‹ Mes études et mes souvenirsChapitre 4 sur 21 · Voir à l'appendice : lettre A · texte numérisé non relu

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bataille de Nicopolis un panorama vivant, et la mort de Raoul de Coucy tout ce qui se peut voir de sentimental et d'intéressant. Après cela, il n'y avait plus que le roman : ce que Dumas comprit, mais seulement point tout de suite, je suppose ; car le volume de Gaule et France marque une période d'hésitation. Nul ne renonce à faire montre de sa science, si peu qu'il en possède; le Dumas de 1834, effervescent et volcanique, avait déjà beaucoup lu, parcouru, deviné ; rien ne l'empêchait de croire aussi de ce côté à quelque vocation ; heureusement l'expérience tourna court : il en fut pour son étalage et revint bientôt à la vérité de sa situation, après s'être donné le plaisir d'exposer ses idées sur l'histoire dans une introduction bien systématique et pragmatique, comme on les rédigeait alors, et d'écrire, jjomme c'était la mode, Méro-Wegau lieu de 3Iérovée, et Lud-wig, Karl et Lod-her, en place de Louis, de Charles et de Lothaire. Les plus courtes folies sont les meilleures; celle-ci ne dura qu'un moment. Dumas avait compris que, si les mots barbares et baroques ne constituent pas un fond de magasin, il est, en fait d'histoire, tels dons de nature qui, gouvernés habilement, peuvent aboutir. La philosophie de l'histoire n'est pas toute l'histoire ; elle n'en est pour ainsi dire que l'anatomie; le passé, lui aussi, n'a-t-il pas vécu de la vie du présent ? n'a-t-il pas eu ses mœurs, son caractère, sa physionomie diverse et distincte?

J'ai parlé de ['Histoire des ducs de Bourgogne ; prenons les Récits mérovingiens. Quoi de plus animé du souffle du moyen âge, de plus dramatique et de plus monté en couleur ? Et, puisque l'histoire peut, de la sorte, empiéter sur le domaine de l'artiste, qui défendra que l'artiste aille ensuite, à sa convenance, labourer, ensemencer, cultiver et même ravager les champs de l'histoire? Dumas ne s'en fit point faute et bien lui en prit, car c'est à cette verte et libre allure que nous devons tout un ensemble de littérature. Balzac intitulait son œuvre : la Comédie humaine; avec Dumas, nous aurons, s'il vous plaît, la Comédie historique : notre histoire tout entière chronologiquement racontée et mise en scène, depuis les temps mérovingiens jusqu'à nos jours, sans compter maintes excursions à l'étranger.

Isabeî de Bavière fut son premier essai dans ce genre mixte et peut-être le meilleur. Compilation de Froissart, de Juvénal des Ursins et de Barante, j'y souscris; mais cette compilation, il n'y avait qu'un Dumas pour la faire.

Le règne de Charles VI — règne de folie et de désastres — se déroule devant nous comme sur un théâtre ; les personnages richement campés dans leur superbe et leur scélératesse féodales ; l'assassinat de la rue Barbette ayant, à dix ans de distance, sa revanche et son épilogue dans la tragédie du pont de Montereau ; les scènes de chevalerie et

de tumulte populaire, les exploits de guerre et d'alcôve; les dissensions, les lâchetés, les trahisons, l'invasion, tout cela vivant, palpitant, criant vengeance ; la jeunesse et l'émotion débordent ; l'histoire donne tant cette fois, il y a tant de sang et de larmes, tant de convulsions et de pitié du beau royaume de France, dans ce règne qui passe entre deux apparitions surnaturelles : — celle du. vieillard de la forêt du Mans, celle de la jeune bergère de Domrémy, — que la fiction n'a pas besoin de s'en mêler; tout au plus intervient-elle épisodiquement en manière d'arabesques marginales : l'aventure du Sire de Giac, par exemple, une inspiration diabolique renouvelée de la ballade de Lénore et si dramatiquement appropriée à ce cadre.

Le Sire de Giac parut séparément, en 1835, dans la Revue des Deux Mondes 1. La vibration, entre poètes, peintres et musiciens, était alors s; rapide, qu'une réplique proposée par l'un était à l'instant saisie par l'autre. On ne laissait pas à une idée le temps de se refroidir : Nicdermeyer mettait en musique la Bonde du Sabbat, que déjà Boulanger avait mise en peinture. A peine publié, le Sire de Giac devenait une aquarelle de ce même Louis Boulanger, le grand opérateur en ce genre de transposition . Longtemps on a pu voir, dans le bureau de la Revue, ce très curieux spécimen d'une organisation

lr Voir aux notes cette première version d'un épisode resté célèbre.

déliée et sensible aux diverses expressions de l'art, comme il y en avait bon nombre à cette époque. Le temps est tout à l'histoire ; chacun porte en soi le mystérieux pressentiment des grands événements qui se préparent, et, par trouble et souci de l'avenir, on interroge le passé. Les tendances seront diverses, mais les résultats identiques : en politique , l'école doctrinaire ; en philosophie , l'éclectisme; en littérature, le roman et le drame historiques. De Chateaubriand datera cette filiation ; le sixième chant des Martyrs, où la dissolution du monde antique et l'avènement de l'ère nouvelle sont mis en présence, marquera le point de départ, et, tout de suite, le réveil littéraire éclatera. Autres temps, autres mœurs, autre littérature aussi. Une époque où Grégoire de Tours se pouvait traduire en style d'opérette, où le barbare Childéric était « un priuce à grandes aventures, l'homme le mieux fait de son royaume, mais s'abandonnant trop à l'amour qui fut la cause de sa perte », devait naturellement produire des romans historiques tels que ceux demadamede Genlis, de madame Cottin, de madame de Souza, et voir fleurir, dans ses parterres émaillés. les Claire d'Albe, les Chevaliers du Cygne ou la Cour de Charlemagne, les Mademoiselle de Tournon, les Malek-Adel, et la Duchesse de Guise ou l'Intérieur d'une famille illustre dans le temps de la Ligue. Tout se tient, et pour que Cinq- Mars et Notre-Dame de Paris, pour que les drames

deVitet, de Mérimée et de Dumas vinssent au monde, il fallait que ce fameux sixième chant des Martyrs et certains chefs-d'œuvre de Scott eussent d'abord agi sur l'imagination rationaliste et descriptive d'un Augustin Thierry; il fallait que les Guizot, les Villemain, les Cousin eussent mis en honneur les hautes études, doublement aidés et soutenus par le goût du public et, disons-le aussi, par l'esprit de la Restauration, qui put croire un moment que le retour vers le passé féodal serait un contrepoids au libéralisme moderne.

ni

Dumas, qui fut pour notre histoire un vulgarisateur de génie, n'a rien de l'archéologue. Où son instinct' le pousse, il se porte: valeureux, chaleureux, prime-sautier.

Dumas historien !

J'aperçois d'ici les savants de cabinet s'égayant: « Montrez d'abord votre patente, et nous discuterons après. » Car, nous autres, gens nés tout exprès pour la liberté, nous sommes ainsi faits, qu'il nous faut toujours en référer à une autorité quelconque, jusque dans les choses où le souffle de la liberté devrait nous animer le plus. Pareille mésaventure advint à Nodier, quand il s'avisa do publier son Examen critique des dictionnaires et ses Notions

élémentaires de linguistique, œuvres charmantes d'un esprit sans gêne et tout rempli d'érudition, mais condamnées d'avance par cette ironie du destin qui pèse impitoyablement sur nos mœurs.

— Etcs-vous d'une commission du gouvernement? Êtes-vous de l'Académie? Etes-vous grammairien du roi ? Non, que je sache. Eh bien, alors, de quoi vous mêlez- vous?

Charles Nodier, tout en restant en dehors de la critique officielle, a rendu ainsi bien des services, dont les romantiques, plus encore que lui-même, auront profité ; car le théoricien et l'artiste n'allaient point en lui d'un pas égal, l'un beaucoup plus paradoxal que l'autre qui, sans désavouer aucun excès, n'en commit pas, et, comme Courier et Déranger, se contenta de côtoyer, de manœuvrer entre les deux camps. Aujourd'hui que les questions de linguistique redeviennent à la mode, il serait bon de consulter souvent Nodier et d'extraire de son trésor nombre de vieux mots un peu rouilles par le temps et qui ne demanderaient qu'à reluire.

— Vous êtes donc archéologue, vous aussi? demandait à Dumas un amateur de curiosités.

— Moi, répondit-il, je ne suis absolument rien.

— Cependant, à la première vue, vous avez reconnu que cette statuette était un buste de César.

— Il n'y a pas là une grande malice. César est un type romain, et, d'ailleurs, je connais César aussi bien que beaucoup de gens et même mieux.

ALEX AN DUE DtJMAS 37

— A quel titre?

— Mais comme historien de César.

— Vous avez l'ait une histoire de César ?

— Oui.

— Vous?

— Pourquoi pas moi ?

— Excusez ! c'est que, comme on n'en a point parlé dans le monde savant...

— Oh ! le monde savant ne parle jamais de moi.

— Une histoire de César doit cependant faire une certaine sensation.

— La mienne n'en a l'ait aucune; on l'a lui;, voilà tout. Ce sont les histoires illisibles qui i'onl sensation ; c'est comme les dîners qu'on ne digère pas ; les dîners que l'on digère, on n'y pense plus le lendemain.

Maintenant, revenons à ses drames.

Christine à Fontainebleau. — Henri III.

Dumas, parlant de ses commencements, nous raconte que, après Shakspeare, Goethe et Schiller furent sa principale étude et sa grande prédilection. On s'en aperçoit de reste aux réminiscences d'Egmont et de Wallenstein partout présentes dans Christine. Le Corse Sentinelli s'y fait un devoir d'emprunter mot pour mot ses monologues au duc d'Albe, et la scène capitale entre Monaldeschi et Sentinelli n'est que la répétition, l'adaptation de la scène entre Devereux et Macdonald dans Wallenstein. Faut-il crier au plagiat?

A Dieu ne plaise!

On était dans le coup de feu d'une reconstitution universelle, et les matériaux, de quelque part qu'ils

vinssent, pourvu qu'ils eussent le mérite de la nouveauté, servaient à l'œuvre. Reprocherons-nous à Dumas d'avoir pris à Goethe et à Schiller tels motifs importants de sa pièce quand Dumas ne s'est jamais plaint de ceux qui l'ont, à son tour, détroussé? Marie Tudor n'est pas autre chose qu'un rifacimento littéral de Christine; la reproduction est même identique à ce point que les personnages se font vis-à-vis : la reine d'Angleterre et la reine de Suède, toutes deux les poings sur la hanche, se mesurant et s'affrontant; Lady Jane regardant Paula, et Fabiano-Fabiani tirant sa révérence à Monaldeschi. Voyons-nous que l'auteur de Christine ait accusé de plagiat l'auteur de Marie Tudor? Dumas n'eut à cette occasion qu'un regret et n'en voulut à Victor Hugo que de la poétique malencontreuse et triviale de son mélodrame qui remettait en discussion tous les avantages de la campagne qu'on menait en commun.

— Comment diable avez-vous pu faire de Marie Tudor, hydropique et archicatholique, cette espèce de courtisane éhontée?

— Avec cela, répondait Hugo, que vous vous êtes gêné, vous, pour violer Christine !

Et Dumas terminait la querelle par un mot de-^ venu proverbe :

— Quand je la viole , moi , je lui fais un enfant !

L'enfant a-t-il vécu? Vit-il encore? Question

douteuse ; l'intrigue pèche par défaut de continuité, la tragédie se dérobe sous deux ou trois scènes vraiment tragiques. Les personnages n'ont aucun attrait, nul ne vous intéresse : Monaldeschi est le plus méprisable des aventuriers ; sa maîtresse Pauîa, qui le suit partout déguisée en page, ne nous représente qu'une de ces figures de Scott ou de Byron si chères aux Keepsakes du temps ; quant à Christine, on s'aperçoit, en effet, que l'auteur s'est appliqué au portrait, totalisant la somme des qualités extiaordinairement contradictoires de la royale virago, mais sans réussir à mettre de l'ordre dans sa balance. Cette reine et son favori, sur qui repose tout le drame, n'ont pas une seule scène pathétique; l'ironie de Christine, ses airs insultants, commencent dès le prologue; Monaldeschi trahit tout le monde et n'a pas môme de courage devant la mort.

Introduire sur notre scène la lâcheté, chercher un moyen dramatique dans l'exploitation du plus vil des instincts de l'homme, était un coup d'audace à tenter Dumas. Avant lui, un poète allemand

— Henri de Rleist, dans le Prince de Hombourg,

— avait joué cette partie et l'avait gagnée.

Il est vrai que Henri de Kleist y met un art d'insinuation tout particulier et que son lâche, à lui, est un héros, le vainqueur de la bataille de Fahrbelin, jugé par le conseil de guerre et condamné pour s'être battu en transgressant les ordres

de l'Électeur. Sa défaillance n'a, du reste, qu'un instant et se produit simplement à l'état pathologique, à la vue des apprêts du supplice. Le public informé, préparé d'avance, sait qu'il assiste au phénomène involontaire d'un organisme hypernerveux, et cet accès de terreur, presque aussitôt surmonté, amène un effet qui touche au sublime. Le Dumas de cette période, tout emportement et furie, génial, incorrect, ne connaissant que les surfaces, n'avait pas de ces intuitions analytiques. C'est assez pour lui d'obéir à sa fougue naturelle, d'écouter son démon , déjà présent, qui lui dicte à travers mille incohérences des scènes dignes de Schiller, des vers d'un éclat foudroyant, tels que celui par lequel le drame se termine et se couronne :

Eh bien, j'en ai pitié, mon père... Qu'on l'achève!...

Henri III, dont le succès marque uue date, n'est pourtant rien moins qu'un progrès sur Christine. Cela manque à la fois d'information historique et de littérature ; le talent même du théâtre, cette signature caractéristique de l'auteur, ne se montre qu'à de rares intervalles et comme atténué par l'imitation des modèles étrangers. Fallait-il que notre art dramatique eût assez dégénéré pour qu'une œuvre si incomplète fût aussitôt portée aux nues !

Relisez, à ce propos, les Mémoires d'Alexandre Dumas, qui sont bien l'expression la plus vivante, la plus pittoresque et la plus amusante de cette époque, et vous y trouverez nombre de figures humoristiques crayonnées d'un trait, entre autres

cet excellent M. Deviolaine. Impossible d'imaginer un type de bureaucrate mieux réussi et plus nature que ce brave homme de bourru bienfaisant, qui ne saurait admettre qu'un polisson dont il a connu les père et mère s'avise d'écrire des drames et prétende les faire jouer au Théâtre-Français !

« La nouvelle circulait de corridor en corridor et d'étage en étage; c'étaient, de bureaux à bureaux, des allées et des venues comme si madame la duchesse d'Orléans fût accouchée de deux jumeaux. Je reçus des compliments de tous mes collègues, les uns sincères, les autres goguenards. M. Deviolaine arriva à deux heures ; à deux heures cinq minutes, il m'envoyait chercher. J'entrai chez lui le nez en l'air, la main sur la hanche.

» — Ah ! te voilà, farceur, me dit-il ; mais tu n'as donc pas vu qu'ils se moquaient de toi ?

— Qui cela?

— Les comédiens.

— En attendant, ils ont reçu ma pièce. » — Oui, mais ils ne la joueront pas.

» — Ah ! par exemple !

» — Et puis, quand ils la joueraient ta pièce...

i> — Eh bien ?

o — Il faudra encore qu'elle plaise au public.

» — Pourquoi voulez-vous qu'elle ne plaise pas au public, puisqu'elle a plu aux comédiens ?

» — Allons donc, tu vas me faire accroire que toi. avec ton éducation à trois francs par mois, tu

réussiras, quand des gens comme M. Viennet, comme M. Lemercier, comme M. Lebrun, tombent aplat?... Allons donc ! »

Ces trois francs d'éducation par mois nous ramènent à Henri III. Dumas, à ce moment si décisif, ne savait rien. Il arrivait au combat sans munitions, ayant jusqu'alors brûlé sa poudre aux moineaux dans les bois de Villers-Cotterets.

« Comment tout ce que j'entrevoyais et dont l'étude était pour moi d'une absolue nécessité, comment tout cela tiendrait-il dans ma pauvre tête sans la faire éclater ? Hélas ! j'étudierais donc toute ma vie? et, si j'eusse étudié à l'âge des autres, je n'aurais donc plus rien à faire qu'à produire?. . . »

ïl s'agissait maintenant d'aller braconner sur les terres de la science. Henri III se ressent de la chose ; tout y est à la diable. L'auteur trouve son sujet par hasard en ouvrant un volume d'Anquetil, qui dormait dépareillé au fond d'une armoire ; et c'est un de ses amis qui lui conseille de profiter de cette occasion pour lire le Journal de l'Estoile : travail fortuit et précipité, dont l'ouvrage entier porte l'empreinte. Les acteurs se commentent eux-mêmes ; Catherine de Médicis se raconte le plus ingénument du monde à Ruggieri, son astrologue :

« Aurais-je donc abâtardi son cœur à force de voluptés, éteint sa raison par des pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son esprit et le dirigeât à son gré ? Non, je lui ai

donné un caractère factice pour que ce caractère m'appartint ; tous les calculs de ma politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là; il fallait rester régente de France, quoique la France eût un roi ; il fallait qu'on pût dire un jour : « Henri III a régné sous Catherine de Mé- » dicis. »

Dirons-nous, à notre tour, que c'est l'enfance de l'art? C'est tout simplement l'enfance de l'artiste, du grand artiste qui s'essaye et qui tantôt, après s'être amusé un bout de temps, après avoir usé, abusé, trafiqué de toutes les monnaies courantes, de tous les jurons et de toutes les apostrophes à la mode de 1830, va se révéler brusquement, brutalement, aux trois derniers actes.

Oui, certes, Ludovic Vitet connaît mieux son histoire; oui, les Barricades, les États de Blois, la Mort de Henri III sont des témoignages bien autrement sérieux des tendances alors régnantes ; mais songez qu'ici nous sommes au théâtre, et que l'histoire dialoguée n'est pas le drame historique. D'ailleurs, Dumas sent ce qui lui fait défaut, et il se complétera coûte que coûte:

« C'était effrayant de ne rien savoir à trente ans de ce que les hommes savent à douze ! L'étude du théâtre m'avait pris cinq ou six ans; combien de temps allait me prendre l'étude de l'histoire? »

Toujours est-il qu'il avait fini par la savoir. Nous connaissons l'influence instantanée, presque

magique, que le roman d'ivanhoe exerça sur Augustin Thierry ; curieux spectacle de voir Y Histoire de la Conquête des Normands agir de même sur ce romancier et ce dramaturge :

« Je lus, je me trompe, je ne lus pas, je dévorai le merveilleux travail de l'auteur de la Conquête des Normands sur les rois de la première race, puis ces espèces de scènes historiques intitulées Récits mérovingiens. Alors, sans même avoir besoin d'ouvrir Chateaubriand, tous les spectres de ces rois debout au seuil de la Monarchie m'apparurent à partir du moment qu'ils s'étaient faits visibles aux yeux du savant chroniqueur. . . »

A ceux qui voudront bien, comme nous, s'imposer la tâche de parcourir l'œuvre immense de Dumas et de s'y promener dans tous les sens, nous promettons une quantité d'intéressantes découvertes. Dumas est populaire, il n'est pas connu. Son genre de vie, ici et là quelques méchants volumes qu'il eût mieux fait de ne pas écrire, ont beaucoup nui à sa considération littéraire. On le prend généralement pour un simple amuseur, et cependant, tout comme un autre et plus qu'un autre, il a ses heures d'élévation et de philosophie.

Mais le charme est surtout d'assister à l'effort progressif de ce talent. Comparez, par exemple, la Catherine de Médicis et le Henri III de ce premier

drame avec la Catherine de la Reine Margot et le Henri III de la Dame de Montsoreau : quelle différence dans le Ion, le contour, la couleur des portraits ! Non que les types aient abdiqué tout à fait cette physionomie conventionnelle qu'un metteur en scène tel que Dumas leur devait imprimer de parti pris; mais que tout cela est plus vivant, plus étoffé, et comme vous sentez déjà mieux, sous le costume, l'anatomie du corps humain ! Ce vulgarisateur, qui semble n'avoir écrit que pour les cabinets de lecture, aurait ainsi, plus qu'on ne croit, l'ait œuvre de bibliothèque... L'unité de ces innombrables volumes, nous saurions où la découvrir. L'esprit de suite est manifeste: une conception en commande une autre à distance ; Isabel de Bavière contient déjà les matériaux qui serviront un jour à construire la Tour de Nesle et la Reine Margot, de même que la Dame de Montsoreau est dans Henri 111.

CHARLES VII chez ses grands vassaux.

Peu de gens ont lu la Jeanne d'Arc de Schiller, et moins encore la liront désormais, pour des raisons où je n'ai pas besoin d'insister. Il nous gêne de voir traiter par un Allemand la plus illustre et la plus sacrée de nos chroniques nationales. On m'objectera que la Jeanne d'Arc de Schiller est une féerie. A ce titre seul, pourrionsnous l'aborder? Voilà donc la Pucelle d'Orléans travestie en une amazone de la Jérusalem du Tasse, bataillant et se démenant de toutes les façons, querelleuse, furieuse et... amoureuse. Après avoir tué Mongomery dans une lutte corps à corps, elle s'élance, l'épée haute, sur le chevalier Lionel, dont le casque, sous le choc, jaillit en éclats, et ce lui est

assez d'apercevoir les traits de son jeune et brillant adversaire pour tomber pâmée du mal d'aimer. Alors sa damnation commence ; à ces voix qui venaient du ciel succèdent les voix de la passion, qui viennent de l'enfer : comme elle fut naguère possédée de Dieu, elle se sent désormais possédée du démon ; après l'illuminisme, le sortilège, et, pour que personne n'ignore la confusion de sa pauvre âme et de son pauvre esprit, elle se dénonce elle-même. C'est d'abord Agnès Sorel qui reçoit sa confidence,, puis le roi, puis ses sœurs, puis tout le monde ; si bien que, chassée, honnie et mise au ban, l'infortunée erre à travers bois pendant l'orage et ne trouve d'abri que dans une hutte de charbonniers, d'où presque aussitôt elle est expulsée ; car le fils, qui revient du camp, la reconnaît. « Chère mère, que faites-vous? à qui donnez-vous l'hospitalité? C'est la sorcière d'Orléans ! » N'admirez -vous pas la pente tout allemande que prend ici la chronique française? On songe involontairement à Geneviève de Brabant, aux contes des frères Grimm ; vous nagez en plein romantisme germanique ; du procès de Rouen, pas un mot, rien du bûcher. Tombée aux mains d'Isabeau de Bavière, qui, elle aussi, bat la campagne en Bellone casquée et cuirassée, notre héroïne est enfermée dans la tour du Nord ; du haut de sa bastille, elle assiste au combat qui se poursuit dans la plaine avec des fortunes di-

verses : tantôt c'est le Léopard qui l'emporte et tantôt c'est la bannière aux fleurs de lis. Tout à coup cependant le parti de France ploie, le roi est menacé, les lances bourguignonnes déjà l'enveloppent; pauvre Jeanne ! affolée à l'idée que ton gentil seigneur va devenir le prisonnier des Anglais, comment t'y prendras-tu pour le tirer de ce nouveau pas? Elle invoque ses saintes, rompt ses liens et se précipite par la fenêtre du donjon. Qu'est-ce après tout que cent coudées, quand l'aile des anges vous soutient? Ainsi rendue par miracle à la liberté, la Pucelle, sa hache en main, se rue au plus fort de la mêlée et reçoit le coup mortel en dégageant son roi. Jeanne meurt sur le champ de victoire, et, tandis que les drapeaux s'inclinent au-dessus d'elle, le ciel lui ouvre ses portes d'or, et des légions de séraphins, chantant et semant des fleurs, sillonnent les airs à sa rencontre. Vous voyez d'ici l'apothéose.

Tout cela, au point de vue de l'histoire, est simplement absurde, et cependant cette féerie — car, je le répète, c'en est une, — nous montre de temps à autre, par éclairs, un poète de génie. La scène de Jeanne avec le chevalier noir dénonce un maître. — A l'horizon se dresse la cathédrale de Reims, que le soleil empourpre d'un nimbe de feu, et, dans la campagne, où l'on se bat, la Pucelle d'Orléans s'est égarée à la poursuite d'un chevalier mystérieux dont le sinistre aspect l'intrigue

et l'épouvante. Elle le somme de lever sa visière et de croiser le 1er bravement: l'Inconnu ne répond que par des paroles brèves et prophétiques. Irritée, elle s'élance sur lui et le traverse de son épée, lorsque soudain, au bruit du tonnerre, le spectre se fond dans les vapeurs du soir et disparaît, Ce chevalier noir, c'est le destin, le propre destin de la vierge guerrière, qui vient l'avertir au moment suprême : « Jeanne d'Arc, jusqu'aux murs de Reims, la victoire t'a portée sur ses ailes ; que ta renommée te suffise, congédie la fortune qui t'a suivie en esclave, avant que, frémissante du joug, elle s'affranchisse d'elle-même ! » Que dire aussi ou plutôt que ne pas dire du caractère de Talbot, ce chef militaire, ce tacticien éprouvé, ce penseur, placé là comme antithèse au surnaturalisme? Vaincu par un idéal dont le sens lui échappe, il se fait noblement tuer quand il voit ses soldais s'enfuir éperdus devant ce qu'il appelle « une œuvre de pure jonglerie », et meurt en stoïcien, seul, sous un arbre de la forêt, l'amertume au cœur et le blasphème à la bouche : « 0 monde, reprends ces atomes un moment réunis pour la joie et pour la souffrance ! »

L'œuvre de Schiller étincelle de beautés, même à ne point parler de la partie lyrique, admirable en tout état de cause ; les adieux de Jeanne d'Arc au sol natal, les stances désolées qui s'exhalent de son âme après la défaillance, tout cela compte parmi

les plus beaux vers de la muse moderne, — seulement ces beautés sont d'ordre cosmopolite, et, pour traiter un pareil sujet, l'inspiration pure et simple d'un grand poète ne suffit pas, il faut encore y joindre toutes les sympathies, toutes les flammes du sentiment national porté à sa suprême puissance. Mysticité, patriotisme, dans ces deux mots tient l'épopée de Jeanne d'Arc ; l'héroïne est une des plus complètes qu'il y ait jamais eu : grande par sa volonté, plus grande par ses actes et plus grande encore par son martyre, elle a le laurier et la palme ! Elle est de son pays et de son temps, elle en a l'âme, c'est la foi du moyen âge doublée d'un enthousiasme encore ignoré : le patriotisme. Le peuple des campagnes, plus près du sol, ressent ce que les classes supérieures ne ressentent pas ; nos guerres avec l'Anglais avaient eu jusqu'alors plutôt une physionomie chevaleresque ; ce fut Jeanne qui, la première, imprima le caractère national à ces passes d'armes féodales et qui, donnant au pays conscience de sa haine instinctive contre la domination étrangère, transforma ces luttes périodiques de chevaliers à chevaliers en une guerre populaire d'extermination. La nuit du moyen âge commençait à s'élaircir un peu, un renouvellement secret dont sans doute les masses n'avaient aucun pressentiment s'annonçait déjà par certains signes. Saint François d'Assise au xive siècle, sainte Catherine de Sienne au xve,

avaient, comment dirai-je? assoupli, imprégné, d'amour et de tendresse le vieux dogme inflexible et dur. La foi régnait partout, de plus en plus accrue, exaltée par les horreurs du temps : peste noire, massacres , invasions et fléaux de toute espèce. A ces époques, la plante humaine grandit à des proportions formidables ; dans le bien comme dans le mal, ses facultés se décuplent, la rêverie devient extase, un fluide mystérieux circule qui, selon les prédispositions de l'individu, va développer chez lui le delirium tremens de la politique ou tel état convulsionnaire se traduisant par des visions et par l'hallucination. Jeanne d'Arc est bien l'enfant du siècle : un système d'une susceptibilité nerveuse extraordinaire, une imagination inflammable et vibrante, la prédisposent à sa vocation ; elle y croit et bientôt force les autres à croire en elle. Croire, être crue, de ce double courant résulte sa mission nécessairement surnaturelle pour les contemporains. « OEuvre du ciel et miracle ! » s'écrient ceux qu'elle sauve. « Œuvre de l'enfer et sorcellerie ! » hurlent ceux qu'elle frappe.

La pièce de Schiller avait dû frapper Dumas, qui s'en est souvenu dans Charles Vil, comme d'une foule de détails dont il a fait ou cru faire son profit; car son adaptation impétueuse et presque irréfléchie ne va point sans quelque maladresse.

Et jugez ici combien, dans une œuvre d'art, ce que nous appelons le sujet importe peu et combien tout y dépend, non pas seulement d'une situation donnée, mais de la mauière dont cette situation sera reprise et comprise, et de ce que l'auteur y mettra de son originalité caractéristique et de son style. Le sujet de Charles VII est à tout le monde : il appartient à Racine, à Goethe et disons aussi à Musset. qui, très spirituellement alors, et dans sa période d'enfant terrible, venait de le renouveler en le parodiant.

Un soir de lecture chez Nodier, Dumas voit arriver un poète qu'il ne connaissait pas, un jeune homme de taille ordinaire, mince, blond, avec dos moustaches naissantes, de longs cheveux bouclés rejetés en touffe d'un côté de la tête, un habit vert très serré à la taille, un pantalon de couleur clair.^, affectant une grande désinvolture destinée peut-être à cacher une grande timidité réelle. C'était Alfred de Musset. Dans le cercle ordinaire de l'Arsenal, peu le connaissaient personnellement, peu de vue, peu même de nom. 11 lut la Camargo, dont la dernière scène, si fort qu'elle s'en éloigne par la forme, est évidemment imitée de Y Andromaque de Racine :

HERMIO.NE

Tous vos retardements pour moi sont d s refus. Courez uu temple! Il faut immoler...

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