CHARGE PAR LANIMAL FURIEUX
quelques détours, nous sortons enfin avec les plus grandes précautions de la partie la plus épaisse du fourré et nous nous trouvons dans un endroit sinon plus découvert, où du moins quelque espace entre les massifs donnait plus de liberté ; quatre ou cinq arbres, dont je remarque d'un coup d'œil l'inaccessibilité, se distinguent des autres; quant à la végétation que nous avions traversée, je ne crus pas y avoir remarqué un arbre capable de supporter mon poids.
Tout à coup, à rinstant où, après avoir dépassé les gros végétaux, nous nous avancions vers un fourré en face, voici sur notre droite , débouchant d\in taillis, à un trot précipité et avec un mugissement terrible, un buffle énorme, le mufle en Tair, le regard mauvais, les jambes et les naseaux maculés de sang, dans une attitude à refroidir le plus brave.
Je ne vis tout cela que dans un éclair. Je ne pensai plus à mon guide, et, faisant deux ou trois sauts en arrière, je me plaçai derrière un des gros arbres, mon calibre 12 prêt à tirer, le doigt sur la détente, le cœur ayant cessé de battre, à moitié paralysé de peur. Mais cette sensation passa : l'idée que j'étais le plus fort, que j'avais entre les mains une arme excellente avec laquelle je tenais la vie de mon ennemi, si j'avais du calme, cette idée aussi passa ; tout cela, plus rapide que je ne puis le raconter, car le buffle arrivait sur moi et se rapprochait de plus en plus. Déjà j'apercevais les détails de son corps, le sang qui le couvrait, son œil méchant; j'entendais son souffle précipité, le bruit de ses sabots sur le sol, les branches qu'il écrasait, avançant, avançant toujours; je visai au hasard, mais au lieu de tirer, comme il venait de face, j'attendis qu'il se détournât un peu
pour passer à côté de l'arbre A 3 mètres je fis feu et aussitôt
je pris ma course, tout en rechargeant, pour me cacher derrière un autre arbre, à dix mètres plus loin. L'animal avait été jeté à terre par la commotion, s'était relevé d'un seul bond et arrivait presque en même temps que moi sur mon nouveau refuge, non
plus au tiot, miivs au galop. Je m'abritai derrière Tarbre, ne laissant passer que l'œil, déjà plus calme en face du danger, prêt à tirer d'un côté ou de l'autre, et il passa... et je tirai encore... il s'arc-bouta pour arrêter son élan , faisant voler la terre et la poussière, se retourna pour repartir encore et je fis feu de nouveau, mieux cette fois; il tomba sur les genoux, puis sur le côté, et expira après quelques mouvements d'agonie. Gagou était resté derrière un arbre et avait assisté comme spectateur au drame auquel j'avais failli prendre une si fâcheuse part.
Ma première balle avait au début touché les poumons et, un peu, le foie. La deuxième était entrée dans l'épaule et était ressorlie à travers le poitrail ; c'était celle dont la commotion avait renversé le buflle; la troisième avait traversé le cœur et brisé le membre droit, au moment où l'animal cherchait à arrêter son élan et à se retourner; ce fut celle qui décida le sort en ma faveur, car la quatrième était entrée dans le cou et s'était perdue dans les chairs.
Mon ennemi aussitôt hors de combat, je me laissai aller auprès de lui ruisselant de sueur et d'émotion, admirant l'énorme bête que je voyais pour la première fois, et fier de mon coup de fusil.
Les proportions d'un vieux buflle sont celles d'un Ixi'uf de très forte taille. Celui dont il est question mesurait r",.")8 du garrot au sabot antérieur; ses cornes n'avaient pas moins de 0™,83 d'écartement entre les deux pointes; sa viande fit 24 grosses charges d'homme (d'environ 28 kilos), c'est-à-dire à peu près 700 kilos de viande, net. Sa couleur était d'un noir mat à l'endroit où le poil était serré; dans les autres parties du corps, le pelage rare laissait voir la peau d'un gris sale.
Celui que j'avais tiré d'al)ord et (|ue Gagou avait achevé était plus petit.
Après cette aventure je me promis bien de ne plus m'exposer ainsi inutilement pour un animal immangeable, car cette
ARRIVKE AU POUNGOUK. 53
cliaii- coriace n'est bonne à rien; j'avais même trouvé que le plaisir éprouvé en Inaul le bnflle ne valait pas la peine de se faire éventrer; mais, à la chasse, toutes les belles résolutions passent avec une nuit de sommeil : l'envie de recommencer réapparaît seule le lendemain
Cette chasse au hiifllc l'ut un des derniers épisodes de mes chasses dans l'AIVique australe
Nous arrivâmes au Poungoué quelques jours après, et, dans l'impossibilité de continuer notre chemin (il nous restait ^i bœufs dont un acheté au cours du voyage), je vendis le reste des animaux ainsi que le chariot à des ingénieurs anglais qui travaillaient au chemin de fer de I^ort-Beira alors en construction, et je fis par mer, sur un petit bateau à vapeur anglais, les 40 milles qui nous séparaient de Ouilimane.
Notre compagnon Smith nous quitta à cette époque, très malade et affaibli ; je l'avais embarqué sur un vapeur pour l'Europe, mais j'appris plus tard, avec bien de la peine, qu'il était mort à Lpurenzo Marques, quelques jours après nous avoir dit adieu.
Au Poungoué, Gagou m'avait quitté pour retourner dans son pays; il était parti content de mes progrès; en effet, je commençais à distinguer les pistes; j'avais tué déjà bon nombre d'antilopes, je prenais du calme dans le tir, je n'oubliais pas de tenir compte du vent, enfin j'étais mieux en forme qu'au début pour la rude école que nous allions faire dans l'Afrique centrale.