‹ Mes études et mes souvenirsChapitre 13 sur 21 · A LE X A ND RE 1) 0 M A S · texte numérisé non relu

A LE X A ND RE 1) 0 M A S

avec tant de brutalité, que, pour la troisième fois, Jésus chancela et tomba sous sa croix :

» — Marche! marche! dit-il.

» 3Iais alors Jésus se relevant sur un genou :

— Malheureux! j'ai voulu obstinément te sauver; mais toi, obstinément, tu as voulu te perdre... Marche ! as- tu dit? Malédiction sur toi pour avoir prononcé ce mot!... Moi, j'ai encore quelques pas à faire en portant ma croix, et tout sera fini; mais le fardeau que j'aurai laissé, c'est toi qui le reprendras! D'autres hériteront de ma parole, de mon corps, de mon sang, de mon esprit ; toi, tu hériteras de ma douleur! Tu m'as dit : « Marche! » Malheureux! c'est toi qui marcheras jusqu'au jour du Jugement dernier. Va préparer tes sandales et ton bâton de voyage... De ceinture, pas n'est besoin, car le désespoir serrera tes flancs et ceindra tes reins; tu seras le Juif errant, tu seras le voyageur des siècles, tu seras l'homme immortel! J'ai soif, et tu m'as refusé à boire : tu videras la lie que j'aurai laissée dans mon calice; le fardeau de ma croix écrasait mes épaules, et tu as refusé de le partager; nul ne t'aidera à porter le fardeau de ta vie; j'étais fatigué et tu m'as refusé ton linuc. ton seuil, ton escabeau pour m'asseoir : je te refuse, moi, une tombe pour dormir !

n — Oh! balbutia Isaac en essayant de rire, quoique ses dents se choquassent les unes contre les autres, quoique la sueur de l'agonie coulât

glacée sur son front, quoique ses genoux fussent plus tremblants et plus brisés que ceux de Jésus lui-môme, — tu me laisseras bien, aujourd'hui encore, dîner avec ma femme et mes enfants, n'est-ce pas?

» — Oui, dit Jésus, et je ne fais pour toi que ce que l'on fait pour le condamné à qui ses juges accordent le repas libre. .. Oui, tu dîneras avec eux et, ce soir même, tu te mettras en chemin pour ton voyage éternel. Marche, maudit! tu verras pâlir et s'éteindre l'étoile qui, durant mille ans aura, dans le silence de la nuit, entendu tes larmes tomber une à une dans l'abîme de l'éternité, et, en mourant, l'étoile te dira : « Marche maudit!» Tu verras le fleuve se tordre à travers les plaines, les forêts, les prairies; tu suivras son cours immense, allant comme lui sans te reposer jamais, et, en se perdant au sein de l'Océan qui l'arrêtera, lui, et qui ne t'arrêtera point, il te dira : « Marche » maudit! » Tu reviendras vers des villes que tu avais laissées florissantes, qui, florissantes, t'avaient repoussé, et, quand tu reviendras, ces villes ne seront plus que des ruines, et le spectre de ces villes mortes se lèvera, ramassera une pierre de ces ruines et te la jettera en disant : « Marche » maudit! » Et tu marcheras ainsi, je te le répète, ne t'arrêtant que pour accomplir, contre moi ou pour moi, l'œuvre de ta destinée jusqu'au jour où je reviendrai sur la terre! »

« Contre moi ou pour moi ! » Dans ces cinq paroles, Dumas faisait tenir le sujet de son épopée divine et humaine restée à l'état fragmentaire et dont, à l'aide de renseignements personnels, il nous serait permis de reconstituer le plan, du moins par certains endroits. Ainsi, l'ouvrage qui devait avoir dix ou quinze volumes, s'interrompt au premier, juste au moment où le maudit s'agenouille aux pieds de Paul : « Je désire, ô très saint Père, dit le pèlerin en touchant la dalle de son front, — je désire bien humblement que vous entendiez en confession un malheureux pécheur ! » Et le rideau tombe brusquement sur ces paroles pour se relever sur une avant-scène de trois mille ans, que Dumas intercale à brûle-pourpoint dans son histoire.

Reprenons maintenant cette confession interrompue et racontons-en le secret d'après nos documents. Dans la conception du poète, là se trouvait le pivot sur lequel son drame évoluait, et voici quel devait être le coup de théâtre :

— Écoutez-moi, Saint-Père, s'écriait le maudit, et. quand vous saurez ce que j'ai souffert pendant les quinze siècles que j'ai vécus, peut-être aurezvous pitié de moi et consentirez-vous à être l'intermédiaire entre le coupable et le juge, entre le Crime et le Pardon.

Alors, comme nous l'avons vu; le Pape s'asseyait, appuyait son coude sur une table, laissait tomber sa tête sur sa main et écoutait.

Et, après, qu'advenait-il ?

Page 1