RÉPONSE DE DELPHINE
«Ilétait une fois un vieux bonhomme, qui avait un mauvais nom et un si drôle de caractère, qu'il ne voulut jamais donner ce nom, devant aucun autel ou aucun magistrat civil — à nul être portant jupe — tant il craignait qu'il n’eût la capricieuse fantaisie de le propager ce nom, en le perpétuant. — Il était frondeur, taquin et méchant parfois, le sujet en question, et si ce n'eût été de son esprit et du bagage de savoir qu'il possédait — et dont il se moque tant à présent, — ce vieux garçon aurait été tout simplement insupportable. — On s’approchait de sa nature apoplectique avec crainte,
de peur de le voir se déverser sur soi; ses amis — peu nombreux — le chérissaient, néanmoins, à outrance, pour sa franchise, sa gaîté explosive, ses reparties fines et le profit qu'ils retiraient de son commerce, car il faut le dire — ce grand disciple de personne — était un puits descience si profond, qu’on ne venait jamais à bout de le vider. — De son vivant, ce vieil ami à nous deux, s'appelait tout bonnement — Jobard ! mais maintenant, ou depuis que nous l'avors mis à l'état de « mort ». ceux qui se moquaient un peu de lui, et qui sont allés le retrouver, sont assez disposés à lui donner le nom de maître — mais comme il n'aime pas plus ce nom que le premier — il passe pour un être anonyme et même synonyme de toute espèce de choses. Comme ilte l'a dit dernièrement, il s’est fait professeur des sciences, dans leurs rapports avec la philosophie, et, te dire si la jeunesse aime à suivre ses cours — car il possède un talent immense pour se faire comprendre et faire aimer ses instructions. Comme il entrelace si bien, si finement, l'esprit au savoir et le savoir à l’esprit! Les jeunes gens, des deux sexes, raffolent de lui, et lui font parfois des ovations à le faire pleurer d'attendrissement — car il a le cœur tendre, ce vieux célibataire, même dans la peau neuve qu'il a prise depuis qu'il est venu ici. Comme je tiens beaucoup à faire des heureux, je m'occupe depuis quelque temps de trouver une compagne digne de lui — ce qui n’est pas si aisé comme cela paraît à première vue. Mème dans le monde des esprits les femmes ont tant de frivolités, et aspirent si peu, en général, aux grandes choses, qu'il est difficile d'en trouver une qui convienne parfaitement à un esprit puissant et fort, comme l'est notre excellent ami. — La dernière lettre que nous
lui écrivions en commun, il y a seize ans, lorsqu'il
jouissait d'un bel embonpoint à Bruxelles, (Belgique), lui porta, tu sais, le dernier coup, le coup de grâce -- car il en mourut, bel et bien, sous un flux de sang au cerveau — causé.par l'excitation et le plaisir que notre lettre lui fit, (Il mourut le 27 octobre 1861, à 69 ans.) C'était bien mourir, cela — Ja joie dans le cœur! — Des méchants, néanmoins, ont prétendu qu'il avait fait une vilaine mort, faute d'autres sacrements! Mais, que veux-tu? on ne peut arrêter les langues de médire du meilleur des prochains. Dieu, et tous les dieux y passent bien par cette épreuve — et pourquoi aucun de nous voudrait-il échapper à ces araignées et autres insectes nuisibles — de l'espèce humanimale, comme dirait Jobard ?
«€ DELPHINE,
On ne m'en voudra pas, j'en suis sûr, de citer encore mon ami Jobard, qui, par son originalité et son grand bon sens est doublement intéressant :
« Les événements se succèdent et ne se ressemblent pas.» Voilà un aphorisme assez vrai. Qu'on tâche d'assimiler autant qu’on voudra, toutes choses rassemblées auront chacune leur caractère propre et un moyen particulier de concourir au but proposé. Les hommes se réunissent en sociétés petites ou grandes pour arriver à contrôler les événements, afin que par une action collective ils embrassent le globe, et produisent partout des efforts simultanés et tellement puissants que rien ne puisse leur résister. Ce moyen d'action, de cohésion, de direction, se fait en vertu des lois et du mouvement qui existe en chacun des membres de la famille terrestre ; — c'est l'intérieur qui s'échappe en dehors et se reproduit là sur une grande échelle. Tous fournissent leur contingent au grand mouvement; {ous sont assez
grands pour pouvoir se dire directeurs, en action et en théorie, de la chose publique — de la chose terrestre, immédiate et médiale, qui touche et s'éloigne de la croûte que vous foulez sous vos pieds. Dans la conception et le langage humains,on donne plus d'importance à l'immédiat, qui agit sous la vue, sous la connaissance des sens, el cette action est généralement réputée comme étant la raison pratique, la raison excellente —sinon par excellence. Mais l'esprit, éclairé d'enhaut, recevant directement sur son cerveau les rayons de lumière — tout en assignant la valeur réelle à cette action immédiate, sait que sa sœur aînée — l'action médiate—l'emporte beaucoup en importance sur la première, Ceci est de l'a, b, e, tant c'est élémentaire, tant cela saute aux yeux: — mais pour ceux qui n'en croient pas mème leurs veux, que faut-il donc faire? Pour ceux qui admettent un principe et ses conséquences, et qui font l'écrevisse, quand les conséquences dépassent certaines limites — qu'y a-t-il encore à faire? La raison veut que chacun représente de temps à autre les deux états opposés de l'existence : — qu'un chacun soit aclif et réactif — intelligent et stupide — excitant et réfractaire envers telle ou telle vérité; — passant souvent d'un rôle à l’autre, ou d'un sujet à un autre, avec la rapidité de l'éclair. L'intelligence se plie aux nécessités du développement, comme l'être se fait volontiers germe, et se ramasse à l'étroit dans l'organe générateur avant de naître et de renaître; mais durant son état de labeur, lorsqu'elle est entourée de nuages, l'intelligence en chacun se fait réactive ou reste grossière, C'est une nécessité indispensable du rôle qu'elle remplit alors. L'intelligence et l'individu — ce sont bien deux synonymes, inséparables dans leur essence, mais qui sont toujours en lutte. L'intelligence — c’est
l'être en grand : l'être qui embrasse l'univers — tandis que l'individu est l'être ramassé, replié sur lui-même, et qui fait toutes espèces de mouvements, quelquefois grotesques, pour échapper de ses langes. — Les événe- . ents font et défont l’un et l’autre — et, l’un et l’autre, il faut ajouter — font et défont les événements. Tout cela est un mystère, très compréhensible pour celui qui veut y regarder de près et de loin à la fois, ou qui possède la faculté éveillée pour faire l’un et l’autre. »
— « La science ou les notions inductives de la philosophie morale, pèchent tellement par la base — sur la croûte terrestre — que c'est à peine si les esprits émancipés de la chair et des basses conditions sociales de votre monde, osent aborder certains sujets, qu'on peut avec raison qualifier d'une importance vitale. La bigoterie, nourrie par l'ignorance et disciplinée par de fausses conceptions, exerce un tel empire sur l’humanité en général, que les esprits éclairés sont plus ou moins forcés de se taire, et de remettre à l'avenir l'explication de certaines vérités, bien nécessaires, qui sont strictement du ressort de la vie pratique, et tendent directement à avancer le bien-être de la société. — Les fonctions de l'amour sont tellement reléguées dans le cercle du mal, dans les profondeurs vicieuses de l'ignorance, et sont frappées d'un tel ostracisme spirituel — en ce qui concerne la part que le monde invisible est appelé de droit à exercer dans de telles fonctions — que les produits se ressentent logiquement de ce pitoyable état de choses. Que d'unions légalisées et sanctifiées sentent, sous leur voile de respectabilité et de convenance, le froid glacial de la tombe ! Les fruits provenant de telles unions, sont un poison subtil qui empeste plus la société que la prostitution radicale. La misérable pauvre se donne à qui elle veut — la misé-
rable riche, bien élevée, est forcée, très souvent, deltomber dans les bras de celui qui la toise avec de mesquines, de sordides pensées.
« L'association putative entre les deux mondes, le visible et l'invisible, est une de ces ironies flagrantes qu'on ne saurait trop exposer, pour en faire comprendre tout le vice. Il vaudrait autant s'attendre à voir prospérer une association tout humaine, où l’un des associés ferme les yeux sur tout — et laisse faire — que de croire que le monde d'ici-bas puisse profiter de ses relations avec le monde fluidique — en fermant bien fort les yeux — et laissant faire l’autre associé. La première des violations, sinon la plus grande, que votre monde commet, c'estde n’exercer aucun contrôle sur l'immigration des habitants qui viennent grossir ou entretenir son chiffre de population! L’ignorance crasse sur ce sujet important, même parmi les classes instruites, directrices, est quelque chose de ridicule et de sinistre à la fois. — On semble croire aux contes qu’on débite aux enfants : que tels et tous les nouveau-nés, ont été trouvés sous une feuille de chou : qu'ils ont poussé comme des champignons — ou que l'individualité part en premier lieu de la matrice, et de nul autre endroit. — Si le haut et le bas commerce procédaient avec autant de sans-souci et d'indifférence dans l'achat et l'importation de ses marchandises — que le monde en général témoigne envers le choix et l’immigration de ses habitants de la sphère invisible! où en seraient ses affaires? On reconnait la nécessité d'étudier les règles du commerce, de connaîtreles pays étrangers avec lesquels on entre en relations, de savoir ce que ces pays produisent — en quelle quantité, à quels taux, et de posséder enfin des notions assez étendues sur diverses sciences — et tout cela, dans le but d'ar-
river à faire une fortune — qui devra presque invariablemer.. se dissiper bientôt entre d’autres mains, Oh! si le monde matériel montrait la moitié de l'intérêt et de l'intelligence qu'il emploie dans ses affaires grossières — au profit de ses affaires supérieures — il n’en serait pas à endurer périodiquement les cataclysmes financiers et autres qui l’assaillent avec tant de sévérité. Si ce monde, au lieu d'employer des agents pour contracter des affaires avec le monde invisible, s'en remettait à ses propres efforts, à sa perspicacité, à son expérience, transmise ou acquise, le bien-être matériel, moral et spirituel ne tarderait pas à fleurir dans son milieu et partout. Si, au lieu de donner aux relations des deux mondes un caractère religieux — comme on fait — on s’efforçait de lui reconnaître ses qualités toutes pratiques, toutes simples — la gangrène tomberait d'elle-même du corps social et ne la tourmenterait plus. Les monopoles de toute espèce, qui ruinent ce monde, ont besoin d’être signalés à l'attention publique, et les voiles épais qu'on tend dans des desseins égoïstes et misérables, devront être déchirés. …. «Quand je suis venu avant, apporter ma miette sur ces pages, Delphine ajouta sa fine piqûre à la fin. J'étais le bourdon — elle l'abeille. Cette chère amie nous a plantés là — vous comme moi —- depuis un petit âge de temps, qui se multiplie de lui-même assez fortement, sans compter l'accélératif qui part de notre ennui pour en accroître l'effet. — Voulez-vous que je vous raconte ce qui a poussé Delphine à s'enfuir? —: Vous étiez assez disposé à croire que j'y étais pour quelque chose. Je viens vous dire, pour la deuxième fois, que j'en suis bien innocent, et que l'inspiration part d'ailleurs, de plus haut, je puis ajouter. Vous savez que les « grands frères », comme Delphine ap-
pelle vos compagnons invisibles, qui surveillent les grandes destinées, ont une affection vive pour elle. Ces esprits, d'un ordre archangélique, désirent que Delphine se rende digne de la mission qui lui incombe de remplir avec vous. Comme dans votre monde, ilya chez nous des cercles où les profanes n'entrent pas, et où de charmants esprits même ne se trouvent pas tout à fait à l'aise. Je veux dire enfin, que nous avons des groupes, des villes et même des pays entiers, composés d'êtres tellement arrives, pour me servir d'un mot vulgairement juste et justement vulgaire — que la masse des esprits au-dessous, ne saurait apprécier leur existence, quand même cette masse arriverait tout enlière au milieu d'eux. Et, c'est dans un de ces grands centres où Delphine a été conviée et où elle se trouve. Vous avez su, que de tous les vôtres, Céleste était la seule qui peut arriver auprès de Delphine, dans la glorieuse sphère où celle-ci se trouve. Cette belle enfant est de fait le rapport immédiat entre vous deux; elle est votre colombe messagère.
…… CCher confrère. — Je viens à votre appel, sans aucun sujet en particulier devant moi; mais je puis trouver dans mon sac une bribe quelconque qui me servira de texte. Je m'aperçois que vous êtes seul, que Delphine est encore au large — quoiqu'elle soit venue à l'expiration de la quinzaine faire acte de présence... Vous devez comprendre que je ne tiens nullement à être piqué par la mouche au fin dard, lorsqu'elle re. viendra, peut-être demain, et que je dois me garder de dire des choses compromettantes. Je connais celte chère amie, qui, d’un petit mot, vous abat un géant, et cela comme side rien n'était. L'esprit, qui avaitautrefois sur terre la monnaie estimable de l'intelligence, qu on appelle de la repartie, ou de l'esprit enfin. n'a
guère laissé cela aux corneilles, ni à ceux qui se font le triste devoir de bayer au bec de cet oiseau. En partant pour notre monde inconnu, il a apporté avec lui surtout ce qu'il avait de précieux et dont il aurait besoin. Done, l'esprit qui avait de l'esprit, en a encore, et tout bon esprit qu'il puisse être, il peut encore piquer et faire une blessure plus que mortelle.
« Une Française vaut plus qu'un Français. » Voilà ce que Delphine a osé dire lorsqu'elle écrivait ses feuilletons pour des éditeurs, à tant la ligne, je puis ajouter. Ainsi donc, une telle Française peut bien effrayer un Français, dépaysé surtout, et qui eut pour surcroît de malheur de tomber entre les griffes be/giquement challemites des voisins. »