CAMP ENVIRONM-: PAR LES LIONS
goiié, la veille de notre arrivée à Oukaranlia, nous commencions à être clans les réo-ions montagneuses et nous avions campé dans le même ordre que d'habitude. Les feux étaient seulement plus nombreux, à cause d'une trentaine de porteurs qui campaient avec nous. Tout alla bien jus(ju'aux approches de minuit; les hommes avaient, comme de coutume, alimenté leurs feux et s'étaient étendus autour sur leurs bottes de paille. Je commençais à m'endormir également. Pourtant, ayant le sommeil très léger et l'oreille presque contre terre, j'entendis quelqu'un marcher vers moi, s'arrêter et me toucher l'épaule : c'était Gagou. Il me dit doucement : « Plenty lion » (beaucoup de lions); il avait vu de nombreuses pistes dans la soirée et me fit .tendre l'oreille : j'entendis distinctement à une quinzaine de mètres quelque chose comme des grognements très bas, plut«H un ronflement en deux tons distincts; puis le même bruit se fit derrière, puis aussi devant.
Je demandai conseil à Gagou : il nV avait rien à faire, alimenter seulement les feux et réveiller les hommes , voilà tout. Les dormeurs rappelés à eux-mêmes, en un clin d'œil, par le' mot magique de « lion » chuchoté à l'oreille, se mirent sur leur séant, se frottant les yeux. Je n'avais jamais vu le noir, dont le sommeil est excessivement dur, se réveiller aussi rapidement.
Tous les feux flambèrent en une minute; mais, malgré les rayons lumineux qu'ils projetaient à 5 ou G mètres , et quoique beaucoup d'entre nous se fussent mis le dos à la flamme afin de mieux reo;arder dans l'ombre, personne ne vit rien. On suivait pourtant les fauves dans toutes leurs allées et venues, d'après leurs grognements; l'oreille reconnaissait si c'était le même animal qui se rapprochait ou un autre; ils n'étaient pas à plus de 10 mètres de nous. Gagou, après une heure d'observation, me dit qu'il y avait là huit ou dix lions.
Ils étaient presque tous à notre droite, sous le vent, humant les émanations du bétail. J'avais à la main ma canardière char-
gée de grosses chevrotines, ce qui est préférable à une balle unique pour tirer la nuit, vu la difficulté de viser. Mais rien ne se montra. Il fut décidé, vers deux heures du matin, que nous prendrions, chacun à notre tour, quelques instants de repos; les hommes en firent autant, et il resta un ou deux veilleurs auprès de chaque feu, jusqu'au matin. Malgré Témotion de ce voisinage, j'étais si fatigué cette nuit-là (ayant poursuivi des buflles inutilement tout l'après-midi) que je m'endormis profondément.
Au matin, nos terribles voisins s'éloignèrent, et, sur le sol ramolli par la pluie de la veille, nous pûmes apercevoir leurs nombreuses pistes. Un d'eux s'était approché jusqu'à 8 mètres d'un des ieux où veillait un conducteur; il s'était couché là, comme le font les lions, la tète allongée sur ses pattes, et il avait dû, sans doute, attendre longtemps, en le regardant fixement, que cet homme s'endormît.
Nous avions échappé au danger. D'ailleurs c'était surtout aux bœufs que les lions en voulaient; le bétail, de son côté, les avait sentis à plusieurs reprises et n'avait pas fermé l'œil de la nuit.
Ce fut le lendemain, àOukaranga, que le lion prit sa revanche. Ce soir-là, nous étions tous très fatiq-uôs. Smith avait escorté les porteurs malgré son état de faiblesse ; Macaron , les conducteurs et moi, n'avions cessé de harceler les bœufs, de soulever les roues avec des leviers pesants, de courir en avant et en arrière du chariot pendant toute la journée, et il avait fait particulièrement chaud, llanner et Jones étaient absents; je les avais envoyés à Port-Beira, qui n'était qu'à deux jours de distance, s'informer si nous pouvions trouver à acheter du bétail pour continuer notre route vers le Zambèze : nous avions fait les 4/5 du parcours total, il ne nous fallait plus qu'une dizaine de jours pour atteindre Séna, et il nous restait dix bœufs. Il eût été triste d'échouer ainsi au port.
A cause des bords escarpés de la rivière Moussingazi, où nous campions encore ce soir-là, les bœufs ne pouvaient boire
BŒUF TUi: PAR UN LIOX.
en l'ace du campement; exceptionnellement encore, Macaron s'était couché un peu malade, et ce fut un des conducteurs qui mena les animaux plus loin, à environ (iO mètres de nous. Au lieu de les surveiller, car la nuit tombait, et au risque de se faire emporter par un crocodile, cet homme se mit lui-même
à prendre un bain, laissant les boHifs paître sur le bord et s'éloigner de là petit à petit, à mesure qu'ils mangeaient.
Tout à coup nous entendons pousser de grands cris et nous
Un des bœufs était étendu sur le sol.
accourons à la hâte avec des torches de paille : un des bo3ufs était étendu sur le sol, sanglant, portant au cou et aux épaules plusieurs blessures et ayant le flanc déchiré. Le conducteur nous dit alors que, au moment où il sortait de l'eau, il avait vu un lion sauter d'un fourré voisin sur un des bœufs les plus éloignés de la rive, le terrasser et s'apprêter déjà à le dévorer quand les cris du noir firent battre le fauve en retraite ; celui-ci était retourné au petit trot dans des broussailles que l'on distiii-
guait à 20 mètres de nous. On alluma des torches nouvelles, je tirai quatre ou ci\u[ coups de chevrotines dans le fourré : rien ne remua. Le lendemain, nous vîmes la piste du lion : il avait dû fuir dès que nous nous étions approchés.
Le bœuf mort fut distribué aux hommes; Fanimal était déjà affecté par la tsé-tsé et voué à une mort prochaine. Il eût pu néanmoins servir encore quelques jours.
Mon intention avait d'abord été d'exposer un quartier de viande et de me mettre à Taffùt en attendant le retour certain du lion; mais j'étais trop fatigué ce soir-là et renonçai à ce projet.
Nous n'étions plus qu'à deux ou trois jours du Pongoué et le nombre des porteurs s'était encore accru d'une trentaine d'indigènes; il y avait encore des bœufs de moins.
C'est à cette époque que m'arriva la première de mes aventures de chasse, une des plus dangereuses, une de celles que j'ai inscrites dans tous leurs détails, parce que ma vie y a été menacée sérieusement.
Comme je l'ai dit tout à l'heure, nous nous étions trouvés plusieurs fois, dans les derniers temps, sur des pistes de bullles plus ou moins nombreuses ; mais nous n'avions pas encore réussi à les apercevoir une fois.
Une nuit, ou plutôt un matin avant le jour, Gagou me mena derrière notre camp sur une éminence d'où les regards pouvaient plonger dans une vallée voisine. Au fond de cette vallée, couverte de broussailles basses et serrées, coulait un ruisseau affluent de la Moussingazi qui rejoignait celle-ci par un brusque détour à droite autour de notre mamelon.
J'avais vu tout cela la veille en arrivant, mais, à cette heure matinale , au milieu des ténèbres, il semblait y avoir un brouillard qui couvrait la vallée.
Nous tendîmes l'oreille et nous perçûmes un fracas continu et lent de branches brisées et piétinées que perçait çà et là un