AVANT-PROPOS III
« Romantique! » eh bien, après? Cur non? comme disait ce bon et grand Dumas que nous prenons pour nous guider à travers cette époque et la voir revivre !
Il semblera peut-être que le pilote indiqué serait plutôt ici Victor Hugo, maître et seigneur de la circonstance; mais Hugo, s'il a plus de génie, est moins familier, moins populaire; sans sa politique, les masses ne le connaîtraient pas, tandis que Dumas, franc du collier, populaire par le seul effort de sa dramaturgie et de ses talents, vibrant à l'intérêt commun du romantisme, battant la plaine et les buissons, nous paraissait un plus allègre compagnon de chasse et, par la variété de ses sujets, répondait mieux à certaine visée qui serait volontiers la nôtre : penser d'original en faisant de la critique.
Paris, janvier 1885.
La vingtième année. — Le cinquième étage de la place Louvois. — La mère de Dumas fils.
L'erreur est trop souvent de considérer l'esthétique comme une science ayant ses lois invariables et de ne pas en modifier les conditions, chacun de nous selon sa manière de voir et de sentir ; nous lui demandons la raison de choses qui sont dans l'œuvre elle-même où nous n'avons qu'à puiser diversement à notre soit". Lcssing disait : « Le vrai goût est l'universel », autrement dit le goût qui sait se répandre sur les beautés de toute sorte et n'exiger de chacune que ce qu'elle peut donner. Un ensemble d'opinions, d'émotions, d'impressions servant de règle à notre jugement, je ne pense pas qu'il y ait une autre esthétique applicable à Dumas. Abordons-le donc, non point comme à
FAcadémie, mais familièrement, à sa façon, en honnêtes gens qui passent devant sa statue et profitent de l'occasion pour « lui donner le bonjour».
Connaissez-vous une lettre de Balzac qui débute ainsi : « En France, nous sommes gais et spirituels et nous aimons ; nous sommes gais et spirituels et nous mourons ; nous sommes gais et spirituels et nous créons ; nous sommes gais et spirituels et nous faisons de grandes choses ; nous haïssons l'ennui et n'en avons pas moins de sens ; nous allons à tout gaiement, spirituellement, le rire sur les lèvres. On nous tient pour un peuple frivole... On se trompe. » A lire ces lignes du grand romancier, on pense tout de suite à Dumas, quoiqu'il y ait aussi d'autres manières d'être pour notre pays et qu'à la rigueur on puisse se demander lequel est le plus français, de Rabelais ou de Pascal, de Rancé ou de Lauzun? question qui, d'ailleurs, reste hors de notre sujet.
Un mouvement intellectuel ne peut être saisi, peint avec force, que par celui-là qui le possède à fond et pourrait y avoir pris part. Pour toucher à l'histoire du romantisme, il faut être soi-même un poète et un critique, ayant, sinon vécu à cette époque, du moins capable de s'y reporter par de secrets élancements d'affinité, Autrement, l'écrivain court risque de ne pas être dans son œuvre, au plein des événements et des choses ; il reste dehors, car c'est par les côtés, par les détails, que le
sujet lui vieut, non d'ensemble et de façon concrète. Les grands combats religieux, philosophiques, littéraires ne sauraient vivre et revivre que par la plume de quelqu'un qui les a ou qui les aurait soutenus.
L'Étude que j'entreprends ici aurait donc cela de bon, qu'en nous montrant l'homme et l'artiste elle nous montrerait aussi la période et les idées dont il fut le représentant privilégié. Dire que Dumas a totalisé en sa personne le mouvement romantique de 1830 serait trop ; mais il en fut l'élément sympathique et l'influence prédominante. D'autres, Victor Hugo, Vigny, Musset, eurent la gloire, à mon sens, bien autrement précieuse, de l'art des vers ; il eut pour lui les apothéoses de la scène ; d'un théâtre de cabinet comme était le nôtre, il fit un théâtre vivant, ouvert à tous; en quoi ses plagiats eux-mêmes méritent de lui être pardonnes, car il est de cette classe d'auteurs qui, une fois morts , tournent à la légende et deviennent des types.
J'ignore s'il est vrai qu'au sortir d'une lecture de Marion Delorme, Emile Deschamps, ou quelque fanatique de sa bande, se soit écrié, devant une affiche annonçant le spectacle du soir :
— Les malheureux! et ils vont jouer Brilannicus !
Mais ce que je sais à n'en pouvoir douter, c'est que le romantisme, débarrassé de tant de sottises individuelles dont on Ta chargé et surchargé, aura beaucoup servi, au contraire, à ramener les esprits à la juste appréciation des chefs-d'œuvre de notre xvne siècle. La critique moderne, née de ce mouvement, a relevé, restauré mille beautés disparues sous la crasse des imitations successives, et
si nous admirons aujourd'hui Polycucte et Cinna, Andromaque et Bérénice, l'Ecole des femmes et Tartufe, dans la plénitude d'un sentiment libre et réfléchi, nous devons ce bienfait au romantisme, qui, en nous ramenant aux sources de l'antique et en nous familiarisant avec les littératures étrangères, en nous forçant à comparer, a substitué la réflexion et le jugement à la leçon apprise.
Où donc a-t-on vu que Dumas, Hugo, Vigny, aient jamais insulté nos monuments? Ils sont venus simplement balayer les alentours, nettoyer la place ; en un mot , réagir non pas contre Corneille et Racine, mais contre les rejetons abâtardis de leur dynastie : les Arnault, les Lemercier, les Etienne, les Jouy. les Viennet, tout un monde à ce point lamentable, qu'un fâcheux comme Ancelot, arrivant avec son Louis IX. y faisait miracle.
Plus tard, après la bataille, et quand les situations respectives furent décidément constituées, Casimir Delavigne disait :
— C'est mauvais, ce que fait ce diable de Dumas, mais cela empêche de trouver bon ce que je fais.
A l'heure où nous sommes, la traînée de poudre n'a pas encore pris feu. La phalange existe déjà pourtant et s'organise, mais seulement sur le terrain de la poésie lyrique. On prélude avec les Odes et Ballades, en attendant de livrer au théâtre le grand combat .
Dumas ne lit jamais partie du cénacle, où régnait surtout un sentiment raffiné du vers et de la strophe, qui n'était point dans sa nature. Humble expéditionnaire dans la maison de M. le duc d'Orléans, il travaillait à l'écart et la nuit, alors que les loisirs de son emploi le lui permettaient. Un groupe sculptural de mademoiselle de Fauvoau, exposé au Salon de 1827, avait fixé son attention sur l'aventure de Christine de Suède, et, se laissant aller où le portail son instinct du théâtre, il écrivait un drame, un grand drame en vers, prologue, épilogue et cinq actes: Stockholm, Fontainebleau et Rome!
« Je possédais alors cet effroyable aplomb qui accompagne toujours l'inexpérience et la suprême satisfaction de soi-même; il m'a fallu bien des succès pour me guérir de mon amour-propre. » Que savait-il de l'histoire? Rien encore; il ignorait aussi l'art de rimer; n'importe, la confiance en soi tenait lieu de tout. L'époque était aux grandes escalades, au titanisme; un changement de titre à une pièce, un simple raccord, cela s'appelait « une genèse nouvelle » ! Humas, en proie à tous les démons de la jeunesse, je me reprends, de sa jeunesse, habitait en ce temps-là place Louvois, au cinquième étage d'une maison où lui et celle qui devint la mère de l'auteur de la Dame aux Camélias et du Demi-Monde s'étaient rencontrés.
Il n'avait que vingt ans; sa voisine dirigeait un atelier de lingerie avec deux ou trois ouvrières. Bientôt la vie fui en commun, et, tandis que, au dehors, belles dames et courtisanes guettaient l'heure du succès pour enlever leur poète, Jenny l'ouvrière, active, courageuse et forte, éclairait de sa bonne humeur le ménage du pauvre employé.
— Je me rappelle encore mes insomnies d'enfance, me disait naguère Dumas fils, un soir que nous repassions ensemble les chers souvenirs d'autrefois. — Je revois mon père écrivant à la lueur d'une petite lampe sur une table auprès de ma mère. Je me souviens qu'une nuit je ne dormais pas, je pleurais, je criais ; ma mère me prit
sur ses genoux pour me rendormir. Je continuais à brailler; mon père travaillait toujours, mais les cris le gênaient et l'impatientaient, si bien qu'il finit par me prendre d'une main et m'envoyer à oute volée sur le lit. Je me vois encore en l'air. Cris de ma mère, — scène! Je rebraille, et mon père s'en va dans sa chambre. Le lendemain, il vint tout penaud dîner avec ma mère, et, pour se faire pardonner... il apportait un melon! »
Le prologue du Fils naturel ainsi que les premiers chapitres de l'Affaire Clemenceau sont faits avec les souvenirs de cet intérieur, que Dumas fils a toujours eus présents à l'esprit comme au fond du cœur. Laborieuse, dévouée et jolie, d'extraction très modeste, d'instruction nulle, sa mère n'était pas pour rester la compagne éternelle — légitime ou non — d'un homme de celte envergure et de cette destinée. La rupture s'annonçait fatalement; elle eut lieu, quoique longtemps retardée par le très grand et très maladroit amour de la jeune femme pour son amant, et par ce mouvement d'hésitation qui porte un honnête homme à reculer devant l'acte d'où va sortir le désespoir d'une brave et digne créature.
Enfin, il y eut séparation violente. Dumas enleva l'enfant, Je reconnut et déclara qu'il le gardai t; comme e'élait son droit: li-dessus, procès intenté par la mère, qui naturellement perdit sa cause, et Je plus marri, le plus meurtri dans cette lutte, la
victime expiatoire fut le pauvre petit que le tribunal lit arrêter par le commissaire et mettre en pension à sept ans, la mère ayant à son tour réussi à l'enlever et à le cacher.
Alors s'ouvrit. — chez un M. Vauthier d'abord, puis chez Goubeaux — l'ère des sanglots et des grincements de dents. Il faut lire dans l'Affaire Clemenceau le précis de ce martyrologe :
« L'un se croyait en droit de me reprocher ma pauvreté parce qu'il était riche ; l'autre, le travail de ma mère parce que la sienne était oisive; celuici, ma qualité de fils d'artisan parce qu'il était fils de noble ; celui-là, de n'avoir pas de père parce qu'il en avait deux peut-être. Un matin, je bêchais de mon mieux mon petit jardin, lorsqu'un nom de baptême, qui m'était bien connu et bien cher, frappa mon oreille à plusieurs reprises. Il s'agissait d'une histoire dont l'héroïne avait nom Félicité. Or, Félicité était le nom de baptême de ma mère, et le narrateur avait le soin de le prononcer très haut chaque fois que sa promenade le ramenait dans mon voisinage. L'histoire roulait, d'après ce que j'en pouvais saisir, sur un sujet amoureux ; ils en conclurent qu'on pourrait l'intituler « la Félicité de l'Amour ».
En classe, un élève interpellait le professeur, lui demandait quel était le surnom du beau Dunois.
— Le bâtard d'Orléans.
— Qu'est-ce qu'un bâtard ?
Et ainsi de suite, à la confusion, au déchirement, à la rage du malheureux enfant qui, poussé à bout, essuyait ses larmes, relevait ses manches et se ruait à coups de poing sur ses bourreaux.
Plus tard, l'âge et la liberté ayant amené l'apaisement, le fils, sorti de pension;, retourna vivre à côté de sa mère :
« Que dirais-tu si elle t'avait abandonné, elle aussi? Ne le pouvait-elle pas? Et elle t'a élevé, et elle t'aime, et elle n'aime que toi, et elle a travaillé jour et nuit pour te faire vivre, et elle mourrait de ta mort. Quelle femme est plus vaillante? Elle est belle, elle pourrait aimer encore et être aimée si elle voulait, et tu lui suffis cependant, et nul ne pénétrera plus dans cette âme dont tu es le maître, et tu n'as pas surpris dans toute sa vie une action douteuse? Combien d'orphelins légitimes voudraient être à ta place! Combien d'enfants nés légalement donneraient leur mère pour la tienne ! Jette-toi dans ses bras ! »
De son côté, Dumas père n'était pas de ceux qui éludent les responsabilités, il les affrontait au contraire toutes et très allègrement, mais à sa manière. Plutôt que d'abandonner son ménage, il en eût fondé, entretenu, ravitaillé à la fois deux et trois autres, à la condition de continuer à vivre en garçon.
Dès qu'il commença de gagner quelque argent, son premier soin fut de louer à Passy un petit appartement et d'y colloquer la mère et le fils. Il y venait de loin en loin « respirer l'air de la campagne », dans son uniforme d'artilleur de la garde nationale, qu'il prenait, du reste, fort au sérieux, en sa qualité de combattant de Juillet et
d'ami de Godefroy Cavaignac. Quand sa famille le perdait de vue, c'était au poste du Louvre qu'il fallait courir pour mettre la main sur lui ; ce qui advint un jour que le petit se laissa choir du haut de l'escalier.
L'accident s'annonçait assez grave: l'enfant évanoui, la mère affolée et le croyant mort. On envoya vite chercher le père, qui naturellement montait la garde, et, d'autre part, le médecin, qui arriva le premier. Cependant l'enfant avait repris connaissance, mais il était très pâle, suffoquait, et lorsque le père, en entrant, l'aperçut dans cet état, il s'évanouit à son tour. Vous voyez d'ici ce grand diable équipé, plastronné, fourbi de pied en cap, à qui on enlève son sabre, son shako, ses aiguillettes, et qu'on déboutonne !
Le médecin avait ordonné des sangsues, mais l'enfant opposait la plus vive résistance; le père implorait, suppliait, jurant Dieu que cela ne faisait aucun mal; à quoi l'enfant répondit:
— Eh bien, alors, mets-t-en toi-même, et je m'en laisserai mettre ensuite.
Et Dumas consentit, et il s'appliqua deux sangsues dans le creux de la main gauche.
Quel joli Daumier, cet excellent homme d'artilleur romantique s'ouvrant la veine à l'instar des matrones classiques de la vieille Rome: Pœle, non dolet !
Le jour vint pourtant où le fils put, non pas
s'acquitter, — on ne s'acquitte pas envers sa mère, — mais lui témoigner sa reconnaissance et l'entourer de soins et d'un bien-être que, pendant vingt années, elle ne cessa de se reprocher comme trop dispendieux ; car sa simplicité n'avait d'égale que sa délicatesse.
Quand elle mourut on trouva parmi ses livres de comptes, minutieusement tenus jour par jour, le récit de son existence qu'elle avait écrit pour son fils. Celui-ci le brûla sans le lire, ne voulant rien savoir de plus que ce qu'il savait de celte mère pour l'avoir vue à l'œuvre. C'est d'elle que le Dumas actuel semble avoir hérité cet esprit d'ordre et de conduite qui le distingue si prodigieusement de l'ancien Dumas. Au génie près, on serait en effet tenté de se demander comment un pareil père a pu produire un pareil fils. Peut-être aussi faut-il compter avec certaines réactions que l'exemple amène.
A cette bienheureuse époque de prime jeunesse, où Dumas fils n'était qu'un aimable garçon au pays de bohème, flânant, soupant, hantant mauvaise compagnie, bref, se livrant de gaieté de cœur h ces courants qui vont au gouffre, un précieux avis lui fut donné par un homme que personne de ceux qui l'ont connu ne s'avisa de classer au nombre des moralistes.
— Vous êtes jeune, monsieur ; vous portez un nom célèbre; vous avez de l'esprit, des talents; eh bien, croyez-moi, ne vous attardez pas davantage au milieu de ce monde interlope et tâchez surtout d'en avoir fini avec lui avant votre trentième année .
Ainsi parlait au futur auteur du Demi-Monde le vicomte Guy de la Tour du Pin, une nuit que tous les deux, sortaient de souper chez la Guimond. La remontrance/pour être absolument plausible, n'en était pas moins fort singulière, venant d'un tel prédicateur. Dumas fils, qui, d'ailleurs, approuvait en principe, ne dissimula point son étonnement.
— Eh ! pardieu ! reprit alors le brillant vicomte, je vois bien que cela vous étonne de m'entendre ainsi conspuer cette bohème, moi, qui pourtant y suis encore, passé l'âge que je vous ai dit. Mais c'est justement parce que je n'ai jamais pu m'en dépêtrer que je vous en parle, pour que mon exemple vous soit profitable.
Dumas fils resta longtemps sous l'impression de cet entretien, qui, somme toute, concordait avec les bons instincts de sa nature, corroborés par une sorte d'étude expérimentale déjà trop prolongée.
Avez-vous présent à l'esprit le joli quatrain, taillé comme un diamant, que Goethe a mis en épigraphe à ses Mémoires :
« Je tiens de mon père le sens du droit et du correct, et de ma mère l'art de confabulerfs?/ fabiïliren). »
Dans la dynastie des Dumas, c'est l'inverse : le sens du judicieux vient de la mère, et du père l'art de confabuler.
Il semble que nous soyons loin de Christine; le chemin que nous suivons nous y conduit et la
digression était systématique. Tout dire sur Dumas, et pour et contre et à l'entour, n'était point une tâche facile ; nous y avons mûrement réfléchi et nous nous sommes arrêté à ce parti, de tirer, au fur et à mesure de chaque motif qui se présente, tout ce que ce motif peut rendre et comme critique littéraire et comme intérêt biographique et psychologique. Ce drame de Christine, par exemple, évoquait tout un tableau d'intérieur à ne point omettre. Aller alternativement de l'œuvre à l'artiste et de l'artiste à l'œuvre est un de ces droits qu'on devrait inventer s'ils n'existaient pas.
Dumas achevait donc Christine, qui fut dans l'ordre chronologique son premier drame et ne parut pourtant à la scène qu'après Henri III. Le même cas s'est reproduit pour Victor Hugo avec Marion Delorme, une autre aînée dont les circonstances firent une cadette.
Les circonstances ! on ne s'en inquiétait guère à cette époque. Les obstacles ! on les défiait qu'ils vinssent de la mauvaise volonté d'un directeur ou des interdits de la Censure. On disait à la Comédie- Française: « Vous renvoyez ma Christine aux calendes grecques parce que vous en avez une de M. Brault, qu'à cela ne tienne ! » Et, six semaines plus tard, on apportait au Comité de lecture le manuscrit d'Henri III. Trop de scrupules empêchaient « le gouvernement du Roi » de permettre qu'un aïeul de Charles X fût traîné sur la scène.
.... Que sert de mettre à nu Louis Treize, ce roi ehétif et mal venu? A quoi bon remuer un roi dans une tombe? Que veut-on? où eourt-on? sait-on bien où l'on tombe? Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté ? Tout ne s'en va-t-il pas dans trop de liberté?
Et l'on répondait à ses scrupules : « Ne vous gênez pas » ; et remplacer Marion Delorme par Hernani était l'affaire de moins d'un mois.
Étranges coïncidences, particulières aux temps légendaires où des faits identiques se rencontrent à chaque instant, où les Goethe et les Schiller, les Hugo et les Dumas, sans s'être concertés et à distance, pensent la même chose à la même heure, comme si l'atmosphère ambiante, l'air qu'ils respirent, étaient de complicité dans leurs travaux ! Prenez Christine et Hernani, les rapprochements vous sautent aux yeux presque à chaque page... Le monologue de Sentinelli, qui termine le troisième acte du drame de Dumas, ne se contente pas de reproduire le mouvement du monologue placé à la fin du premier acte à' Hernani, il en répète les propres termes, et, si vous regardez ensuite aux monologues de Christine et de Charles-Quint, c'est à croire qu'ils ont été copiés l'un sur l'autre.
Les monologues de Charles-Quint et de Christine, semblent s'être donné le mot pour répéter les mêmes lieux communs. On remarquera aussi comme signes du temps ces épisodes que rien ne rattache à l'action, ces personnages sans raison
d'être en pareil lieu : Corneille, Descartes, La Calprenède, qui viennent là uniquement pour réciter des vers d'auteur et dire au public ce que Dumas pensait de l'insuccès du Cid et de Cinna.