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CHAPITRE IV

Sur le Zambèze. — L'hippopotame, ses mœurs, sa description. — La façon de le chasser. — Dans les gorges du Lupata. — Chasse au kob. — Troupe de singes. — La prairie aux serpents. — Mon costume de chasse habituel. — Apparition d'un koudou poursuivi i)ar un lion. — Les luttes nocturnes des fauves et de leur proie. — Caïman et crocodile : leurs mœurs. — Une chasse au caïman. — Arrivée à Tète.

Nous avons quitté les forêts vierges de l'Afrique australe, disant adieu pour quelque temps à la vie sauvage, aux parcours monotones.

Nous sommes sur le Zambèze, superbe fleuve continuellement agité par des courants rapides, par les flots que des vents violents soulèvent à sa surface. Ses gorges majestueuses, ses cataractes écumantes, ses rives peuplées de villages, offrent des spectacles variés, souvent admirables et grandioses.

De son côté, le personnel de l'expédition a subi bien des changements : nous n'avons plus notre camarade Smith, ni Macaron, ni nos guides du Sud, ni nos domestiques; le chariot et les bœufs ont disparu, remplacés par des embarcations démontables en tôle d'acier. Nous nous sommes adjoints, pour renforcer l'expédition, des Arabes blancs de Zanzibar et de Mascat au nombre de vinst-huit, tous armés de carabines Martini.

Après de nouveaux préparatifs à Ouilimane, nous voici enfin remontantle Zambèze dans nos embarcations, suivis de vingt petites pirogues indigènes (1), où nous avons mis tout le matériel

(1) On les nomme amandias.

SLR LE ZAMBÈZE.

que les embarcations n'avaient pu prendre. Dans le premier bateau, sous une toiture en paille, je suis installé avec ilanner,huit canotiers, un patrào (I), un cadamo (2), et doux domestiques; le chargement comporte en outre près de 1.500 kilogrammes:

iDC vue «lu Zaniljcze.

dans le deuxième, qui vient derrière, à distance, Jones et le chef arabe , avec un chargement analogue. Le troisième et les pirogues suivent avec des Arabes et le reste de nos bagages.

L'immobilité forcée toute la journée, après nos marches continuelles, fut un changement fort désagréable pour nous; le temps nous paraissait d'une longueur désespérante. Mais c'était la route la plus facile pour s'enfoncer dans l'intérieur : il n'y avait

(1) Homme au gouvernail.

C-2} Homme de vigie placéàTavant afin d'ùvitorles bancs de sable et lesécueils.

pas à liésiter. Nous avions emporté tous les journaux, les revues, les livres, etc., que nous avions pu trou-rcr à Quilimane; mais on était vite las de lecture.

Pour mon compte, je restais dehors au soleil, cherchant à tirer un coup de fusil pour me distraire; mais les premiers jours du voyage, on n'apercevait du lit du fleuve immense que, dans le lointain, les rives opposées et des îlots à peine visibles. Les populations étaient agglomérées dans certains endroits du bas fleuve que des pirogues nombreuses sillonnaient en tous sens.

Ce ne fut qu'après une vingtaine de jours, vers Gouingoué, que je commençai à voir quelque chose de temps en temps, mais toujours à des distances extraordinaires; je tuais tous les jours, à balle, des canards, des ibis et autres oiseaux assez curieux, tels que le « cissors-bill » de Livingstone, qui a le bec placé et disposé comme une paire de ciseaux qu'il ouvre et referme lentement en rasant Teau d'un mouvement rapide [rhjjncops), le flamant gris, semblable, sauf la couleur, à son confrère de l'Afrique du Nord [phenicopteriis), les aigrettes aux plumes immaculées [Ardea egrettci)^ le jacana, qui court sur l'eau avec ses grandes pattes disproportionnées, des oies noires {Anser leucogaster et melanogaster), des pélicans, des courlis, des bécassons, des pluviers étranges, à l'aile armée, aux tentacules jaunes pendant de chaque côté du bec , aux ailes tachées de noir, d'une couleur générale gris clair, le ventre pâle, et qui se rapprochent de la description du Pliwius armatus de Burschell, des plongeurs [Plotiis aningha), de grands marabouts au crâne chauve , à l'air pensif et grave , tout cela très mauvais à manger, mais fort bien accueilli par nos canotiers.

Le soir, on arrivait fort tard au campement; on repartait au point du jour, et, vers midi, nous restions à peine une heure le long d'un banc de sable, afln de permettre aux hommes de

SCR LE ZAMBEZK.

faire cuire leur riz et pour préparer nous-mêmes quelques aliments.

Çà et là nous rencontrions quelques Européens sur le fleuve, comme en témoignent ces notes que je retrouve dans mon journal avec la fraîcheur des impressions :

Sur le Zanibèze, près de Scnliora Maria.

« Samedi ix juillet i><OL — Missongoué. Zambèze. — Nous dor- '< niions profondément, lorsque boucan indescriptible, tintamarre infer- '< nal. Réveillés en sursaut; c'est Joseph Comtat, négociant à Missongoué, '< notre ami de Josselin. de la maison hollandaise, et deux Anglais de " YAfrican Lakes Companij, montés à dos d hommes, envahissant « campement; concert de piston, flûtes en zinc, tambour, accordéon, '( boîtes à cigares vides, chants discordants et lamentables, cris : cara- « varie suit portant cigares et liquides divers : au moins six chiens hur- « lant : mélodie : mis à la porte visiteurs et recouché furieux : mousti- « ques. »

Pendant les arrêts, nous lancions des lignes; notre cadamo,

aiASSES DASS I. AFaHilE (ENTUAI.i:

très habile à la pèche, prenait chaque jour de beaux poissons; un peu avant notre arrivée à Vicenti, les indigènes avaient capturé un énorme poisson-scie ( Pristis antiquorius), dont j'estime le poids, d'après Tappendice nasal, à environ 150 kilos. Comme c'est un poisson de mer, il est étrange qu'il se rencontre à 100 milles dans l'intérieur. Un autre poisson curieux habite dans le haut Zambèze : sa bouche est remplacée par une trompe; c'est, je crois, le mormyre oxyrhynque qui se trouve également dans le Nil ; sa chair est excellente et très recherchée des noirs.

Nous avions aperçu de très loin, à plusieurs reprises, des tètes d'hippopotames affleurant la surface de l'eau; le soir, nous entendions leur voix puissante, répercutée parles échos; c'est un hennissement retentissant et profond, qui ne manque pas, à distance, d'une certaine analogie avec le rugissement du lion.

Je couchais souvent dans l'embarcation; mon camarade dormant à terre, j'avais tout l'espace pour moi seul, et, avec la moustiquaire (1), je trouvais sur l'eau beaucoup plus de bienêtre et plus de brise que dans une tente dressée sur le sable. Une nuit, les hippopotames commencèrent si près de moi leur concert retentissant que j'en conçus quelque inquiétude; l'embarcation inerte, attachée à la rive par sa chaîne d'ancre, avait l'air d'être abandonnée et excitait sans doute leur curiosité. L'un d'eux vint si près que je sautai hors de mon lit et que je sortis avec mon fusil de la baraque (c'est ainsi qu'on nomme la toiture en paille) pour repousser son agression ou tout au moins pour sauter à terre.

L'hippopotame est un amphibie, quoiqu'il ne soit pas exact de dire qu'il vive dans l'eau, car il ne peut y respirer : il est forcé de remonter à la surface à des intervalles réguliers, dont

(l) Rideau sans ouverture en mousseline très fine destiné à empêeher l"approclie des moustiques, et entourant le lit comme une cage.

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