses, inclinées à yS degrés sur l'horizontale, jettent une note divergente dans cette harmonie douce au cœur des grimpeurs dé rochers. Celle que l'on peut voir à la figure g5 et qui porte la trace visible de

nos pas, nous a semblé atteindre, pour une pente, la limite de ce que l'on peut, face à l'espace, franchir sans danger; la gravir en rampe ne serait pas particulièrement difficile.

Au retour, notre brave Alo'is Supersaxo, interpellé par nous, parce qu'il n'avait pas signalé cette ascension avec assez de lyrisme, nous fit cette pittoresque et textuelle

Fig. 96. — Sept heures de crêtes à 4,000 mètres.

réponse : « Comme il s'agit de mon pays, je craignais que vous y soupçonniez une oratio pro domo sua. »

L'ascension du Monte di Scerscen, plus importante, plus longue surtout que les précédentes, comportait la veille déjà l'arrivée à la cabane Marinelli, par le col de la Sella, en passant derrière la Crast'aguzza et devant le pied du Scerscen.

La nuit, départ de la cabane à 2 heures pour arriver à la crête dès 8 heures. A partir de ce moment jusqu'à 3 heures de l'après-midi, — soit pendant sept heures, — nous sommes restés sans interruption sur cette crête, puis celle du Bernina, et enfin celle du pizzo Bianco,

Fig. 97. — Arrivée des buées sur le ilonte di Scerscen.

ayant continuellement de part et d'autre plusieurs centaines de mètres de vide. Cette crête a présenté tous les aspects imaginables et je regrette que le mauvais temps ou parfois de simples buées aient mis mon appareil photographique dans l'impossibilité de prendre des images. La figure 97 vous montre les symptômes précurseurs de ces buées — si malencontreuses pour la photographie, — mais qui nous dédommagèrent en produisant dans l'après-midi un phénomène d'électricité atmosphérique des plus intéressants.

Nous avions achevé la Bernina Scharte, lorsqu'une fine neige se mit à tomber tout doucement ; les fers de nos piolets un peu plus tard commencèrent à vibrer, à chanter curieusement à chaque fois que nous les enfoncions dans la neige fraîche, qui couvrait le sol du pizzo Bianco sur lequel nous nous trouvions. Ce son vibrant, fusant, pouvait se percevoir à dix mètres environ.

Une explication du phénomène a été donnée par M . Solvay dans la revue Ciel et Terre (i^r septembre i8gg);

Fig. 98. — La mince arête de neige qui mené à la Gabcl '4,070 mètres).

elle se résume en ceci : La neige nouvelle, par sa formation même, est chargée d'électricité positive sur chacun de ses flocons, tandis que l'électricité négative se porte sur l'air ambiant. Le piolet, en s'cnfonçant dans la couche de neige, rassemblait, accumulait cette électricité

positive, la portait à un potentiel tel, qu'elle s'échappait en aigrettes d'étincelles par les pointes métalliques des instruments, dans l'air négatif. C'est ce qui faisait bruire nos piolets.

Il y avait sur le Monte di Scerscen des arêtes de neige analogues à celles du Palu ; la trace des pas leur communiquait une largeur artificielle. Ces arêtes n'atteignaient pourtant pas l'intérêt, la maestria de la crête de neige qui mène à la Gabel de rObergabelhorn de Zermatt. La vertiginosité de celleci et l'état dans lequel nous l'avons trouvée en font d'ailleurs un des passages les plus difficiles que nous ayons franchis dans nos années d'alpinisme. Vous voyez (fig. 98) la trace de nos pas sur cette mince crête, en même temps que la hauteur d'environ 800 mètres qui nous sépare du glacier de rÔbergabelhorn et dans le lointain, au fond, le prestigieux décor de tout le massif du mont Rose, du col de Lys jusqu'au Breithorn.

Les arêtes rocheuses bien nettes et sensiblement hori-

Fig. 99. — Sur l'Egginerhorn de Sans (0,377 mètres)

lôg

zontales, comme celle de l'Egginerhorn (3,377 "^0 ^ Saas-Fee, doivent pour bien faire être franchies en se tenant verticalement (fig. 99), sans hésitation dans le pas, ni dans la volonté, — comme à la promenade. Si vous mettez la main au rocher, vous risquez de devoir continuer à quatre pattes ou à cheval, ce qui est permis, mais mal considéré en alpinisme.

Parfois les difficultés sont telles à la descente, en raison du poli de la roche, que l'on perdrait un temps précieux

Fig. 100. — Le sommet de la cinquième Rose du Val Valetta.

à chercher des prises en n'employant que le secours des pieds et des mains; on fait alors usage de la corde. Celle-ci est placée autour d'un solide bout de roche; chacun descend le long des deux brins, puis le dernier agite la corde violemment pour la faire repasser par-

dessus son appui. L'enlever par simple traction est généralement impossible, car elle se cale dans les interstices de la pierre.

Dans le cas de descente verticale très vertigineuse, les détails de la route que l'on va suivre ne peuvent se déterminer que malaisément ; l'on peut même dire qu'en général, le franchissement d'un pas étant décidé grosso modo, ce n'est que lorsque l'on est solidement suspendu par les mains, que l'on peut, ^> , :^^^^IB P^i^ quelques re-

gards furtifs de part et d'autre de son corps, déterminer quel sera le mode d'exécution par lequel on achèvera le pas dans lequel „. , .on s'est engagé.

l'ig. lot. — bur le (jroszc W annchorn ô,r;oo mètres . <-' c

Il reste encore à mentionner les crêtes qui se déchiquettent, dont les éléments sont instables; c'est alors presque un danger et j'ai cité dans cet ordre d'idées (p. 55) la très remarquable Crast'aguzza de notre première année d'alpinisme.

Hans Grass, ancien guide, l'hôte si cordial de la cabane de la Diavolezza, eut une pittoresque façon de décrire l'état de la Crast'aguzza le jour où nous y

allâmes : « La Crast'aguzza ! vous allez à la Crast'aguzza! Mais elle n'existe plus, elle est pourrie, effondrée, finie ! »

Un autre sommet, beaucoup moins connu, le Wannehorn , du massif des Fiescher Hôrner (glacier d' Aletsch) , est également caractéristique.

Les rochers sont de schiste cristallin sonore et se présentent comme des successions de pointes, d'échardes, d'éclats ligniformes superposés sans ordre, tout au sommet d'une haute tranchée neigeuse. Cette crête est un véritable fouillis parmi lequel vous ne pouvez vous appuyer qu'avec la plus grande circonspection, et ce n'est pas sans avoir opéré des tractions en tous sens, que l'on s'aventure sur les pointes en surplomb comme celle que vous représente la figure loi.

Toutes ces descriptions relatives aux escalades de rochers vous confirment par leur variété ce que je vous en disais : ce n'est qu'une suite ininterrompue de situations particulières dans lesquelles chacun avance à sa guise sans se soucier d'aucuns des principes généraux de la marche en montagne.

Les intempéries, comme toujours, ont une action marquée sur le labeur des alpinistes ; s'il vente, si la froidure de l'air est intense, les chemins choisis ne seront plus les mêmes que si le temps est beau : l'on évite alors de s'exposer inutilement sur les crêtes et sur les versants battus par la tempête ; la marche se ralentit automatiquement, car les mains glacées, couvertes de leurs gants, cherchent avidement des prises plus grandes, plus sûres que lorsque la température plus clémente leur laisse toute leur souplesse, toute leur habileté.

Il faut maintenant que je vous fasse le récit de cet accident dont j'ai été victime en iSgS au piz Roseg (3,943 m.), sans trop graves suites heureusement et pour le récit duquel j'ai paru vouloir vous faire languir. Bien au contraire, j'ai d'abord hésité à vous le raconter, car semblable chose n'est intéressante que si la victime a passé par des déboires et des malheurs particulièrement intenses; tandis que je dois à la vérité féliciter le bon sort qui m'a valu aussi peu de gravité dans les suites de l'accident. Je dois même dire que, s'il ne me restait la raideur du pied droit dont j'ai dû vous parler incidemment, je me féliciterais d'avoir eu cet accident, d'être passé par les péripéties du sauvetage, — c'est d'abord un enseignement et ensuite j'ai eu la joie de constater tout le dévouement qu'ont montré mes compagnons d'ascension.

En fait, dans tout accident de montagne il n'y a qu'une très minime part d'imprévu, car lorsque l'analyse

des événements se fait par la suite, on s'aperçoit que l'on a accumulé un certain nombre de négligences, de témérités qui, si elles n'avaient été commises, auraient, si pas empêché l'accident, tout au moins réduit sa gravité et ses suites.

La cause immédiate, instantanée d'un accident est peu de chose : un pied posé imprudemment sur du

Fig, 102. — Le piz Roscg (3,940 mètres) vu ilu piz Morteratch

verglas, sur de la glace ou quelque pierraille libre — prise pour une aspérité de roche — et le touriste est précipité de l'endroit le plus banal, avec ou sans ses compagnons de corde, dans le vide qui va rendre sa chute plus grave. Le plus grand nombre des accidents de Suisse ne se rapporte-t-il pas aux cueilleurs d'edeljpeiss qui s'aventurent sur de menues pentes et rochers à la recherche de leur fleur favorite !

Tout ce qui constitue l'accident de montagne en luimême est un fait rapide, inattendu ; mais il est suivi des péripéties du sauvetage et du retour, qui souvent montrent et endurance et ingéniosité de la part des intéressés. Car, songez que sur presque tous les sommets l'on est éloigné des postes de secours à une demi-journée de marche d'homme valide.

Nous étions donc partis à minuit de Pontresina, le 17 août 1895, après avoir pris deux heures de repos.

Cette année, mais bien avant dans la saison, le piz Roseg avait été gravi une première fois ; les voyageurs y avaient constaté une

grande pénurie de neige et à maints endroits l'apparition de la glace sous-jacente. Après les journées chaudes qui suivirent, la neige devait avoir disparu plus encore, rendant presque inaccessibles les pentes habituellement neigeuses de la montagne.

L'ascension se fait en passant par la Mortelhûtte, traversant le glacier du Roseg à droite des Aguagliouls

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Fig. io3. — La face d'accès du piz Roseg.

et montant le glacier de la Sella jusqu'à mi-chemin du col de la Sella. Puis Ton attaque les trois pentes de neige du versant sud (tig. io3) du piz Roseg, pour arriver alors au pied de la première pointe neigeuse qui com-

Fig. 104. — La corniche de l'arête terminale.

mence la crête proprement dite du Roseg. A partir de ce moment l'on passe successivement sur le tranchant des crêtes que vous voyez à la figure 102; l'on traverse les pics glacés pour arriver à la crête finale de neige, horizontale celle-là, étroite, glacée, perfide par la minuscule corniche (fig. 104) qui fait croire qu'il y a place pour la largeur du pied. Nous sommes à 3,948 mètres d'altitude. Le piolet se plante malaisément pour se soutenir dans l'un ou l'autre versant. Arrivé à l'extrême bout (fig. io5), l'on pirouette sur soi-même en faisant

volte face. Lorsque le premier d'entre nous deux eut fait son virage et que nous nous trouvâmes, je dirai, nez à nez, il nous passa par l'esprit, en un instant, tout le tableau des invraisemblables parois et crêtes de glace que nous avions suivies en côtoyant les vides, et que nous devions redescendre face à l'espace dans les marches luisantes et irrégulières. Nous eûmes ensemble la conscience de cette situation et nous dîmes à l'unisson, en

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Fig. io5. — Sur le sommet du piz Roseg (3, 943 mètres).

des termes expressifs, ce qui équivaut à : « Il faut être insensé pour se trouver ici ! » C'était une opinion bien sentie; mais cela ne pouvait effleurer en rien la sereine confiance que tout alpiniste doit conserver à tout instant devant ce qui n'est pas l'impossible.

Il y a là trois pics successifs que vous pouvez voir

partiellement à la figure io6; il fallait y repasser. Les marches, faites à la montée, n'étaient plus suffisantes que pour y loger un peu plus que le talon et, à chaque pente bien accusée, l'équilibre s'obtenait en tenant le piolet à bras raidi, et appuyant la pointe de l'instrument avec

Fig. io6. — Les trois pics du Roseg.

une certaine énergie contre la paroi glacée descendante de droite ou de gauche. Planter son piolet devant soi n'était plus possible dans un cas semblable; il eût fallu incliner le corps imprudemment en avant pour atteindre la marche suivante.

Nous étions depuis le matin dans l'ordre suivant : M. Solvay avec Martin Schocher à une corde; moimême entre Christian Zippert et Christian Barandun à une autre. A la descente nous prîmes la tête, Zippert

premier guide, puis moi et enfin Barandun. En descendant le troisième pic de crête, j'eus la conscience à un moment donné de mettre le pied sur une marche de glace par trop rudimentaire; je tombai à la renverse, le dos sur l'arête; mon bras chercha instinctivement à planter le piolet sur le versant droit, mais la pointe glissa sur la glace et je précipitai ma chute vers le versant gauche en poussant une exclamation. Barandun qui me suivait reçut le choc de la corde et fut précipité violemment à ma suite. Zippert en un éclair plante désespérément son piolet près de lui dans la croûte superficielle de l'arête; mais inutilement ! il est arraché violemment de l'arête avec tout le pan de glace que son effort désespéré avait entamé.

La chute se précipita vivement, les corps passant l'un par-dessus l'autre sous les impulsions réciproques. Nos compagnons nous perdirent aussitôt de vue derrière la paroi qui domine le glacier de la Sella. Nous fîmes ainsi plus de 40 mètres, roulant, pirouettant, lorsque tout à coup je me sentis arrêter par une violente secousse. Instantanément, automatiquement dirai-je, je pensai à la situation terrible de M. Solvay qui nous avait vus disparaître vers le vide de plus de 1,000 mètres qui nous sépare du glacier de la Sella — et je poussai sur le ton le plus triomphant mon cri des Alpes.

Ce fut, à ce que me raconta M. Solvay. sa plus violente émotion. Déjà notre disparition subite l'avait terrifié et il avait, s'accrochant aux vêtements de Schocher, dit interrogativement et désespérément : « Perdus ! » Schocher hocha tristement la tête et dit : « Ja, ja ! » Au même instant mon appel traversa l'air, causant une terrible commotion aux deux compagnons, car ils ne pouvaient croire qu'à notre mort inévitable.

Dans le tableau matériel de cette chute, j'ai réuni évi-

demment mes propres sensations et les renseignements que me donna plus tard M. Solvay. Mais au point de vue psychique et physiologique, il y a, pour ce qui me concerne, quelques sensations que je veux vous décrire et que j'aurais certainement négligé de mentionner, s'il ne m'avait été dit qu'en Allemagne l'on fit, il y a quelques années, un référendum tendant à rechercher la nature des sensations ressenties pendant les chutes en ascensions de montagnes. Je lirai avec plaisir ce référendum lorsqu'il paraîtra dans nos recueils spéciaux.

Quant à moi, au moment où je glissai, mon mouvement de sauvegarde avec mon piolet fut instinctif; mon exclamation, je la poussai expressément dans l'intention d'attirer l'attention de mes guides sur ma chute. Me sentant me précipiter vers le vide, je me dis tout simplement : Barandun derrière moi va me retenir ! Un choc violent survient; j'ai la conscience que c'est Barandun arraché de sa place et je me dis tout aussi simplement, bien que ce fût assez illogique à cause de la position de Zippert dans la descente : « Zippert va me retenir! » Une nouvelle secousse ôte mes illusions, sans faire pénétrer aucune désespérance en moi. A partir de ce moment, roulant pêle-mêle avec mes compagnons, f entendais que je me cognais violemment à la figure, derrière la tête, aux hanches et je me disais toujours aussi tranquillement cette pensée-ci exactement : « Je ne suis pas dans le vide, puisque je me cogne! » Pendant ce temps j'avais dans la tête un brouhaha continu dû aux pirouettes que j'exécutais dans l'espace.

Le sens de la vue était inexistant; la sensation de blessure, de contusions était absente, comme je vous l'ai dit, et remplacée par V audition des chocs.

Au moment de l'arrêt, pas un atome d'émotion, je poussai mon cri des Alpes, puis je regardai les deux

guides qui ne remuèrent qu'un instant après. Nous nous trouvions sur un petit emplacement rocheux qui domine le long couloir (fig. 107) qui mène au glacier de la Sella et je vis que nous étions arrêtés par un petit bout de roche qui avait pris la corde emmêlée et nous avait fixés sur le sol à quelques pas lun de l'autre. Par une

volonté inconsciente, qui doit être un résultat réflexe de notre éducation alpiniste, aucun de nous, pendant cette chute, n'avait perdu son piolet! Zippert et moi l'avions encore en main, Barandun, sous le dernier choc, l'avait lâché; il gisait à côté de lui.

Plus vite que tout ceci ne se

lacier de la Sella. raCOUte, IcS gui-

des se lèvent, disent qu'ils n'ont rien, — ce qui n'était pas tout à fait exact. Je veux en faire autant; mais le pied droit me refusait tout service, je retombe assis à ma place. En ce moment je vois que je m'étais arrêté à quelques centimètres du bord extrême du versant et, sans me pencher presque, je vis sous moi à 1,000 mètres les séracs du glacier de la Sella. Là, je l'avoue, je fus ému ; mon sang

Fig. 107. — Le couloir vers le ]

ne fit qu'un tour, je sentis ce vide du crâne qui doit précéder la défaillance et je dis à Zippert : « Donnez-moi l'alcool de menthe! » A peine prononcés, ces mots me parurent si puérils, si inutiles, la pensée de la descente se montra si nette à mon esprit qu'il me sembla que le temps était trop précieux pour le dépenser en sensibleries ; je prononçai quelques mots violents à mon adresse et je grimpai du pied et des genoux, aidé des deux guides, vers Schocher qui descendait dans notre direction.

Zippert avait à la m^ain une blessure qui donnait beaucoup de sang, de plus un genou fort endolori; Barandun avait les deux pieds légèrement tordus. A mon passif, j'avais une entorse des plus caractérisées, des balafres à la figure et aux mains, une légère blessure derrière la tête et, petits bénéfices que nous partagions à trois, de nombreuses contusions sur tout le corps.

Aussitôt près de Schocher, j'enlevai péniblement mon soulier ferré ; il tira de ses immenses poches tout un assortiment de rouleaux de bandes, dont je ne l'avais jamais soupçonné porteur, il me banda le pied légèrement, puis je coupai mon bas, le remplis de neige et l'appliquai ainsi avec quelques tours de bandes pour glacer le pied.

Notre seul mot fut « Vor quarts ! En avant ! » car il était midi et nous avions à descendre les trois grandes pentes de neige glacée et de glace pour arriver à la base du piz Roseg, sur le glacier de la Sella. Cette descente devait être non seulement longue, mais dangereuse ; car même si les pentes avaient été couvertes de neige, nous n'eussions pu les abréger par des glissades, car leurs inclinaisons sont beaucoup trop fortes.

C'est dans les circonstances comme celle-ci, c'est lorsque quelque difficulté se présente, qu'il faut reconnaître l'habilelé, le génie des guides de premier ordre.

Jusqu'à ce moment Schocher n'avait prononcé que les mots strictement indispensables pour demander à chacun de nous s'il souffrait ; dans son esprit le plan de descente était déjà fait et c'est pour vous l'expliquer, plutôt que pour vous raconter ma chute, que j'écris tout ce chapitre.

Nous étions donc au bas du dernier pic, mais tout en

Fig. io8. — Tout le versant sud du piz Roseg.

haut du piz Roseg cependant, c'est-à-dire à 3, 800 mètres d'altitude environ sur la crête, à la pointe supérieure gauche que l'on voit (fig. 108) sur la face sud de la montagne.

Voici quelles furent les dispositions stratégiques du sauvetage. Nous avions deux cordes de 80 pieds, que nous liâmes bout à bout, soit 5o mètres de corde.

M. Solvay s'attaclia à une extrémité; puis, i™5o plus loin, Schocher. Celui-ci taillait d'abord dans la glace deux cavités déclives énormes, l'une pour s'asseoir, l'autre pour y placer ses pieds. M. Solvay faisait de son côté et dans une importance moindre, de quoi se tenir

assis. Schocher tenait à la main tout un rouleau de la corde, environ 1 2 mètres au bout desquels je fus attaché.

Puis i™,5o de corde et la place de Barandun, encore i°^5o de corde et enfin à l'extrémité, Zippert.

Voici la manœuvre (fig. 109) qui fut répétée pendant toute la durée de la descente : Schocher étant solidement

Fig. 109. — Une partie des pentes de glace tcroquis).

carre dans ses cuvettes de glace, M. Solvay à côté de lui, Zippert taillait des marches, tenu par Barandun qui le suivait. La liaison entre Barandun et moi n'existait que pour le cas où les forces des guides fussent venues à les trahir; Schocher de sa poigne de fer aurait retenu toute la grappe humaine. La série des marches se faisait à côté de la place que

j'occupais normalement sous Schocher au bout de la corde ; il fallait en etfet que, lors du passage éventuel de quelque trace de neige, je ne détruisisse pas celleci en y glissant assis. La majeure partie du temps je pus me tenir sans trop d'effort en plantant mon piolet à côté de moi et crispant mes doigts dans le sol glacé.

Ainsi, Zippert taillait ses marches, suivi deBarandun, Schocher me lâchant de la corde; et cela continuait ainsi tant que la corde arrivât au bout des 1 2 mètres disponibles. Alors Zippert, Barandun et moi, nous nous assurions solidement à nos places pour permettre à Schocher et à M. Solvay de descendre jusqu'à la marche qui précédait celle qu'occupait Barandun. Là recommençait la taille des excavations par Schocher, puis de nouveau les marches que faisaient les guides Zippert et Barandun en se relayant parfois. Ce dernier travail fut excessivement pénible et long. Zippert de plus perdait continuellement de son sang malgré les bandages — et cela laissait tout le long de la montagne une trace d'aspect sinistre. A chaque arrêt pendant le travail de Schocher, Zippert appliquait son front dans les marches glacées pour raffermir sa belle énergie.

Toute la première pente et la deuxième se passèrent ainsi par cordées successives. Une partie de la troisième également; mais heureusement, en obliquant un peu, nous vîmes un plan de neige où faire une glissade, ce qui en quelques secondes nous gagna une heure de travail. Enfin, il est 5 heures, nous sommes au pied du piz Roseg; mais il y a encore tout le glacier de la Sella, horriblement crevassé, qu'il faudra suivre (fig. 1 12) pour arriver à la cabane Mortel.

Ici, il fallut délibérer. Comment porter un éclopé sur un terrain tellement irrégulier, que deux hommes ne pourraient marcher de front avec quelque régularité ou

quelque ensemble? Je proposai immédiatement de me placer dans le plaid que nous avions heureusement avec nous, de m'attacher par la ceinture et le pied valide, puis de me traîner ainsi sur le sol. Mes compagnons s'y refusèrent avec véhémence et préférèrent perdre quelque temps à essayer tous les moyens plus humains qui leur

Fig. iio. — Le transport sur le glacier de la Sella (croquis)

passèrent par la tête en combinant les pioletsavec les cordes. Mais il fallut se rendre à l'évidence et se résoudre à me tramer sur le sol. M. Solvay me prit une main pendant que de l'autre je me soulevais la tête pour éviter les irrégularités du sol. Dans cet équipage, Schocher et Zippert s'attelaient et nous trottions. Lorsqu'une crevasse un peu large se présentait, nous accélérions fortement le pas jusqu'à la course et je passais ainsi,

buttant plus ou moins faiblement sur l'autre bord, suivant la réussite de la manœuvre. Cela dura deux heures.

Dois-je vous dire que pendant plusieurs jours mon dos se demanda s'il était de la race caucasienne ou nègre.

Fi-. III. — Mortcl-Hutte'(S. A. C),

Enfin, l'obscurité arrive, il est 7 h. 1/2, il faut se résoudre à s'arrêter ; il devient impossible de me traîner ainsi avec quelque sécurité. Zippert et M. Solvay partent pour chercher du secours ; le premier compte prendre la civière de la cabane Mortel et revenir à nous. M. Solvay continuera vers Pontresina pour organiser dès le restaurant Roseg une caravane qui nous portera secours sans tarder.

Leur étape dans l'obscurité sur le glacier, sur la

moraine fut épouvantable, les bosses, les fosses ne se distinguaient plus les unes des autres ; ils allaient, butant, culbutant, haletant pour arriver enfin à la moraine où les matériaux instables, pierrailles et pierres de toutes dimensions, roulaient à mesure qu'ils avançaient, en leur écrasant les pieds. A la cabane Mortel, dix minutes de repos leur furent indispensables. Ils y trouvèrent heureusement deux lanternes munies de bouts de bougie, justement ce qu'il fallait à chacun d'eux pour s'éclairer.

Peu après leur départ, l'obscurité était devenue complète; il 'n'y avait pas de clair de lune et pas de nuages, Schocher planta son piolet dans la glace et y pendit sa lanterne allumée Bientôt Barandun sembla vouloir s'assoupir ; mais Schocher lui fit remarquer un peu rudement qu'il lui était interdit de dormir. Cela me frappa — et je me dis qu'effectivement l'activité organique étant beaucoup moindre pendant le sommeil que pendant la veille, si nous succombions au sommeil, nous courrions le risque d'être gelés, — car dès la disparition du soleil à l'horizon la température était descendue sous zéro.

Je me jurai que pour rien au monde je ne m'endormirais ; ce serment fut bien difficile à tenir. Notre brave Schocher lui-même succomba plusieurs fois au sommeil et je le réveillais en me battant bruyamment les épaules de mes bras à la façon des matelots. Il se levait alors, marquait le pas sur place et se rasseyait en grommelant. Barandun, lui, avait trop mal aux chevilles, ne pouvait se lever et claquait des dents,... ce que je ne tardai pas à imiter à mon grand dépit. Cela dura ainsi jusqu'à i heure du matin, lorsque le courageux Zippert nous eut rejoints, porteur de la civière, ayant fait quatre heures de marche, blessé au genou et à la main, et cela après s'être épuisé toute la journée à la taille des marches. Nous le vîmes

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arriver avec joie et poussâmes un violent hourrah de triomphe et d'attendrissement pour ce brave homme.

Les guides me ficellent sur la civière et me voilà maintenant porté par deux hommes surmenés, Schocher et Zippert, sur des pentes du glacier où ils n'ont plus la possibilité de tailler des degrés. Je n'osais bouger de peur

Fig. 112. — Le glacier de la Sella et les abords de la cabane Mortel.

de modifier l'équilibre du poids qu'ils portaient, mais lorsque nous longions des crevasses, je louchais affreusement pour les regarder quand même et je me demandais si je ne passais pas les instants vraiment difficiles de la journée. Subitement dans le lointain, sur le chemin de Mortelhûtte, apparaît une lumière, puis trois et quatre. Mes braves porteurs aussitôt avertis, déposent leur fardeau, et nous attendons pour plus de prudence.

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C'était la caravane de dix guides envoyée par M. Solvay.

Avec eux, six par six, — deux aux brancards, quatre aux côtés, — cela marcha vite, même à la moraine où nous glissâmes pourtant de plusieurs mètres, tous ensemble, debout comme un monolithe. Nous arrivons enfin à la cabane Mortel; il est 4 h. 1/2 du matin.

Nous y prenons deux heures de repos; puis les porteurs me transportent par l'Alp Ota tout le long du chemin de Mortelhûtte jusqu'au restaurant Roseg. Là, une voiture nous attendait depuis la veille. En route nous rencontrons M. Solvay et le docteur Gredig venus à notre rencontre ; ils sont vite rassurés à mon sujet en m'entendant de loin pousser un hourrah sonore. Tout va bien! A 1 1 heures, nous arrivons à Pontresina, après trente-cinq heures d'absence.

Le docteur, qui avait craint les suites de cette nuit passée immobile dans le froid glacial, proposait quelque potion réconfortante et calmante ; mais mon avis fut tout autre et ainsi que M. Solvay l'écrivait à cette époque à sa famille : « Nous venons de rentrer, il est 1 1 heures. Lefebure est en train d'avaler un énorme beefsteak et une demi-bouteille de Champagne » Puis je me laissai aller à un excellent sommeil de plomb pendant que Schocher — vous lisez bien ! — se rendait à la cabane de la Diavolezza pour faire pendant la nuit l'ascension du piz Bernina!!

En réalité, depuis la nuit du vendredi, sauf deux heures le samedi soir, nous n'avions plus dormi et nous étions au mardi midi.

Après cela, brrr ! je subis quelques séances de massage et revins à Bruxelles.

Quels enseignements tirer de ce petit accident qui, à quelques centimètres près, aurait dû être mortel pour nous trois. La présence — vraiment providentielle —

de ce seul petit bout de roche qui nous arrêta au bord de l'abîme, fit même dire à l'un de mes amis, cette boutade juste et amusante : « Pour rester logique, tu devrais être mort ! »

Analysons maintenant les événements. D'abord, le projet lui-même était un peu téméraire, car l'état de la glace était connu et il était tel, que le Roseg pouvait être déclaré presque impossible à faire; cela nous fut d'ailleurs confirmé par une caravane qui, voulant le lendemain aller voir le lieu de notre accident, jugea plus prudent de ne pas continuer l'ascension.

Les marches — taillées dans la neige glacée et la glace — auraient pu être parfois plus spacieuses; mais je dois avouer que nous montions avec un tel brio, un tel entrain que nos guides y allaient comme pour euxmêmes, d'autant plus qu'ils nous avaient vus l'année précédente à l'œuvre, — avec l'enthousiasme que je vous ai décrit au commencement de mes récits. J'aurais bien dû, puisque je me savais un novice commençant sa deuxième année, me modérer et rappeler les guides à la réalité. De plus, des marches bonnes à la montée, sont souvent insuffisantes pour la descente, car le talon, en jeu à son tour, est moins habile à l'équilibre que la pointe du pied.

Mais, toujours à cause de mon assurance, une seule faute fut commise, — dans l'ordre de la caravane : le guide le plus fort, Zippert, aurait dû se trouver derrière pour soutenir efficacement le premier choc. Pour cette même raison, et comme cela doit être, il avait fort correctement dirigé la caravane en montant; il conserva machinalement sa place dans le nouvel ordre de marche.

Pour éviter la chute elle-même, il existait une méthode qui se raconte souvent et s'exécute peu, je crois ; — elle

consiste à vouloir que tout guide ou voyageur voyant son prédécesseur tomber, doive se jeter résolument dans le vide sur l'autre versant, de façon à faire la balance. J'y ai toujours songé dans les situations opportunes ; mais aurais-je la présence d'esprit, le courage de le faire?

Barandun y a-t-il pensé ; n'a-t-il pas eu le temps de s'exécuter; cela restera, en raison de la rapidité des événements, un mystère tant pour Barandun que pour nous-même.

Pour le reste, tout l'accident — depuis l'effort désespéré que fit Zippert pour s'accrocher à la glace, jusqu'à son arrivée avec la civière, — ce ne fut qu'une suite ininterrompue de dévouements de la part de chacun. Barandun, les chevilles endolories, fit son travail courageusement dans la taille des marches ; mais plus tard, pour mon transport sur le glacier, il dut évidemment déclarer son incapacité.

Quant au merveilleux Martin Schocher, homme de fer et de volonté, il poursuivit impassible la suite de son plan, me soutenant à la montagne, me tirant sur le glacier — et me portant même pour sauter les crevasses trop larges pour être passées dans une impulsion, mais trop peu larges pour faire des manœuvres de corde.

S'il vous semble qu'en un seul point il y ait un mot qui ne soit pas un éloge pour ces braves gens dévoués et infatigables, c'est que je me suis bien mal fait comprendre ; corrigez obligeamment en leur faveur, toute autre impression que je vous aurais communiquée.

Qu'il ne vous reste donc de tout ceci que la connaissance des règles que l'on doit suivre — dans le cas où nous nous trouvions — et la certitude que dans

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les difficultés, les accidents, ces guides d'élite vous tireront d'affaire avec le maximum d'énergie et de dévouement.

11 serait banal de parler de M. Solvay qui me couva des yeux pendant toute cette journée, comme si j'étais un objet fragile.

Depuis que je me suis déclaré si satisfait de la définition qu'a donnée Durier de l'alpiniste, définition qui rapproche et ceux qui cultivent les hauts sommets et ceux qui aiment le pittoresque des vallées alpestres, je dois constater que je n'ai plus parlé, pour ce qui nous concerne, que de difficultés d'ascension et d'accidents. Je crains qu'il ne vous semble que j'aie voulu faire une aimable concession aux modestes touristes en les enrôlant dans le corps des alpinistes. Détrompez-vous, cette réunion est déjà accomplie dans le club austro-allemand (Deutscher und Œsterreichischer Alpejivereifi) qui groupe en une seule et puissante société les amateurs alpestres de toutes catégories.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que l'intensité des sensations que donne l'alpinisme émousse en rien la satisfaction, la joie que donne tout ce qui parle plus modestement de la montagne, de ses alpages, de ses

igô

habitants et de l'histoire de ceux-ci. L'alpiniste des hauts sommets peut, comme chacun, trouver dans, les villages, dans les vallées, des sujets intéressants, attrayants, qui occupent et qui charment.

Il est d'ailleurs banal de dire que tout ce qui donne lieu à trouvaille, à recherche personnelle, à démonstra-

Fig. iiô. — Le joli village de Saas-Fee (ait. 1,798 mètres).

tion, procure plaisir et distraction ; cela est vrai dans la campagne suisse, comme partout. Il y a là mille choses à voir, à scruter, tant dans la nature que dans les mœurs, coutumes et légendes des habitants.

Tout d'abord me revient à l'esprit la belle vallée de Saas, aux braves, rudes et industrieux habitants. J'avais compris en voyant ces admirables pâturages, même ces champs de blé à 1,798 mètres d'altitude, quels efforts surhumains ont dû faire les habitants du joli village de

Saas-Fee pour obtenir ce résultat et j'en avais conclu de suite que maintes légendes devaient exister parmi eux, d'autant plus que leur religiosité excessive et sincère était comme l'indice de luttes incessantes et séculaires contre les forces de la nature.

Je me suis fait raconter quelques-unes de ces légendes ; mais la plupart

étaient purement ■■CLJHK«P*A.Xi'^'*"i " chimériques, du domaine de la superstition, et aucune trace matérielle ne restait de ces événements. Je ne citerai dans cet ordre de récits que la légende du Zelibock. Un bouc diabolique, dès que la nuit s'approchait, précipitait dans le torrent de la

Fee-Kinn tous Fig. 114. —La chapelle de lescalier à Saas.

ceux qui s'aventuraient sur le

chemin de la chapelle de l'Escalier, entre Saas-Fee et Saas-im-Grund. Un jour enfin, vers l'année lySo, un courageux jeune homme de Fee se sacrifia, surprit le bouc dans un ravin que l'on m'a montré, le prit sur ses épaules et, sans s'arrêter de prier ni de courir, descendit vers im-Grund, où il le précipita dans la Saaser-Visp qui descend du monte Moro.

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Pure légende : rien à prouver ni à improuver.

On me raconta aussi qu'à Almagell (1,679 mètres),

jadis, une avalanche descendue duTrifthorn avait détruit

l'ancien village avec l'église et que seule delà catastrophe

la cloche, soulevée par la pression de l'air déplacé, avait

été déposéeintacte à 200 mètres delà. C'était cette cloche même qui tintait en ce moment au clocher d' Almagell, dans le fond de la vallée.

C'est à Almagell, au dire des traditions locales,qu'Annibal et son armée commencèrent le célèbre passage des Alpes, par le col d'Antrona.

En cela les traditions ne sont pas d'accord avec la plupart des historiographes anciens et modernes qui disent que ce fut par le petit Saint-Bernard qu'Annibal passa. Mais vous excuserez les habitants de Saas, j'en suis certain, lorsque je vous aurai dit que d'autres historiens — et des plus éminents — se demandent si les Carthaginois passèrent par le mont Viso, par le grand Saint-Bernard, le mont Genèvre, le mont Cenis ou le Simplon. Et dire

Le torrent de la Fee-Kinn.

qu'il s'agit des temps dits historiques et d'un des faits les plus éclatants de l'histoire militaire de Rome!

Or donc, Aloïs Supersaxo, sur ma demande, me montra des hauteurs de Saas-Fee le formidable amoncellement de rochers qui couvre le sol au fond de la vallée, au-dessus et jusqu'à la limite du village actuel ; il me confirma la légende de la catastrophe et de la cloche en me disant, ce qui surexcita ma curiosité, que la vieille cloche portait des inscriptions que personne, pas même les curés de la vallée, n'avait pu déchiffrer jusqu'ici, tant elles étaient anciennes et barbares.

Dès lors, jen'y tins plus ; je voulus connaître l'exactitude de cette légende puisqu'une preuve en existait. Je

descendis à Almagell et je vis qu'à l'endroit de l'éboulement croissaient, parmi les quartiers de rochers, des pins énormes dont je pus évaluer l'âge à plus de quatre cents ans. Or, l'église actuelle ne date que de i656; la catastrophe avait donc dû se produire avant cette époque et la cloche devait dater au moins du XIV^ siècle. Ce

Fie;. ii6. — La cascade d'Almagell,

fut donc avec une certaine émotion que je grimpai, accompagné d'Aloïs, les barres qui conduisent au sommet du clocher.

A inspection immédiate, je vis que ce n'était qu'une cloche à figurines et inscriptions gothiques, et même daté de iSiy. J'avais une désillusion quant à la trouvaille archéologique : le cataclysme et la cloche n'étaient pas contemporains ; mais j'étais dédommagé en ce que j'avais réussi à controuver la réalité du récit.

Si le souvenir d'une catastrophe ayant anéanti le village est resté dans les traditions populaires, et cela n'a rien d'étonnant puisque ce chaos de rochers si proche doit le leur appeler, cette catastrophe s'est passée au moins quatre cents ans (âge des alviés) avant notre époque ; la cloche n'en est donc pas contemporaine.

Je fis une copie exacte de l'inscription qui est à l'invocation de sainte Barbe, patronne également de l'église actuelle, ce qui intéressa et charma vivement le curé

'Almagell.

Les caractères, que vous auriez lus aussi bien que moi, en tenant compte des imperfections de la fonte,

essemblent assez bien à la réduction que vous voyez

i-dessous.

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Quant aux naïves et rustiques figurines, l'une d'elles est devenue depuis lors l'emblème (fig. 1 18) de la « Congregatio Mariana de Saas » qui groupe fraternellement les diverses communes de la vallée de Saas — pourtant bien éloignées les unes des autres, surtout pendant les longs mois d'hiver, lorsque les chemins sont rudes, presque impraticables.

En examinant cette naive manifestation de l'art gothi-

que suisse, au regard de la date de iSiy, je retrouvai cette impression générale que j'eus en parcourant certaines parties du Musée natio7ial suisse de Zurich, si merveilleusement classé : il me semblait qLie l'art suisse de toutes les époques avait apparu avec un retard constant, qui était comme la mesure de la difficulté de diffusion des idées extérieures, vers ces régions défendues par les âpres et grandioses obstacles de la Montagne.

Chacun pourrait, n'est-ce pas, en toutes localités suisses, se créer semblable divertissement.

Dans l'ordre des choses naturelles, à Saas-Fee encore, où, comme je le disais plus haut, les habitants ont dû lutter pied à pied, pendant des siècles, contre les éléments, il restait chez les vieillards (A. Supersaxo, né en 1807) le souvenir d'un phénomène à la fois géologique et botanique assez intéressant.

Le glacier de Saas, vers 1820, se mit à avancer d'une façon intempestive, entoura la Gletscher-Alpe et descendit vers des forêts séculaires de mélèzes et d'alviés (pins d'arolle) qui le séparaient de Saas-Fee.

A mesure de l'avancement, les habitants — A. Supersaxo fut du nombre — durent abattre ces pins dont il reste encore actuellement, à la limite de la moraine, des spécimens imposants, admirables, dont je vous montre ici l'un d'eux. Ce colosse — qui vit à i ,800 mètres d'altitude! — mesure 5"", 65 de circonférence, soit i'",8o de diamètre et j'ai pu constater par des sections faites dans quelques-uns de ses congénères, abattus pour faire des

i ig. 118. — Figurine de

la cloche d'Almugell

Stalles à la nouvelle église, que son âge doit être évalué de sept cents à mille ans. Ce compte est bien facile à établir par les couches ligneuses successives et il a été fait pour les spécimens envoyés par la commune de Saas-Fee à la dernière exposition de Genève.

Le glacier cessa d'avancer dès 1840; actuellement il s'est retiré d'un kilomètre et, ce qui est intéressant, c'est

que, sur la moraine qui est restée à la limite de l'avancement extrême du glacier, repousse déjà, par semis spontanés, toute une petite forêt minuscule dont les alviés encore clairsemés ont de I à 5 mètres de hauteur. Et il faut bien remarquer que pendant mille ans le glacier n'avait pas été menaçant pour Saas-Fee, puisque la forêt comprenait des spécimens de cet âge. Si le glacier, malgré ses nouvelles menaces d'avancement (iqoS), épargne pendant quelques années encore la moraine et sa vigoureuse végétation, il semblera, de Saas-Fee, descendre dans la forêt. Ce prestigieux spectacle, qui rappelle celui que

Fig. 119. — Un mélèze millénaire.

donne le glacier des Bcssons, vu du chalet du Lac près Cliamounix, ajoutera encore à la grâce farouche de l'amphithéâtre qui entoure Saas-Fee.

Voilà donc, en une vie d'homme, un phénomène géologique progressif et régressif; la disparition d'une forêt séculaire, des années de stérilité du sol à l'endroit du

i ig. 120. — L'ancienne moraine du glacier de Saas.

glacier et des moraines, et enfin la naissance d'une nouvelle forêt.

Gela secoue un peu, par sa rapidité, l'opinion que l'on a en général sur la durée des phénomènes géologiques ; mais il est vrai qu'il s'agit d'un glacier.

Ce qui frappe surtout, c'est la disparition de toute cette belle végétation et la force avec laquelle elle reprend ses droits à l'altitude pourtant extrême de i ,800 mètres.

Ne quittons pas encore le Valais, région si pittoresque, qui doit certainement la perdurance de maintes anciennes coutumes à son enserrement entre les montagnes. Qu'est-ce, en effet, que le Valais? Rien qu'une vallée en somme, celle du Rhône, qui prend naissance dans les

glaciers proches de la Furka, s'étend sur I20 kilomètres entre des monts qui à l'ouest sont taillés à pic et à l'est laissent déboucher quelques étroites et jolies vallées, comme celles d'Hérens, d'Anniviers, de Saint-Nicolas,

de Saas, qui,

elles-mêmes sans issues, finissent dans les neiges éternelles.

Une seule route carrossable, celle de Martigny vers Chamounix, reliait le Valais aux régions voisines. Quant à l'issue vers le lac de Genève, aisée pourtant, elle se resserre à tel point, qu'à Saint-Maurice les roches se touchant presque, la vallée se fermait jadis, dit-on, par une porte de fer. Quelle image plus parlante de la situation farouche dans laquelle le Valais s'est trouvé si longtemps maintenu !

l'ig. 121. — Château et N.-D. de Valère (Sion>

Si l'on s'en rapporte aux récits, sans doute exagérés et pessimistes, des voyageurs anciens, on se représente les habitants du Valais en proie à une misère physiologique spéciale — dominée par le crétinisme et le goitre, — qui fut longtemps attribuée à l'usage d'eaux calcareuses ou saumâtres. L'on sait maintenant que ces dégénérescences sont dues à l'emploi d'eaux contaminées par le lavage des prés

et des alpages su- ^hhh|b .?^

périeurs, et encore à l'habitat insalubre, à la nourriture insuffisante et aux unions matrimoniales répétées entre groupements locaux.

Il est certain que les premiers visiteurs du Valais durent être frappés par la hideur de ces phénomènes morbides, qui se montraient plus fréquents que de raison parce que,

ainsi qu'il en est pour les malheureux qui existent encore aujourd'hui, ceux-ci restaient, rôdant au village, lorsque toute la population robuste et valide travaillait aux mayens et à l'alpage.

Cet état de choses s'est totalement transformé par la

Fig. 122. — Entrée du château de Touibillon (Sion).

surveillance et les efforts des services fédéraux et cantonaux de l'hygiène et de la médecine, par la prospérité relative qui règne et par la facilité plus grande avec laquelle le Valaisan s'expatrie et forme souche hors de son milieu habituel.

En 1897, sur une population de 104,000 habitants, il n'y avait que treize jeunes Valaisans non admis à l'école pour cause de crétinisme. Soyons donc justes et ne parlons plus des crétins du Valais.

Un autre critérium du bon état sanitaire du canton réside dans ce fait que les exemptions du service militaire n'excèdent pas 3 p. c. des inscrits.

En somme, il y a peu de temps que les fonds du Valais s'émancipent à l'idée moderne; mais, que la science du folklore fasse diligence, si elle veut recueillir de visu et auditii le génie des coutumes valaisanes, car la courageuse région avance à pas de géant et bientôt auront disparu le pittoresque et des mœurs et des costumes.

Cette pensée nous fit écrire l'an dernier à un journal ami, la relation d'une coutume bien étrange qui se pratique dans quelques coins du Valais et que nous vîmes dans le val d'Hérens, au-dessus d'Arolla. Il s'agissait d'un combat de vaches. Chacun devrait, semble-t-il, — en y ajoutant les réflexions que lui suggèrent sa profession, sa culture, son tempérament, — enregistrer ces curieux vestiges du passé.

Voici comment, mon compagnon et moi, avons, en collaboration, communique nos impressions sous une forme à la fois socio-philosophique et pittoresque.

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