COMBAT DE VACHES
Un classement social : A chacun selon sa force.
Arolla, le i5 juillet igoS.
Evolène! Arolla! deux localités du val d'Hérens dont les noms évoquent, par leur consonance même, toute la fraîcheur des hauts alpages suisses et tout le pittoresque de la vie des populations des hauteurs ! Elles se trouvent dans ces régions du Valais, de la Suisse welche, qui dévalent du sud vers la vallée du Rhône. Là se conservent encore intacts les anciens costumes, se parle un patois italianisant de sonorité curieuse, et il y perdure surtout
des coutumes, qui nous reportent à des temps d'une primitivité intéressante et qui peuvent nous servir pour l'intelligence des origines de nos propres coutumes, même les plus nouvelles.
■Le Mont CoUon ,0,014 mctres ^'^ d'AroUa.
La seule industrie de la vallée consiste dans la reproduction d'une race de vaches, non pure, il est vrai, si l'on veut n'en juger que par la diversité des robes, mais qui possède des qualités inestimables que le climat et la nourriture lui ont acquises.
Ces bêtes sont à coup sûr robustes, résistantes, cou-
Fig. 124. — Le troupeau particulier du mayen Praz-Mousse.
rageuses et, qualité précieuse que les races les plus pures, aux robes les plus uniformes ne peuvent leur disputer, elles donnent un lait, non point le plus abondant en- volume, mais le plus riche en matière caséeuse totale. En faut-il plus pour comprendre combien jalousement les habitants du val d'Hérens cherchent à conserver le type ancestral de leurs vaches?
Cette race est recherchée par les Iiabitants des can-
tons voisins, ceux du val d'Aoste et par ceux des régions françaises les plus proches.
Une des coutumes les plus curieuses, et presque spéciale au val d'Hérens, est certainement ce combat de vaches qui nous a suggéré quelques réflexions que nous voudrions communiquer à vos lecteurs.
Le i3 juillet devait avoir lieu, cette année, au dessus d'Arolla, la première réunion des troupeaux sur les hauts pâturages ou alpages de la vallée. Jusqu'à cette
Fig. 125. -:- Les chalets"de l'alpage de Praz-Graz.
date, les troupeaux pâturaient, menés par leurs propriétaires respectifs, dans les prés banaux et les pâturages privés de la vallée; maintenant il fallait réunir ces divers troupeaux sous la conduite d'un pâtre unique et de ses aides, afin d'exploiter méthodiquement les prés, les alpages des versants supérieurs de la montagne, au
delà de 2,000 mètres d'altitude, jusque 2,5oo mètres. Là, loin des hameaux et des villages, aux Praz-Graz inférieur (fig. i25) et supérieur successivement, en vertu d'une entente en consortium, il sera procédé, pendant deux mois environ, à l'exploitation en commun du troupeau : conduite des vaches, leur traite et la fabrica-
Fig. 120. — Le troupeau i.iui j...,,,
tion du fromage. La saison finie, il est fait une répartition des produits, suivant des règles complexes et très intéressantes que nous n'exposerons pas, car elles nous importent moins en ce moment, malgré leur portée générale, que ce combat de vaches dont nous allons essayer de définir le caractère pittoresque, en même temps que l'interprétation philosophique.
En réalité, il s'agit de l'élection d'une reine pour la conduite générale du troupeau, et non d'un simple spec-
tacle que se donneraient les villageois d'Evolène, des Haudères ou d'Arolla. Ceux-ci, de temps immémorial, ont su conserver à leur bétail une certaine indépendance d'allure: d'où il est résulté des habitudes et, partant, une certaine organisation bovine, qui participe à la fois des lois de nature et du principe d'association : c'est ce qui en fait l'intérêt.
Cette première rencontre de tous les troupeaux particuliers devant reformer le troupeau général après l'hiver et les longs mois de séparation, est extrêmement intéressante. Chaque troupeau particulier a sa vache directrice, sa reine, si l'on veut. C'est elle, — avec sa grosse cloche de fer, sa « chonaille », pendue à son large collier de cuir, — qui dirige les autres, et celles-ci se fient à elle, se laissent conduire; ce sont les débonnaires, c'est la masse, ce sont les inférieures. Chaque reine domine parce qu'elle est la plus forte : naïve ou bien naturelle présomption de capacité à diriger un troupeau, premier échelon vers les capacités productives sociales.
C'est elle qui, lorsqu'on s'approche d'un troupeau, s'avance vers l'intrus d'un air menaçant, comme pour lui barrer le passage ; à moins qu'elle ne prévienne « son peuple » par un mugissement — un « bramô », comme l'on dit aux Haudères.
C'est encore elle qui, à grands coups de frontal, avec ou sans l'aide de ses sujettes dévouées, réclame obéissance à toute nouvelle venue ou à toute étrangère au troupeau.
Tout cela montre que les reines ne luttent pas pour la maîtrise ou la royauté, exclusivement par « intérêt personnel » ou pour avoir « le meilleur de V alpage », la jouissance des plantes de choix. Non, car si elles sont les plus fortes, elles ne sont pas nécessairement les plus agiles et bien souvent, au contraire, leur robustesse est
acquise au détriment de leur agilité et elles ne sont plus aptes à arriver les premières sur l'alpage.
Chez les propriétaires, d'ailleurs aussi, il y a plus d'amour-propre que d'intérêt personnel à posséder la reine des vaches, puisque c'est plutôt — et le plus souvent — au détriment de la productivité de leur troupeau qu'ils forment leurs vaches de combat ; en effet, ils ne leur laissent pas produire de veau, afin qu'elles ne s'épuisent pas dans le travail de la lactation.
Tels notables du val d' Arolla, qui avaient pu conserver pendant plus de quinze années consécutives le dispendieux honneur de posséder la « reine des vaches », perdaient précisément ce privilège — avec la plus philosophique bonne grâce d'ailleurs — lorsque nous assistâmes à cette joute annuelle pour la domination de l'alpage de Praz-Graz.
La conscience de leur situation privilégiée, le sentiment de fierté qui en résulte, se révèlent intensément chez les reines, lors de la réunion de tous les troupeaux. Chaque reine particulière voudrait prendre la tête, diriger le troupeau général ; de là des antagonismes, de là des luttes qui, si l'on n'y mettait bon ordre, se perpétueraient pendant une partie de la saison, au grand dam des conducteurs du troupeau. La solution qui prévaut dans le val d'Hérens, c'est la lutte immédiate, une fois pour toutes. Il y a un jour de bataille, et c'est le premier jour : les vaches qui ont l'ambition d'atteindre à un poste social supérieur n'ont qu'à le prendre, sinon à se résigner à le laisser prendre par une plus capable. Et, nous l'avons dit, la capacité, ici, c'est la force.
Dès le matin, par les longs, étroits, escarpés et sinueux sentiers de la montagne, les troupeaux des différentes étables se sont acheminés lentement, excités paç les cris des bouviers de tous âges et par les coups caressants,
plutôt que violents, de larges lanières de cuir, fouets à manche court terminés par quelques anneaux d'acier qui strigillent belliqueusement. Les villageois, les villageoises, en pittoresques costumes, suivent; car c'est un jour de fête et chacun s'en vient devisant, qui tricotant.
Fig. 127. — Chacun s'en vient devisant, qui tricotant...
qui traînant par la main les mioches costumés qui s'intéressent déjà au sort de la journée.
Chaque propriétaire d'un troupeau conduit ses bêtes à un endroit différent, proche de l'emplacement choisi pour la lutte.
Ici, au Praz-Graz, c'est un pré spacieux, où coule un ruisselet, l'herbe est ténue et constellée des merveilleuses petites fleurs alpestres ; quelques collines gazonnées qui l'entourent, des blocs de rochers épars çà et là.
en font, à 2,200 mètres d'altitude, une arène d'un caractère à la fois sauvage et riant.
Les villageois' s'y installent par groupes et bientôt arrivent aussi les touristes des hôtels d'Arolla.
Chaque troupeau, dès son arrivée, se met à paître avec placidité ; le propriétaire avec sa famille le surveil-
Fig. 12». — Le Traz-Graz inférieur d'Arolla
lant attentivement. Cette surveillance est nécessaire, sinon ce serait une mêlée anticipée, ce serait le désordre, le gâchis dans la lutte : celle-ci a duré trois heures rien que pour mettre en présence les différentes reines et les nouvelles venues sur l'alpage. Après cela devait avoir lieu la mêlée générale décisive, pour régler toutes les petites compétitions particulières ; mais nous n'avons pu demeurer pour y assister.
Fig. 129. — Jeunes notables des Hauderes assistant au combat de vaches du Praz-Graz.