‹ Mes études et mes souvenirsChapitre 12 sur 21 · Mémoires, deuxième série, page · texte numérisé non relu

Mémoires, deuxième série, page

tain passé, et qu'on s'explique en songeant à certaines légendes de famille. Celle-ci, par exemple. Ce fut un ancêtre du meurtrier de Gustave III, un autre Ribbing, qui se leva en 1Ô26 contre le tyran Christiern lequel avait fait égorger ses deux enfants ; l'un avait douze ans, l'autre trois ans. Le bourreau venait de trancher la tète à l'aîné et s'emparait du second pour l'exécuter à son tour, lorsque le pauvre petit lui dit de sa douce voix : « Oh ! je t'en prie, ne salis pas ma collerette comme tu viens de faire à mon frère Axel, car maman me gronderait.)» Le bourreau avait deux enfants, juste du même âge que celui-là ; ému à ces paroles, il jeta son épée et se sauva tout éperdu. Christiern envoya à sa poursuite des soldats qui le tuèrent.

Longtemps portés au dedans de lui, les personnages de Dumas exerçaient ensuite du dehors une sorte d'action réflexe sur lui-même. Il vivait leur vie, endossait leurs mœurs et leurs allures, se mettait à leur ressembler : sybarite avec Aramis, batailleur avec d'Artagnan, héroïque et monumental avec Porthos ; nabab, cela va sans dire, avec Monte-Cristo, dont il dépensait comme siens et monnaie courante les fantastiques millions.

Un après-midi, son fils le voyant soucieux, mécontent, battu de l'oiseau:

— Qu'est-ce qui t'arrive? lui demande Alexandre; es-tu malade?

— Non.

— Eh bien, alors, quoi?

— J'ai du chagrin.

— Quel chagrin?

— Ce matin j'ai tué Porthos : pauvre Porthos ! ce que j'ai eu de peine à m'y résoudre! Il fallait finir, et quand je l'ai vu s'affaisser sous les décombres en s'écriant: « C'est trop lourd, trop lourd pour mei! » je te jure que j'en ai pleuré.

Et, pelotonné dans sa robe de chambre, il essuyait une larme du bout de sa manche.

Si vis me flere...

N'est-ce pas tout bonnement le vers d'Horace? Ces Mousquetaires ont bien la fibre humaine. Ce qui perce et nous cligne de l'œil là au fond, c'est le génie de la gaieté française, vivace et remuant comme dans Gil Blas, et si jeune encore, qu'il semblerait que l'encre dont c'est écrit n'ait pas eu le temps de sécher. Les Mousquetaires resteront ; c'est à côté du roman de Lesage, pas trop loin de Don Quichotte, que la postérité les placera.

Une autre foisr Dumas cherchant un de ces sujets à perspectives incommensurables et d'où peuvent sortir des infinités de volumes:

— Fais l'Histoire du Monde, lui dit son fils.

— J'y ai bien songé, mais je recule.

— Ta raison?

— Il n'y a que deux manières de s'y prendre: s'en tenir à la tradition biblique, qui ne date guère

que de six à sept raille ans, ce serait un peu court, et s'en référer à Ja science, ce serait trop long.

La science, il en divaguait à ce point de vouloir renseigner son ami Geoffroy Saint-Hilaire sur des questions d'histoire naturelle. Il eut même celte chance|invraisemblable de faire avec l'illustre savant un pari qu'il gagna. C'était à propos d'une anatomie plus ou moins fantaisiste de la baleine; Dumas affirmait, imperturbable dans son hypothèse, et Geoffroy Saint-Hilaire, également imperturbable, souriait. — Le croira-t-on? il se trouva que les textes de la loi consultés, le poète eut gain de cause.

Dumas avait parié une discrétion contre une gazelle du'Jardin des Plantes. Il eut sa gazelle et sa ménagerie de Monte-Cristo s'enrichit d'autant.

isaac Laquedeni. — Ce que, dans ]a pensée de fauteur, devait être ce roman, épopée resiée à l'état de fragment.

Le sujet de ses rêves, il finit pourtant par le trouver : ce fut Isaac Laqucdem. Interrompu soudainement par la censure du second Empire, il ne nous en reste que deux volumes, un prologue, et quel prologue !

G'estencore l'éternelle histoire duJuif Errant, niais historiquement traitée et sans aucune espèce de symbolisme; rien de l'Ahasvérus d'Edgar Quinet, où les cathédrales discutent à leurs moments perdus sur l'immutabilité du dogme; point de mythe. Le roman s'ouvre par une de ces kermesses de l'humanité que Dumas excellait à peindre. Impétueux et large d'ailes, il allait ainsi, dans des pays et des temps désappris, chercher de nouvelles impressions

de voyages qu'il écrivait, non point en mots sonores, pittoresques et chromatiques, non point en savant et vocabuliste, mais d'un style entraîné, puissant, naturel, qui n'exclut pas les mots et prend toutes ses aises.

Nous sommes dans la matinée du Jeudi-Saint de l'année 1419.

Il est d'usage que ce jour-là, le Pape lave les pieds à treize pèlerins ; douze sont déjà sur leurs sièges en attendant, le treizième est vacant, un voyageur entre et s'y assied. La cérémonie commence ; à mesure que le Pape en a fini avec un pèlerin, il passe à un autre, se rapprochant du voyageur dont la pâleur augmente et dont tout le corps tressaille de mouvements convulsifs ; enfin, au moment où le Pape arrive à lui, le voyageur se précipite à ses genoux en s'écriant :

« — 0 saint, trois fois saint, je ne suis pas digne que vous me touchiez. »

Paul II recule presque effrayé, interroge l'inconnu, qui saisit à deux mains le bas de la robe du Saint- Père et demande d'être entendu par lui en confession. La scène qui suit est d'une grandeur incontestable.

« — Mon fils, dit Paul II d'une voix pleine de douceur et de sérénité, je vous ai promis le secours de mon intercession près du Seigneur et je vous l'apporte... Maintenant, dites-moi qui vous êtes, d'où vous venez, ce que vous demandez ?

>, __ Ce que je veux? Oh! je le sens bien, je veux la chose impossible : mon pardon !... D'où je viens? Puis-je vous le dire, depuis le temps que j'erre d'un bout du monde à l'autre... Je viens du Nord, je viens du Midi, je viens de l'Orient, je viens du Couchant, je viens de partout !.. . Qui je suis?...

» 11 hésita un instant, comme si un combat terrible se livrait en lui ; puis, avec un geste et un accent désespérés :

» — Regardez ! dit-il .

» Et, relevant de ses deux mains sa longue chevelure noire, il découvrit son front et fit luire aux yeux épouvantés du Souverain pontife ce signe de flamme que l'Ange de la colère céleste imprime au front des maudits. Puis, faisant un pas vers lui pour rentrer dans le cercle de lumière hors duquel il s'était réfugié :

» — Et maintenant, dit-il, me reconnaissez-vous?

» — Oh! s'écria Paul II, étendant malgré lui le doigt vers le signe fatal, es-tu donc Caïn ?

— Plût à Dieu que je fusse ou que j'eusse été Gain ! Caïn n'était pas immortel ; il fut tué par son neveu Lamech. Bienheureux ceux qui peuvent mourir !

» — Tune peux donc pas mourir, toi? demanda le Pape en reculant involontairement.

— Non, pour mon malheur! non, pour mon désespoir! non, pour ma damnation! C'est mon sup-

plice, à moi, de ne pouvoir mourir... Oh! ce Dieu qui me poursuit, ce Dieu qui m'a condamné, ce Dieu qui se venge, ce Dieu sait, cependant, si j'ai bien fait tout ce qu'il faut pour cela !

» Ce l'ut le Pape, qui, à son tour, voila son visage entre ses mains,

s — Malheureux! s'écria-t-il, oublies-tu que le suicide est le seul crime sans pardon, parce qu'il est le seul dont on n'ait pas le temps de se repentir?

» — Ah! dit l'inconnu, voilà que, vous aussi, vous méjugez à la mesure des autres hommes, moi qui ne suis pas un homme, puisque j'échappe à cette loi humaine à laquelle nul n'échappe : la mort ! — Non, je suis comme Encelade,unTitan mal foudroyé, qui, à chacun de mes mouvements, à chacune de mes haleines, soulève tout un monde de douleurs ! — J'avais un père, une mère, des enfants : j'ai vu mourir tout cela, et les enfants de mes enfants, et je n'ai pu mourir!... Rome la géante est tombée en ruines : je me suis mis aux pieds de la géante qui s'écroulait, et je suis sorti poudreux, mais sain et sauf, du milieu de ses ruines ! Oh ! à défaut de. pardon, mourir, mon Dieu! mourir, mourir! Voilà tout ce que je vous demande.

» — Mais alors, dit le Pape, qui avait écouté sans l'interrompre ce long cri du désespoir, le plus terrible, le plus douloureux qu'il eût jamais entendu, si lu n'es pas Gain... tu es donc?... Et il s'arrêta, comme effrayé de ce qu'il allait dire.

» — Je suis, reprit l'inconnu, d'une voix sombre, celui qui n'a pas eu pitié de la grande douleur... Je suis celui qui a refusé à l'homme-Dieu, succombant sous le poids de sa croix, une minute de repos sur le banc de pierre de sa porte... Je suis celui qui a repoussé le martyr du côté de son calvaire... Je suis celui sur lequel Dieu venge, non pas la Divinité, mais l'humanité... Je suis celui qui a dit : « Marche! » et qui, en expiation de ce mot, doit marcher toujours... Je suis l'homme maudit : je suis le Juif errant!

» Et, comme le Pape faisait malgré lui un pas en arrière :

» — Écoutez-moi, écoutez -moi, Saint-Père, s'écria-t-il en l'arrêtant par le pan de sa longue lévite blanche, et, quand vous saurez ce que j'ai souffert pendant les quinze siècles que j'ai vécus, peut-être aurez-vous pitié de moi, et conseulirezvous à être l'intermédiaire entre le coupable et le juge, entre le Crime et le Pardon !

» Le pape ne put résister à cette profonde prière, il s'assit, appuya son coude sur une table, laissa tomber sa tête sur sa main et écouta :

» Le Juif se traîna jusqu'à lui sur ses genoux et commença. »

Mais le diabie est qu'il ne commence rien, et que Dumas, par un de ces retournements dont il est trop coutumier, au lieu de continuer son récit dans le chapitre suivant, plante là son lecteur mis en haleine et se rejette à corps perdu dans l'avant-scène :

« Maintenant, que le lecteur nous permette de nous substituer à celui qui parle et nous accorde sa patiente attention pour le gigantesque récit qui, à travers les siècles, va se dérouler sous ses yeux!... »

Et le voilà qui nous raconte la Bible et les Prophètes, Moïse et Josué, David, Absalon, Salomon, la reine de Saba, Nabuchodonosor et Babylone, la guerre de Troie, Darius et Xerxès, Marathon et Salamine, l'Inde et l'Egypte, tout cela d'une humeur

si ronde et si paterne, que vous finissez par vous en amuser.

il tape sur le ventre à Salomon, tutoie Alexandre, fils de Philippe, et, chemin faisant. découvre une foule de choses que tout le monde sait et dont on aimerait à profiter rien que pour lui faire plaisir. Ainsi, de plus en plus étonné, ravi, émerveillé de son expédition à travers des empires généralement inconnus jusqu'alors, nous le voyons arriver à l'Évangile, et, là, sonenchantement devient tel, qu'il s'y taille un incomparable sujet de roman.

Vous savez ce cri des entrailles d'un homme qui. lisant des vers et les admirant, s'exclamait : « C'est beau comme de la prose ! » Dumas se sent si profondément remué par cette poésie sublime du Nouveau Testament, qu'il éprouve le besoin delà mettre en prose,et,qui mieux est, en prose de roman d'aventures. Ce vulgarisateur impitoyable ne reculera pas même devant cette besogne, de dramatiser, de costumer et d'enluminer la vie de Jésus en historiettes sentimentales, à l'usage des cabinets de lecture.

Nous sommes loin de M. Renan el de sou idylle... L'auteur de la Vie de Jésus, en humanisant le Dieu, divinisait l'homme ; Dumas l'attiffe et le modernise.

« Figurez-vous un homme de trente à trentetrois ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; il avait le visage long et pâle, les yeux bleus, le nez droit, la bouche un peu grande, mais

douce, suave, mélancolique, admirable de formes; ses cheveux blonds, partagés à la mode des Galiléens, c'est-à-dire au milieu de la tète, retombaient en ondulant sur ses épaules; enfin, une barbe légèrement teintée de roux, qui semblait emprunter ses reflets d'or aux rayons du soleil d'Orient, allongeait encore ce visage, dont l'habitude de la contemplation tirait tous les traits vers le ciel. »

Après l'air du visage, le costume :

« Il était vêtu d'une longue robe, tissue sans coutures, tombant avec d'admirables plis le long de son corps et laissant, sous ses manches longues et larges, voir seulement ses mains, qui étaient d'une blancheur et d'une finesse parfaites, et d'un manteau bleu d'azur qu'il drapait avec une simplicité et une grâce infinies. »

Alors commence à se dérouler la grande page de la divinité, marquée à chaque ligne d'un bienfait et d'un miracle ! Miracles et bienfaits qu'il eût mieux valu laisser tranquillement dans l'Évangile, leur vraie et unique place . Le repentir de Madeleine, le serviteur du Centenier, la fille de la Chananéenne, l'aveugle de Béthanie, tout cela n'a nullement besoin d'être dialogué en alinéas romantiques. On ne dramatise point la parabole du bon Pasteur, celle du bon Samaritain, celle du bon et mauvais Serviteur, celle de la Brebis égarée : il suffit de les avoir dans sa mémoire et dans son cœur.

D'ailleurs, tels de ces sujets peuvent être du ressort

de la peinture ou de la musique, qui répugnent à la transcription littéraire. Que Schcffer nous représente Satan conduisant Jésus sur la montagne et lui montrant, pour le tenter, le royaume de l'univers, l'artiste reste dans son rôle ; mais où je cesse de comprendre, c'est quand un homme comme Dumas s'évertue à paraphraser en style de théâtre une chose écrite pour l'éternité et de révélation plutôt encore divine que géniale. Vous me répondrez en me citant la paraphrase du Pater Noster dans la Divine Comédie : mais l'exemple ne m'embarrasse pas, bien au contraire ; car il prouve que Dante lui-même a perdu sa peine à ce jeu de transcription et qu'il s'y est brûlé les doigts au propre feu de son Purgatoire.

Dumas s'était juré de composer tôt ou tard une tragédie romantique sur la Passion, convaincu que jamais aucun théâtre ne se prêterait à son effort et n'en voulant démordre, il avait choisi pour son expérimentation ce cadre légendaire infiniment extensible d'isaac Laquedem. Nouvelle déception, car il avait compté sans les scrupules religieux du second Empire qui s'émut bientôt du scandale à voir l'Évangile paraître en feuilletons tous les matins, ni plus ni moins que la Reine Margot ou les Mousquetaires. Dumas, ai-je besoin d'en témoigner, était très sérieux en cette affaire, il y allait de la meilleure foi du monde; mais les rieurs s'en égayaient plus que de raison.

Involontairement on se rappelait le comte de Saint-Germain racontant dans un salon du dernier siècle, les démarches réitérées qu'il avait dû faire près de Ponce Pilate au moment de l'arrestation de Jésus-Christ. Ne plaisantons plus, et admettons un seul instant la discussion sur le sujet, et nous serons forcé de reconnaître la puissance énorme de talent développée dans cette tâche impossible, qui ressemble un peu, de fort loin, à la lutte de Jacob avec l'Ange.

Tout l'épisode de Ponce Pilate est de main de maître. On ne saurait rendre d'un art plus coloré, plus vigoureux, la rivalité entre les prétentions sacerdotales d'Anne et de Gaïphe et l'autorité du proconsul romain. Toute cette action vit et palpite sous nos yeux ; nous suivons pas à pas cette procédure dont le réalisme parfois même nous interloque, comme quand on nous dit que le prince des prêtres, Anne, y joue le personnage de juge d'instruction, et qu'on nous raconte que les apôtres Pierre et Jean, afin d'apporter, d'heure en heure, à la pauvre mère, des nouvelles de son divin fils, s'étaient glissés dans le prétoire par la faveur d'un employé du Tribunal « occupant une place correspondante à celle de nos huissiers ». Nous assistons au mouvement de la ville à l'instant de l'arrestation : « On voyait des points s'illuminer, des lumières inquiètes traverser les rues, s'arrêter, puis se remettre à courir de nouveau : on enten-

ALEXANDRE DUMAS ^O.vJ

dait çà et là frapper aux portes ; les uns sortaient dans la rue, avides de connaître ce qui se passait ; les autres, au contraire, craignant quelque tumulte nocturne, se barricadaient chez eux. Les serviteurs du grand prêtre, enveloppés de manteaux, sillonnaient les rues, portant l'avis de la prise de Jésus aux scribes, aux pharisiens et aux hérodiens, lesquels mettaient à leur tour sur pied leurs valets et leurs clients, recommandant à ceuxci de se porter aux environs du palais de Caïphe, qui, s'il y avait soulèvement, serait particulièrement menacé par la populace. Des patrouilles de soldats passaient d'un pas rapide avec un air sombre et menaçant, des détachements couraient en divers sens pour renforcer les postes ; enfin, au milieu de tous ces bruits formant un murmure immense et planant sur la ville comme un vaste dais de rumeurs, on entendait les aboiements prolongés des chiens et les cris des différents animaux amenés par les étrangers pour le sacrifice et par-dessus les aboiements, les mugissements et les cris, le bêlement plaintif des innombrables agneaux qui devaient être immolés pour la Pâque du lendemain. »

Quelles que fussent ses préocupations historiques, Dumas s'en revenait toujours vers Rome :

Aime sol, possis nil urbe Roma Visere majus!

Les traditions républicaines l'attiraient, s'amal-

gainant dans son cerveau à l'idée de grandeurs d'État et d'infinie puissance jusque sous le césarisme, qui l'entreprenait à son tour par le colossal, le monstrueux de ses vices, de sa servitude, et le pittoresque de ses révolutions de palais. Son drame de Catilina, celui de Caligula, surtout dans la préface, nous livrent le secret de cette double possession, dont je retrouve ici la trace dans sa manière de traiter l'épisode romain du drame de la Passion. « La citadelle Antonia était habitée par un homme qui , lorsque quelque chose de pareil au tumulte que nous avons essayé de peindre, se produisait à Jérusalem, était toujours éveillé le premier, parce que sur lui pesait la plus grande responsabilité. Cet homme, c'était l'Espagnol Ponce Pilate ; il appela le soldat qui veillait à sa porte, lit venir un décurion et lui ordonna de descendre dans la cité et de s'informer de la cause de tout ce bruit. Si les réponses étaient vagues et contradictoires, il devait pousser jusque chez Anne ou chez Caïphe, qui ne pouvaient manquer de savoir, l'un ou l'autre, ce qui se passait. A peine la porte de la chambre s'estelle refermée derrière le décurion, que la porte opposée, qui conduit aux appartements delà femme du gouverneur, s'ouvre et que celle-ci apparaît, pâle, drapée dans ses voiles de nuit et tenant une lampe à la main. La femme de Pilate, matrone de vingt-huit à trente ans, parfaitement belle et sage, est une Claudia, c'est-à-dire qu'elle appartient à

l'une des branches de la famille de l'empereur l'ibère. C'est par elle que son mari a été nommé gouverneur de Jérusalem et procurateur de Judée. Vous devinez d'ici le personnage : encore une de ces néophytes qui, depuis la Pauline de Polyeucte, ne manquent jamais de venir se jeter au travers de tous les mouvements du paganisme. Claudia a suivi dans le temple les prédications de Jésus, et, si elle accourt effarée, c'est qu'elle vient de voir en songe le supplice du Nazaréen. En ce moment, la porte s'ouvrit, c'était le messager de Pilate qui entrait :

» — Seigneur, lui dit-il, le grand sacerdote te mande qu'on vient d'arrêter, sur le mont des Oliviers, le magicien, le faux prophète,le blasphémateur Jésus, et qu'au point du jour il sera conduit à ton tribunal pour y entendre prononcer sa sentence de mort.

» — Eh bien, soupira Claudia, était-ce un songe?

» Pilate, pensif, laissa tomber sa tête sur sa poitrine ; puis, après un instant de silence :

— Tu sais, Claudia, que je t'ai promis, dit-il, que, si cet homme n'a rien fait contre l'auguste empereur Tibère, il ne sera rien fait contre lui. »

Je le répète, cet épisode romain du tableau est sérieusement mis à son point. Obsédé, harcelé par les objurgations d'Anne et de Caïphe jusque dans son palais, le proconsul y défendra pied à pied la politique imperturbable qu'une seule idée

partout gouverne : faire prévaloir les droits de Tibère et la suprématie du Capitole.

« — Encore une fois, dit Pilate, c'est contre votre loi qu'il a péché et non contre la nôtre. »

Et Caïphe alors de répliquer :

c< Prends garde, Pilate, si tu délivres cet homme, tu n'es pas l'ami de César; car il s'est nommé et déclaré roi des Juifs, et quiconque se nomme et déclare roi se révolte contre César. »

Pilate sent le coup : une dénonciation à Tibère, et le soupçonneux empereur peut envelopper dans la même proscription le rebelle impuni et le juge trop indulgent. Il cédera donc, mais en se lavant les mains du sang du Juste, et Dumas, en homme de théâtre qui partout soigne ses effets, place au fond du bassin l'anneau donné à Claudia comme un gage et que Claudia renvoie à son mari, ne voulant pas qu'il se parjure. La suite ne nous offre plus qu'une amplification assez malencontreuse de saint Matthieu. Passons outre et voyons Isaac Laquodem entrer en scène.

« Jésus et chancelant et suppliant fit un pas vers le juif :

■>■> — Arrière! arrière! s'écria celui-ci, ne vois-tu pas que ma vigne sèche rien qu'à ton approche? ne vois-tu pas que ma maison tremble rien que parce que tu demandes à t'appuyer contre elle? Arrière! ton chemin est devant toi, suis ton chemin. Et, s'élançant de son banc et le repoussant

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