STEINBERG
Paris siffle l'Académie.
Hugo, lui, ne la sifflait pas, bien au contraire : intraitable sur la théorie, il ménageait les hommes et les choses, et c'était par quoi il se distinguait si radicalement de Dumas, qui ne voulut être jamais rien, tandis que lui a toujours été tout ce qu'on pouvait être ; invinciblement possédé de l'idée de réaliser ce fameux rêve d'un Corneille premier ministre, dont Napoléon entretenait sa galerie. « A tout prendre, en jugeant d'un point de vue élevé, dans le temps où nous sommes ce qui est au fond des intelligences est bon. Tous font leur tâche et leur devoir, tous, depuis l'humble ouvrier bienveillant et laborieux, qui se lève avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la société et qui la sert quoique placé en bas, jusqu'au roi, sage couronné, qui, du haut de son trône, laisse tomber sur toutes les nations les graves et saintes paroles de la paix universelle, et jusqu'à ces Académiciens sublimes, qui habitent la sphère des idées pures.
les régions sereines où n'arrivent pas les bruits extérieurs, qui cherchent le parfait, qui méditent le
and, » . Toujours le monologue d'Hernani.
Ici, nous demandons à nous arrêter un moment pour regarder autour de nous ,
A vue de Pays.
« De 1818 à 1828, Hugo et Lamartine jettent au monde littéraire, l'un avec les Odes et Ballade^ l'autre avec les Méditations, les premiers essais d'une poétique nouvelle. De 1820 à 1821, Nodier publie des romans de genre qui ouvrent une nouvelle voie, celle du pittoresque. De 1824 à 1828, ce sera le tour de la peinture de faire son mouvement; enfin de 1828 à 1833, s'accomplira la révolution dramatique que suivra presque immédiatement celle du roman historique et de fantaisie. »
Ce programme du romantisme en France, que Dumas trace dans ses Mémoires, aurait grand besoin d'être commenté, n'offrant guère qu'un aperçu chronologique du mouvement général qui s'opérait
alors. Qu'était-ce, en effet, que le roman historique et le drame historique, sinon de simples dérivés d'un nouveau système d'études comparées où tout le monde s'appliquait et qui réunissait pour la première fois en un même esprit d'émulation les hommes de science et les purs artistes ? George Sand nous montre clans le Compagnon du Tour de France un jeune ouviier se glissant de nuit dans la bibliothèque de sa noble maîtresse pour y dévorer les ouvrages de Walter Scott et s'en faire un fonds d'éducation.
C'est qu'à la vérité l'influence que"Walter Scott exerça sur le moment dépassa de beaucoup celle d'un romancier ; son influence s'étendit également sur l'histoire, qui, de rationaliste qu'elle était, devint pittoresque, et se mit en frais d'archéologie et de portraits. Il faut voir avec quel transport d'enthousiasme Augustin Thierry salua l'apparition d'Ivanhoe !
« Walter Scott venait de jeter son regard d'aigle sur la période vers laquelle se dirigeaient depuis trois ans tous les efforts de ma pensée. Avec cette hardiesse d'exécution qui le caractérise, il avait posé sur le sol de l'Angleterre, des Normands et des Saxons, des vainqueurs et des vaincus, encore frémissants l'un devant l'autre cent vingt ans après la conquête; il avait coloré en poète une scène du long drame que. je travaillais à construire avec la patieuce de l'historien. Ce qu'il y avait de réel au
fond de son œuvre, les caractères généraux de l'époque où se trouvait placée l'action fictive et où figurent les personnages du roman, l'aspect politique du pays, les mœurs diverses et les relations mutuelles des classes d'hommes, tout était d'accord avec les lignes du plan qui s'ébauchait alors dans mon esprit. Je l'avoue, au milieu des doutes qui accompagnent tout travail consciencieux, mon ardeur et ma conliance furent doublées par l'espèce de sanction indirecte qu'un de mes aperçus favoris recevait de Yhomme que je regarde comme le plus grand maître qu'il y ait jamais eu en fait de divination historique. »
L'autorité du romancier auquel un pareil hommage était rendu allait s'établir dans tous les sens et l'on a pu dire que c'est chez lui que nous avons tous appris l'histoire ; Miehelet comme Victor Hugo, Stendhal comme Guizot, Vitet, Barante, Mérimée, Vigny et Fauriel sont ses tributaires. Maintenant je laisse à penser si Dumas lui doit quelque ciliose.
C'est toujours bon signe quand le goût de l'histoire se propage : une nation qui croit à son avenir aime à connaître son passé, et, s'il est vrai que notre siècle soit le siècle de l'histoire, il devait être en même temps le siècle du roman historique et du drame historique ; car le peuple ne lit pas les gros livres, il veut des sources plus attrayantes d'informations, semblable à ces enfants qu'on allé-
che au breuvage salutaire en en déguisant l'amertume. Une littérature est le produit de conditions qu'il ne faut point perdre de vue quand il s'agit de l'apprécier, et, de même que le xviu6 siècle sentimental et romanesque eut la Nouvelle Héloïse et Manon Lescaut, de même que l'avènement d'une période scientifique nous vaut à cette heure le roman « expérimental », que les adeptes du natura~ lisme placent si joyeusement sous l'invocation de Claude Bernard, ainsi, de toutes parts, l'école romantique se mit à construire sur le sol historique.
Nous parlerons ailleurs de Cinq-Mars. Bien plus directement encore que le livre d'Alfred de Vigny, IsiNotre^Dame de Victor Hugo se rattache à la théorie de Scott. Remarquons pourtant cette différence que, chez l'écrivain écossais, l'action et les personnages occupent toujours le devant de la scène, tandis que, chez l'auteur français, la question archéologique prédomine. Le sujet ici n'est ni Esméralda, ni Phœbus, ni Quasimodo ; le sujet, l'Jntérêt, c'est le vieux Paris du xve siècle. Le poète parcourt sa cathédrale, il en fouille les coins et recoins ; planté là de l'aube au clair de lune, il se demande, en variant à l'infini sur les vitraux la gamme de ses couleurs, quelles figures et quels costumes s'amalgameront le mieux avec tels effets de lumière, quels groupes et quelles scènes seront le plus propres à s'enlever sur le fond pittoresque,
à résumer, à symboliser l'antique édiliee. Ainsi naîtront et se formeront les figures du Sonneur et de l'Archidiacre, comparables aux sculptures du portail et du chœur, à ces arabesques — dragons, roses et scarabées — s'enroulant autour des arceaux et qui ne sont que vaine poussière, dès que vous les séparezdu massif de pierre où, comme le lierre, elles s'attachent. Inadmissibles au point de vue de la vérité historique, les personnages de Notre-Dame de Paris sont tout de suite justifiés dès que vous les envisagez comme des bas-reliefs. Walter Scott a cet avantage de n'être pas simplement un antiquaire. Après avoir relu Notre-Dame de Paris, prenez Quentin Durtuard, qui, sur bien des points, a dû servir de modèle à Victor Hugo, et vous saisirez partout le coup d'œil de l'homme d'imagination, grand amateur des chroniques, mais les compulsant beaucoup moins pour en extraire des conceptions fantasmagoriques et des idéalités monstrueuses que pour rendre compréhensibles au présent les caractères du passé. Assurément la poésie a ses droits sur l'histoire ; mais il y a méthode et méthode, et c'est làdessus qu'il s'agit de s'entendre. Que Shakspeare ait affaire à Coriolan, à • César, à Cléopâtre, qu'il s'occupe du roi Lear, d'Othello ou de Cymbeline, la légende lui suffit. Il prend la donnée populaire et part de là; sans penser à caractériser des temps dont les mœurs et la civilisation pourraient ne pas être celles de sou époque, il laisse ces mœurs et
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cette civilisation se dégager des passions diverses qu'il met en jeu, se contentant d'observer la nature humaine dans les mouvements et les phénomènes de son propre siècle et ne se servant que de ce qu'il a sous la main. Qu'un tel procédé réussisse toujours à faire marcher d'accord le drame et l'histoire, je n'oserais en répondre, et je ne conseillerais à personne de s'y conformer ; car Shakspeare, qui l'emploie, est un sorcier, et ce qu'il ignore il le devine. Autre chose est de s'appliquer h reconstituer une époque comme Goethe a fait pour Goetz de Berlichingen. qui (soit dit en passant) a précédé Quentin Durward comme à son tour Quentin Durward avait précédé Cinq-Mars et Notre- Dame de Paris.
Le vent souffle du côté de l'histoire, va pour l'histoire ! — « Thierry ne puis, Barante ne daigne, Dumas suis ! »
Mettre en quatrains l'histoire de France était une de ces drôleries qui passent en proverbe, la découper en récits dramatiques valait mieux. Vitet avait d'ailleurs de vrais chefs-d'œuvre dans ce genre : les Barricades (1829), la Mort de Guise (1827), la Mort de Henri III (1829), sont des modèles qui, joints aux scènes féodales que Mérimée imprimait en 1828 sous le titre de la Jacquerie, devaient naturellement exercer une grande influence. Pour être juste et ne laisser en dehors aucun mérite, il faudrait aussi — point à côté, mais bien au-dessous de ces deux
illustres — citer le nom d'un écrivain tout à fait oublié et qui pourtant eut son quart d'heure de vogue. Je veux parler du bibliophile Jacob, l'auteur du Roi des Ribauds, de la Folle d'Orléans, de Rabe-, lais, d'une histoire du xvie siècle et d'une histoire de Soissons rédigée et documentée en collaboration de M. Henri Martin.
Cette immense foire au moyen âge, si courue alors et si abondante en produits variés, n'eut pas de fournisseur plus assidu. C'était une bibliothèque vivante, un palimpseste ambulant ; il connaissait à fond les vieux burgs, les manoirs et les abbayes, vous nommait au passage chaque moine de la procession et iigurait dans tous les carrousels. On n'imagine pas un guide plus expert, un plus imperturbable reporter du bon vieux temps.
Il vous promenait au Louvre, à la Sorbonne, jusque chez les truands, remontant le cours des siècles, revivant les âges écoulés, au point de se combiner lui-même avec leurs éléments et d'y faire dissoudre sa propre personnalité comme dans une analyse chimique. Car il en était arrivé à troquer la langue du présent contre celle du passé, qu'il parlait, non point en simple dilettante comme le Balzac des Contes drolatiques, mais en grammairien raffiné, en impeccable observateur des nuances ; toujours au fait et sur ses gardes quand il s'agit de ne pas confondre un tour de phrase du temps de Charles IX ou de Henri IV avec le français du règne de Louis XII.
OEuvre de patience, chinoiserie et travail de fourmi, qui vous dénoncent jusqu'en leurs abus ces tendances historiques du moment ! Il nous plaît aujourd'hui d'être informés sur l'atavisme des Rougon-Macquart, les générations de 1824 à 1835 avaient d'autres visées. En conclurons-nous à leur déchéance ? assurément non ; car ce serait justifier d'avance les jugements des hommes de 1924 à 1937 qui, selon toute apparence, prendront à leur tour en dérision notre pseudo-physiologie, alors démodée. Soyons donc plus modestes, songeons que, si le « document humain » varie, l'homme reste le même avec son insatiable soif de nouveauté.
L'archaïsme bientôt s'en mêla, et aussi la mystification. Les Chants illyriens de Mérimée, son prétendu Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole, ne furent pas les seules invites auxquelles le public se laissa prendre ; il y eut bien d'autres inventions apocryphes du même genre : les poésies de Clotilde de Surville, dont tout un monde curieux de moyen âge s'éprit follement, jusqu'au jour où Charles Nodier d'abord, puisRaynouard et Villemain, eurent éventé la supercherie. Goetz de Berlichingen, Ivanhoe, Quentin Durivard existaient, les travaux d'Augustin Thierry, de Michelet, de Guizot, de Fauriel avaient préparé la voie, partout la bonne terre de culture, l'humus recouvrait notre sol; le roman et le drame historiques pouvaient naître.
Dumas, on le sait, avait toutes les audaces. A peine au sortir de ses premiers succès au théâtre, nous le voyons mettre le siège devant l'histoire. J'entends sur l'histoire absolue, l'histoire des historiens, et le voilà d'emblée qui tend la main à Thierry et à Guizot, comme il l'avait tendue à Corneille la veille au soir. « Père, nous t'admirons, mais nous ne te comprenons pas », disait jadis à saint Jean Chrysostome une bonne femme d'Antioche. Tel fut à peu près l'accueil que reçut Gaule et France de la part de cette jeunesse, dont Henri III et Christine échauffaient passionnément l'imagination. Passe pour la chronique et les scènes de la vie anecdotique. Froissart,Monstrelet, JuvénaldesUrsins,
Brantôme, à merveille ! mais de la science et de la critique, des systèmes à préface ! quelle idée, quand on avait là-, ouvert sur la table, ce récent chef-d'œuvre intitulé: Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Xormands! A l'homme d'études d'approfondir l'organisme de l'histoire, à l'artiste d'en extraire les événements et de les revêtir à nos yeux des brillantes couleurs de la vie.
Jl y a pourtant dans Gaule et France un passage qu'il faut retenir et sauver de l'oubli l.
Dumas s'était donc simplement trompé de porte.
11 heurtait chez Augustin Thierry, quand c'était avec Barante qu'il avait affaire. L'erreur pouvait se réparer. L'Histoire des ducs de Bourgogne avait poussé jusqu'à leurs extrêmes limites les qualités et les défauts de l'école narrative. On sait quel charme singulier l'érudition, trop souvent ailleurs source d'ennui, prête à ce livre. Il semble ici que l'auteur soit le contemporain des faits qu'il raconte, ses héros se meuvent et dialoguent au premier plan, tandis que, derrière eux, lui s'efface et disparaît, laissant les événements se succéder et le lecteur les commenter à sa manière ; vous causez avecHyon, Pierre Dubois, Jacques Arteweld, comme avec des personnages de "Walter Scott; la Croisade des chevaliers français à travers la Hongrie est un morceau achevé de description pittoresque, la