CHAPITRE III
Quehiues mots sur les peuples de TAfi-ique australe. — Gagou. — Cliassc à Torix, au duiker et au porc-épic. — Pêche sur la Sabi. — Sanp.lier et hippopotames. — Perte de bœufs. — Camp environné par les lions. — Bœuf tué par un lion. — Chasse au buffle. — Chargé par Tanimal furieux. — Arrivée au Poungoué et à Quilimane.
Les populations dont nous traversions les villages par intervalles paraissaient tranquilles. Nous avions déjà parcouru diverses régions et remarqué que les gens étaient sinon avenants tout au moins obligeants, moyennant paiement, bien entendu.
En sortant du Transvaal, immédiatement sur ses frontières, étaient les Macalacas, puis, vers le Nord, les Maloïos, Oumlengas, Mandamdas, Mandovas. Tous étaient de race zouloue et appelés par les Portugais, Landins de Gara. Ces noms ne désignaient que des tribus différentes reconnaissant comme chef suprême Goungouniana, successeur du chefGaça.
Les mœurs de ces noirs sont assez curieuses. Ils sont pâtres dans tous les districts où la tsé-tsé ne règne plus (car il est certain qu'elle a autrefois couvert le pays en grande partie); ils se nourrissent de viande, de lait caillé, de maïs et de sorgho. Leur costume consiste en un kaross (peaux diverses cousues ensemble) dont ils s'enveloppent les épaules ; autour des reins, ils portent d'autres peaux; autour du cou et aux poignets, des rangées de perles et de verroterie. Les femmes ont à peu de chose près le même costume. L'armement consiste en plusieurs
sagaies avec un grand bouclier en peau Je buille; on leur voit rarement des fusils.
Au physique, le type est très beau; c'est certainement une race privilégiée; mais, à ma connaissance, les peuples de la Côte d'(Jr leur sont de beaucoup supérieurs encore. Les Landins ne manquent pas de courage ; ils ont résisté pendant de longues années à l'autorité portugaise et luttent même encore contre elle.
Leurs cases sont en paille, arrondies, avec une ouverture très basse sur le côté. Les villages et la population sont très clairsemés dans la région que nous avons traversée ; il se peut que d'autres parties du pays soient plus peuplées, mais notre voyage s'est effectué presque entièrement en pays inhabité.
Le gibier, par contre, a toujours augmenté au fur et à mesure que nous nous avancions, et en proportion du manque d'habitants. Tous les jours, du matin au soir, je continuais ce que j'appellerai mon apprentissage, prenant des chasseurs indigènes dans tous les villages visités, pour remplacer ceux qui me quittaient, caries noirs restent rarement plus de quelques jours loin de chez eux. Je finis par en trouver un qui baragouinait quelques mots d'anglais, ayant longtemps séjourné avec un Ecossais et chassé dans le Matabélé contii^u au territoire où nous nous trouvions. Je l'engageai jusqu'à la rivière Poungoué, moyennant sa nourriture et une brasse de calicot par jour (i).
Il s'appelait Gagou, c'est-à-dire, en zoulou, le fin, le rusé, et il justifiait ce surnom ; il était, à la chasse , d'une sagacité et d'une expérience remarquables en ce qui concernait les empreintes, les habitudes des animaux : il trouvait des indices ré-
(1) Ce prix était énorme, si Ton considère que ces noirs travaillent six jours pour deux brasses et demie (5 mètres) et en se nourrissant eux-mêmes.
Le calicot très ordinaire est la monnaie courante dans le pays : on achète ainsi tout ce dont on a besoin.
GAG or
vélatciirs, non senlement sur le sol, mais sur les végétaux. J'avais enfin mis la main sur un bon professeur que je pouvais comprendre, et ses leçons ne furent pas perdues.
La tsé-tsé augmentait de plus en plus ; nous en étions couverts. Ses piqûres douloureuses et répétées nous donnaient des
Une case au Zuulinilaiul.
accès de rage; j'ai indiqué comment, avec un couteau, on peut attraper l'insecte; ce fut Gagou qui, pour la première fois, me montra ce stratagème que tous les noirs de l'Afrique centrale pratiquent également.
Pour soulager mon exaspération, je m'arrêtais froidement au milieu d'un fourré, j'attrapais des tsé-tsé, et, sortant d'une petite trousse de poche de minuscules ciseaux, je prenais plaisir à les torturer à leur tour : je commençais par leur couper les pattes
38 MES GRAiNDES CHASSES DANS L'AFRIQUE CENTRALE.
par petites tranches, tout doucement; je passais ensuite à Taiii'uillon et aux ailes ; loin de les tuer, je les gardais ainsi vivantes dans mes mains, et, lorsque j'en avais cinq ou six, j'allais les déposer délicatement au soleil, ce dont elles ont horreur, l'étant donnée leur vitalité extrême, je suis certain qu'elles survivaient encore plusieurs heures.
J'ai eu quelquefois le cou et les bras tellement criblés de piqûres qu'ils en étaient enflés; le seul remède, en pareil cas, est la patience: on éloigne les mouches en se battant continuellement le cou et le dos avec une Ijranchc chargée de feuilles ou avec une queue de buflle.
Les traces de buffles étaient de plus en plus nombreuses; nous en avions suivi plusieurs , sans jamais arriver à voir ces animaux. Le buffle est grand marcheur; il ne craint pas de mettre 20 et jusqu'à 50 kilomètres entre son gîte et son abreuvoir, et comme il voyage surtout la nuit , il est difficile de le rattraper en quelques heures.
J'avais toujours entendu parler du buflle d' Afrique {Bubalus cafer ou Bos cafer) comme d'un animal très dangereux, surtout lorsqu'il est blessé ; et c'est avec un mélange de crainte et de curiosité que j'essayai à plusieurs reprises, sans succès, de l'apercevoir.
La marmite de l'expédition n'était pas pour cela restée sans venaison; deux jours après l'aventure de l'éland, j'avais tué deux kobs, le lendemain, un gemsbock ou algazelle [Oryx gazella) après une poursuite de cinq heures. Mon premier coup lui avait cassé la cuisse, et, sur trois pattes, il nous mena au pas gymnastique pendant près d'une demi-heure; je lui mis dans le ventre une deuxième balle qui n'eut d'autre résultat que d'accélérer sa course; à plusieurs reprises, je me jetai sur la terre, épuisé par cette trotte interminable sous le soleil brûlant, et Gacrou lui-même était ruisselant de sueur. La troisième balle perfora les poumons de l'algazelle et nous rendit la piste vi-
CHASSE A L'ORYX. AU DllKER ET AU PORC-KPIC.
sible en la couvrant d'une traînée de sang. Le quatrième coup enfin l'abattit, plusieurs heures après.
On se l'ait difficilement une idée de la fatigue et de la peine qu'il faut quelquefois S(^ donner pour capturer ces animaux.
Le jour suivant, je tuai un duiker [Cephalophus ocularis).
Le Ivot).
petite antilope qui ne va que par bonds énormes de 2 ou 3 mètres et qui vous part souvent entre les jambes, comme un lièvre; sa taille n'excède pas 50 centimètres au garrot. Vers le soir, j'avais aperçu aussi un porc-épic, qui prit, en compagnie du duiker, le chemin de la marmite. Sa chair fut trouvée délicieuse et de beaucoup supérieure à celle du lapin.
En arrivant sur les bords de la Savi ou Sabi, Jones avait in-
stalle son arsenal de pêche ; il avait d'abord donné la mission de lancer Tépervier à Macaron, qni n'en avait jamais vu un de sa vie, et qui, s'étant jeté sur la tète une grêle de plombs, avait refusé de recommencer; heureusement, un des noirs connaissait Tusage du iilet ; il s'oiïrit à suppléer le Ilottentot et on lança ainsi deux éperviers sans relâche , de 4 heures du soir à 7 heures, tandis que tous les hommes, et même Hanner, munis de lignes de pêcho et installés sur le bord, décimaient les infortunés habitants de la rivière. Le résultat donna plus de 20 kilos de poisson, en grande partie des silures {Glanis siluris), des mulets {Mugi'l africrinus). et des carpes {Ci/prinas carpio).
Quant à moi, après avoir vu boire notre attelage et contemplé un instant les exploits des pêcheurs , j'allai faire un petit tour avec Gagou et deux hommes, afin que notre dîner fût complet. Jones s'était chargé des entrées; à moi de trouver un rôti.
En amont de l'endroit où péchaient nos amis, et cherchant des pistes tracées, nous arrivâmes sans bruit sur le bord de l'eau. A travers l'épaisse végétation qui borde toutes les rivières dans ces régions, Gagou aperçut et me montra en face, sur l'autre rive, un sanglier qui descendait pour boire. Le cours d'eau avant à peu près 70 mètres de large, le coup était magnifique; l'animal entra dans la vase qui bordait la végétation, et, en s'y vautrant, se montra presque de profil : je le clouai raide mort dans cette posture.
La difliculté était de l'aller chercher, la rivière étant profonde à l'endroit où nous étions. Nous craignions que les loups, dont nous avions aperçu une bande quelques minutes auparavant, ne dévorassent notre gibier pendant notre absence , attirés par l'odeur du sang; on verra plus tard qu'ils en sont coutumiers. Je décidai donc de rester où j'étais, surveillant ainsi le sanglier, pendant que mes hommes iraient traverser le gué en face duquel nous avions campé, et. prenant en même temps un camarade de renfort, viendraient chercher l'animal par l'autre rive.