UNE ATTAQUE DE FOURMIS NOIRES
dans la boue liquide, mais je ne vis rien, et, le matin, ils avaient disparu. Le soir, je revins encore sur mon arbre. Je n'y étais pas depuis un quart d'heure qu'une invasion de fourmis noires faillit me faire casser la tète. C'était à en devenir fou. Ces insectes sont terribles; ils enfoncent leurs crocs dans votre chair et serrent tellement que, quand on veut les arracher, leur tète reste adhérente à votre peau. Ils pénètrent sous vos vêtements, vous mordent cruellement en mille endroits à la fois, et je délie l'homme le plus maître de lui-même de ne pas faire à ce moment-là des contorsions et des grimaces à rendre des points aux meilleurs clowns.
Avant d'avoir eu le temps de sentir une piqûre et de comprendre ({uelle en était la cause, j'en étais couvert. Je sautai ou plutôt je me jetai à bas de mon arbre au risque de me rompre le cou. Rodzani plongea dans la mare pour se soulager : la crainte des crocodiles, s'il y en avait eu, ne l'eût pas empêché de le faire. Quant à moi, tout en dansant un pas d'un nouveau genre et grinçant les dents de rage et.de douleur, j'oubliai les rhinocéros et la création entière, je me déshabillai aussi vite que je pus, et me mis ensuite à tirer, à arracher, à frotter pendant une demi-heure, sans songer qu'il faisait tout à fait nuit, que mon fusil était sur l'arbre et mes vêtements un peu partout. Si un fauve affamé avait passé par là il n'eût eu aucune peine à trouver son diner.
Inutile de dire que ce soir-là il me sembla plus raisonnable d'aller frictionner mes nombreuses plaies avec une lotion phéniquée (1). J'étais tout endolori, mes jambes surtout et la partie de mon individu sur laquelle je m'assieds avaient beaucoup souffert. Souvent, dans la brousse, on marchait par mégarde sur une fourmilière en marche, mais on en sortait à la hâte et on se dé-
(1) Ces fourmis sont carnivores et peuvent être fort venimeuses, surtout lorsque, avant de vous attaquer, elles ont mangé quelque substance animale en décomposition.
barrassail de^ quelques fourmis qui avaient réussi à grinq^er sur nous; mais avoir affaire à une colonne entière vous attaquant à la faveur Jes ténèbres, c'est terrible (1).
Le lendemain matin, je me postai à l'endroit habituel, et cette fois j'avais pris mon calibre 12 à pointe d'acier (car il est presque impossible de tirer sur un but mouvant et rapide avec un fusil de la taille et du poids de mon 8), Les rhinocéros arrivèrent; seulement j'attendis pour me cacher de voir la direction qu'ils prenaient, ce qui leur permit aussi de nous sentir plus longtemps et de ne pas dévier de leur chemin comme les autres jours.
Chaque matin, notre vent , qui a le don de mettre ces animaux en colère, leur faisait exécuter cette charge dans la direction où ils nous sentaient; dès que nous en sortions à angle droit, soit à droite soit à gauche, ils passaient entraînés par l'impulsion, mais ils n'avaient plus de but du moment où leur nez ne les guidait plus.
Etant plus près cette fois, je visai d'abord presque de face, puis de protil, et, au moment où le premier était en face de moi, je fis feu soigneusement sur lui et trop vite sur son camarade. Le premier était atteint au cou, avait l'épine dorsale brisée et était tombé pour ne plus se relever; le second était complètement manqué, à en juger par la désinvolture avec laquelle il disparut, sans même jeter un dernier regard à son compagnon de steeple-chase. Celui-ci reçut encore une balle avant de mourir. Il était énorme : il mesurait l"*,?.") du garrot à la terre, et, quoique sa corne eût un peu moins de longueur que celle de celui tué à Oundi, ses dimensions étaient supérieures.
C'est en cette année 1893 que j'ai abattu les plus beaux
(Ij La même aventure m'arriva un jour sur la côte de Guinée (près de la plage de Godomé), à l'affût au léopard : seulement les fourmis étaient rouges, tout aussi mauvaises, et exhalant une odeur fétide. Sans y penser, je m'assis pour me débarrasser des fourmis, à côté du clicvreau ([ue nous avions attaché à un i)i(iuct. comme appât. Si le léopard avait sauté (mi ce moment...!