A I. E \ A \ D R E DUMAS
Après ? le Pape se prononçait pour l'absolution : il assumait la responsabilité de la miséricorde, se chargeait d'arranger l'affaire avec le Ciel, mais en mettant à son intercession l'inéluctable condition qui suit : le Juif converti, dès ce jour, à la foi du Christ, s'enrôlerait dans la milice de la sainte Église et dépenserait à combattre le bon combat la même énergie impitoyable qu'il avait montrée . à lutter pour l'œuvre du démon. Ce décret suprême impoposé d'en haut, passionnément accepté d'en bas, on pressent sa transformation et ses conséquences : le Juif errant marchera toujours ; seulement, au lieu de marcher contre, désormais il marchera pour; il sera l'àme damnée de la bonne cause, l'ouvrier des horribles besognes, tour à tour Simon de Montfort, Torquemada, Philippe II, Charles IX, Jacques Clément.
Il se baignera dans le sang des Albigeois, il allumera les bûchers de l'Inquisition, fourbira le glaive et le poignard, commandera l'arquebusade et, de fanatisme en fanatisme, accomplira sa tâche d'extermination à travers les siècles, jusqu'à l'heure finale où, déshérité à jamais de cette somme de libre arbitre qui fait que l'homme dispose à son gré de lui-même, marche et s'arrête quand il veut, — le sempiternel agité obtiendra de Dieu, pour prix de son repentir et de ses tortures, d'aller, comme le Moïse d'Alfred de Vigny, s'endormir du sommeil de la terre.
Roman, drame, épopée, histoire, tout ce qu'on voudra, cet Isaac Laquedem est, en plus, un merveilleux recueil de légendes, et si bien contées, si destrement ouvrées dans le tissu même du récit ! D'abord, celles que l'on connaît, la légende de sainte Véronique et tant d'autres.
« Alors, de la maison opposée à celle du Juif, sortit une femme qui, voyant le visage de Jésus couvert de larmes, de sang et de poussière, lui tendit des deux mains une blanche nappe d'autel, en lui disant :
» — Mon doux Seigneur Jésus, faites-moi la grâce de vous essuyer le visage avec ce fin suaire; il sort des mains du tisserand, a été blanchi par la
rosée du matin sur l'herbe des prairies, et n'a encore été souillé par aucun attouchement.
« Alors Jésus répondit :
» — Merci, bonne Séraphia.. ton offre est la bienvenue, car tu vois ce que je souffre... seulement, essuie moi toi-même le visage, je ne puis lever mes mains de la terre.
» Et la sainte femme appuya doucement les mains sur la face de Jésus, essuyant les larmes, essuyant le sang, essuyant la poussière.
» — Bien, dit Jésus : et, maintenant, regarde ton suaire, Séraphia.
» Séraphia regarda son suaire et jeta un cri.
» La face de Jésus s'y était imprimée et y éclatait d'une façon indélébile : seulement, du milieu de cette couronne d'épines qui ensanglantait le front du Christ, jaillissaient des rayons de lumière, symbole de la divinité.
» Chacun eut le temps de voir la miraculeuse empreinte ; car Séraphia resta un moment les deux bras étendus de toute la largeur du suaire, ne pouvant croire à une pareille faveur.
» — A partir de ce moment, lui dit Jésus, quitte ton nom de Séraphia, et appelle-toi Véronique 1.
» — Je ferai ainsi qu'il m'est ordonné par mon Seigneur et Maître, dit Séraphia en tombant à genoux. »