‹ Mes étapes d'Alpinisme;Chapitre 4 sur 5 · JI · texte numérisé non relu

JI

La valeur approximative de chaque reine de troupeau particulier est connue d'avance, et les « maîtres des cérémonies », après avoir visité toutes les combattantes pour leur émousser légèrement les cornes, commencent par amener les plus faibles en face l'une de l'autre.

Les deux bêtes mises en présence se transforment alors instantanément : venues placidement, l'œil rond,

Fig. i3o. — Les combattantes aux prises.

tenues au collier par leurs maîtres, elles quittent aussitôt leur aspect débonnaire, l'œil se tourne légèrement et découvre le blanc; l'encolure, toute la face presque se couvre de profondes rides ; l'animal pousse de sourds grognements qui se changent bientôt en un « rugissement » que nous ne croyions pas une vache capable de pousser. Elles se mettent côte à côte, parallèlement,

ibuillent le sol de leurs cornes, se jettent — en creusant la terre de leurs pattes de devant — des mottes de ga^on de part et d'autre du corps ; puis, tout à coup, foncent violemment front contre front, les muscles se tendent, les pattes de derrière s'arcboutent, les cornes s'emmêlent, se séparent parfois pour un court instant; puis les fronts se rejoignent dans un nouveau choc qui résonne sourdement.

Les combattantes reculent à tour de rôle ; mais dans une poussée plus violente l'une d'elles reconnaît la supériorité de son antagoniste, elle abandonne alors brusquement la lutte, se retourne, fait quelques pas précipitamment, et généralement pousse vers l'espace immense un « meuglement » plaintif.

La vache triomphante est restée immobile, à peine a-t-elle redressé la tête, son œil est redevenu indifférent, paisible ; son col a repris le doux chatoiement coutumier au pelage sain et luisant de ces vigoureuses races montagnardes.

Pendant ce temps, les autres reines qui se tiennent dans le voisinage, poussent — ce qui nous a le plus frappé — d'une façon continue et sourde, ce mugissement particulier aux combattantes : on sent que quelque chose d'important se passe, qu'elles savent que se décide la suprême direction du char social bovin.

Dans les querelles humaines et dans la plupart des luttes corps à corps chez les autres espèces animales, l'aspect des combats n'est pas le même; ils débutent par des gesticulations, par des menaces de la voix, par des expressions de physionomie menaçantes, comme chez le chien, et ils se terminent par des manifestations dans lesquelles les antagonistes se montrent ou fiers ou penauds.

Rien de semblable ne se voit chez les vaches combat-

tantes, lorsqu'on les amène dans les champs clos ou bien après la lutte : les prémisses sont empreintes de la plus totale impassibilité et l'issue du combat est acceptée avec la plus immédiate placidité. En somme, pour elles, cette lutte est comme une organisation admise; on désire, on veut lutter, car il faut lutter pour se classer. Et après la bataille, on accepte le classement avec une sérénité vraie qui frappe le spectateur.

Ce calme, cette philosophie, n'est-ce pas, en germe, ce que nous constatons dans les spectacles pacifiques de classement qui se passent en nos formes les plus élevées d'organisation? N'est-ce pas, au fond, ce qui se passe lors du dépôt des bulletins de vote? Et la volonté de lutter, n'est-ce pas aussi l'essence de l'obligation de voter? Et ne faut-il pas surtout remarquer, avec un tribut d'admiration, que les vaches qui se savent fortes et se croient aptes à dominer, considèrent comme un devoir social d'occuper le rang correspondant à leurs capacités et d'assumer ainsi les charges qui en résultent ? Elles se doivent à la chose publique.

Une fois par an se font les élections parmi les vaches de la montagne, qu'elles viennent des Haudères, de la Gouille, de Montaz, de Satarma ou de Praz-Mousse ; une fois par an on revise le droit à la domination du troupeau, car la vache la plus capable d'une année ne sera pas nécessairement la plus capable l'année suivante. N'y a-t-il pas là, en germe, l'image de ce que nous recherchons dans notre organisation sociale? N'est-ce pas ce que nous espérons à chaque fois réaliser dans nos élections ? Toutefois les bases de la valeur, qui sont si complexes dans notre état social, ne laissent plus transparaître aussi clairement le but et les moyens, que lorsqu'il s'agit, comme ici, de la seule force physique brutale.

Mais notre force à nous, en principe, c'est celle qui nous permet d'aider à constituer le bien-être de tous ; c'est par notre capacité, par notre force à produire ce bien-être, que nous valons pour la société — et que nous sommes censés avoir agi.

Chez les collectivités animales les plus élevées, comme les abeilles, les fourmis, — pas plus d'ailleurs que chez les animaux totalement domestiqués, — on ne peut saisir sur le vif, aussi bien que chez les vaches d'Arolla, ce germe, ce point de départ d'un important rouage de notre civilisation, à savoir : la périodicité systématique de l'élection des chefs, sans animosités individuelles préalables et avec acceptation pacifique des titres acquis.

Il semble que tout ceci doive donc être considéré comme dérivant essentiellement et directement de l'être animal, et non comme une conception humaine; mais si le phénomène peut s'observer aussi nettement que nous croyons l'avoir entrevu, c'est grâce à cette séparation et à ce rapprochement annuels, comme aussi à cette grande liberté individuelle laissée à la race bovine par les habitants du val d'Hérens; cette liberté combat efficacement les effets de la domestication et permet l'éclosion spontanée d'une loi d'organisation naturelle.

L'homme donc, dans notre régime social actuel, là encore, n'a — intégralement — rien inventé par luimême et, selon nous, il doit certainement à l'animal quelque chose comme précurseur : c'est ce que prouve la vache d'Arolla.

Nous avons signé : Ernest Solvay et Charles Lefebure.

Dans l'Engadine, la riche et aristocratique Engadine, tous les travaux cliampêtres sont faits par les populations italiennes de la Valteline ; c'est vous dire que les travailleurs ont en cette région les silhouettes (fig. i3i) les plus intéressantes.

Le long passé de richesse des Engadinais se reconnaît à leurs habitations : les façades étaient adis décorées à

Fig. lôi. — Un berger bergamasque àPontrcsina.

profusion et sous les badigeons vous pouvez 'encore retrouver, gravés en intailles, de très curieux motifs d'ornementation et des devises qui ne manquent ni d'intérêt ni d'une certaine philosophie.

Ces devises sont généralement écrites en ladin, langage pittoresque qui est un italien à consonance tudesque comme son nom l'indique de lui-même. Voici une de

ces devises que j'ai transcrite et qui se trouve à Pontresina, non loin de la vieille église Santa-Maria de Carlihof :

Schbûtaer l'gmùond é sieu custum Schbûtaer dais christians ûngw Et eir Schbûtaer semper se sues Schbûtaer l'schbûtamaint istes Dais priés eis dretta ûsaunza Chi spettan l'aeterna straunza.

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