L'HIPPOPOTAME
le maximum de durée est d'environ trois minutes et le minimum de cinquante secondes. Dans les régions fréquentées par riiomme, il a la prudence instinctive à tous les animaux; il ne sort de Teau que la nuit, et c'est à terre qu'il prend sa nourriture consistant en herbes aquatiques ou autres, racines, feuilles et plantes diverses; il aime beaucoup les végétaux cultivés par riiomme et il n'est pas rare qu'il dévaste en une seule nuit tout un jardin mal gardé. Il dévore indistinctement le tabac, le maïs, les cucurbitacées, les patates et toutes les légumineuses, ne craignant pas de prolonger fort loin ses courses nocturnes; c'est d'ailleurs ainsi qu'il accomplit de grands voyages, son instinct lui faisant quitter les rivières dont l'eau devient insuffisante pour le cacher, au moment de la sécheresse, et le menant aux endroits que la baisse des eaux doit épargner, soit à cause de la disposition des fonds, soit parce que certaines rivières gardent leur profondeur toute l'année durant. J'ai constaté à plusieurs reprises des pistes d'hippopotames couvrant un trajet de plus de vingt milles en une seule nuit.
Au fond de l'eau, il mange également certains végétaux et absorbe même des cailloux nombreux, car j'en ai toujours retrouvé dans ses intestins. Vivant, il possède une odeur particulière si forte, que le nez de l'homme, peu délicat pourtant, reconnaît son passage sans autre indice. Mort, sa chair conserve un goût siii generis auquel on s'habitue aisément, car sa viande est très belle ; elle a comme particularité de se gâter beaucoup plus tard que celle des autres animaux, parce que les mouches {CalUplwra voniilorici) n'y déposent pas leurs œufs et par conséquent des vers; elle n'est jamais sèche après la cuisson; froide, elle perd même souvent ce goût dont je parlais; aussi est-ce la façon dont les Européens préfèrent la manger, La graisse de l'hippopotame, si on sait la préparer, est très belle, très propre aux usages culinaires. Sa peau peut servir à
60 MES GRANDES CHASSES DANS LAFHigiE CENTRALE.
une foule triisages; c'est, à ma coiiuaissaiice, celle de tous les grands animaux qui est la plus épaisse; elle atteint sur les lianes et près de l'épine dorsale près de 6 centimètres d'épaisseur; c'est sur l'épine même et sur le ventre qu'elle est le plus mince. Elle diminue fort peu en séchant et se compose de deux parties très distinctes : 1° répiderme, épais d'environ l centimètre, qui est d'une résistance excessive, gris rougeàtre, couvert de rugosités et de sillons profonds, destiné à supporter, sans en souffrir, l'action amollissante de l'eau; 2" la partie intérieure du cuir, d'apparence blanche et unie, que je ne puis mieux comparer qu'à la pulpe de la noix de coco. Mais là s'arrête la ressemblance : le couteau le mieux aiguisé perd lefd après en avoir, non sans de grands efforts, coupé 10 centimètres.
On taille le cuir de l'hippopotame en lanières carrées (aussi larges qu'épaisses) après l'avoir débarrassé , au préalable , de l'épiderme extérieur. Bien séchées, les lanières deviennent des bâtons souples d'une résistance que rien n'égale; à Zanzibar, on les imprègne d'huile, on les polit et on les rend transparents comme de l'écaillé, ce qui les transforme en cannes élégantes. Au Transvaal, des lanières plus longues et plus fines, tirées de la peau du ventre, se paient jusqu'à 50 francs pièce, pour servir de cordes aux fouets des conducteurs de bœufs; ces fouets sont inusables; on n'a qu'à en changer la mèche. Les bâtons de cuir d'hippopotame se nomment chambuks. C'est la cravache, la trique des Boers, et les noirs du pays la connaissent encore mieux que les chevaux; un chand^uck bien fait se vend de JO à 15 francs; un chasseur expert tire d'une peau d'hippopotame trente chambuks et dix lanières de fouet, soit environ 700 ou <S00 francs; c'est un travail pénible que de les découper; de plus, le séchage et la préparation sont loin de donner toujours la réussite.
Comme gibier, l'hippopotame, dans l'eau, est difficile à tirer; il se tient presque toujours hors de portée; mais si, en se ca-
I/HIPI'OPOTAME.
chant, on peut s'en approcher, on ne voit sur Teau que la saillie oculaire de son os frontal, ses oreilles et son chanfrein. Ouelquefois même , lorsqu'il sent le danger , il se tient complctemenl sous Teau, ne laissant aflleurer que ses narines, souvent
Les Hippopotames.
au milieu des herbes et de la végétation ; il est alors impossible de Tapercevoir, et c'est ce qui a fait croire à tort à beaucoup de gens que Ténorme pachyderme pouvait rester sous l'eau plusieurs heures sans remonter respirer. D'autres fois, comnic il nage et se meut dans l'eau avec une grande rapidité, il quitte complètement l'endroit où on laltond, ce qui confirme l'erreur dont je viens de parler.
Polir le tuer, il faut toucher, soit à droite, soit à gauche, un peu au dessous de Tœil; ou atteint alors le cerveau. 11 faut naturellement user d'un projectile qui ait beaucoup de pénétration, car le crûne de Thippopotame, comme d'ailleurs celui de tous les grands animaux du même genre, est d'une épaisseur et d'une résistance peu communes. La balle de ma carabine, calibre 12 à pointe d'acier, traverse une tète d'hippopotame en diagonale; entrée sous l'œil gauche, par exemple, elle brise l'arcade zygomatique, puis la partie inférieure de la boîte cervicale et la mâchoire inférieure droite ; elle sort enfin faisant un trou énorme et des dégâts dont on se fait facilement une idée. J'ai renouvelé cette expérience à plusieurs reprises.
En eau courante et profonde, dans un fleuve comme le Zambèze, par exemple, un hippopotame tué sur le coup est néanmoins perdu pour le chasseur ; son poids l'entraîne d'abord au fond où il descend le courant; puis, par l'effet de la dilatation des intestins qui suit la mort chez tous les animaux, son cadavre monte à la surface, mais il ne commence à flotter qu'après un certain laps de temps qui varie de quatre heures et demie à huit heures, selon la température ou d'autres causes inconnues. On conçoit que, pendant cette moyenne de six heures, le corps soit déjà à une distance considérable en aval de l'endroit où se trouvait le chasseur; comme il continue à descendre en flottant, ce sont les populations riveraines, quelquefois à quinze milles de l'endroit où vous l'avez tué, qui font un festin en votre honneur et bénissent la Providence de cette aubaine. 11 arrive quelquefois que le cadavre s'arrête sur un banc de sable, mais la capture d'un hippopotame dans l'eau, en admettant qu'on ait la chance de le tuer (ce dont on n'est jamais sur), est toujours très problématique.
J'eus occasion, deux ans plus tard, de tuer l'un après l'autre, à des dates différentes, après de longues heures de patience et d'attente, quatre hippopotames dans la rivière de Revougué,
I/IIIPPOPOTAME. G3
un des affluents du Zambèze; ce furent les habitants bas-riverains qui en profitèrent, et j'appris chaque fois, à plusieurs jours d'intervalle, que ces braves gens les avaient trouvés excellents. Ils avaient tout gardé pour eux, sans songer à rien m'envoyer; et pourtant, à cette époque, c'est le grand besoin de vivres qui me poussait à chercher la capture de ces animaux.
Dans les régions inhabitées, où les hippopotames ne sont jamais troublés, ils aiment, pendant la journée, à se réchauffer aux rayons du soleil; on les voit alors en bandes, quelquefois très nombreux, sur des bancs de sable, émergeant seulement en partie ou complètement hors de l'eau. Ils sont excessivement laids ainsi, avec leur tète monstrueuse, disproportionnée, et leur énorme corps cj^lindrique, dont le ventre rase la terre, monté sur quatre jambes courtes, massives et informes. La dentition de l'hippopotame est composée de deux incisives inférieures très longues et rondes faisant saillie, qui lui servent, selon toute apparence, à creuser la terre pour en extraire les racines; de deux canines énormes, arrondies, véritables défenses qui font, avec un rudiment de dents supérieures opposées et par le frottement, les fonctions d'énormes cisailles et coupent net les herbes et les plantes; enfin, de molaires qui achèvent la mastication. Ces dents , dont l'ivoire est aussi estimé et beaucoup plus dur que celui des défenses d'éléphant, deviennent des armes terribles, lorsque l'animal, blessé, se jette en fureur sur une embarcation; cela arrive assez souvent. C'est une imprudence de chasser ainsi l'hippopotame, car d'un seul coup de ses incisives il fait un trou profond au bateau ou brise une pirogue. On cite aussi des cas de femelles voulant défendre leur petit et renversant d'innocents voyageurs. D'autres fois, et le cas est fréquent dans les endroits que fréquente Ihippopotame, il remonte sans le vouloir au-dessous d'une embarcation et la fait chavirer, A la fin de 189)î, dans la rivière Chiré, entre
Port-IIérald et Msandjù, un hippopotame, toujours le même, a fait chavirer au même endroit quatre ou cinq embarcations.
Les indigènes fabriquent des pièges à hippopotames consistant en un cylindre de bois très lourd, armé d'une pointe, qu'un déclancliement lui fait tomber sur le dos lorsqu'il suit le sentier en dessous. Le chemin par lequel le grand pachyderme sort de la rivière est très visible et il passe généralement toutes les nuits au même endroit. Néanmoins tout échafaudage, si frêle qu'il soit, lui étant devenu suspect, les habitants se contentent d'entourer de quehjues frêles palissades de bambou leurs plantations du bord de l'eau ; d'autres fois, ils pendent, bien en évidence, le fruit d'une grosse légumineuse {kigélia) qui ressemble tout à fait au cylindre en bois des pièges; cela suffit pour que les hippopotames ne s'approchent pas.
Livingstone assure que la mère porte son petit sur son dos jusqu'à ce qu'il puisse nager. Je n'ai jamais pu constater le fait; je dirai même que j'en doute. L'expérience m'a seulement montré qu'elle est forcée d'aller à terre pour allaiter son petit plusieurs fois par jour, et que, avec un peu de patience, on peut se procurer l'hippopotame de lait lequel est fort bon et tendre quand il ne dépasse pas la taille d'un gros porc : je le recommande aux gourmets.
Pendant le cours de notre voyage sur le Zambèze, il ne se passait pas de jour qui ne nous procurât l'occasion de tirer sur des hippopotames. Aux distances extravagantes auxquelles on les apercevait, on ne leur faisait pas grand mal; mais ne fallait-il pas bien passer son temps d'une façon ou d'une autre ?
Aux gorges de Lupata, la région cesse d'être habitée pendant un parcours de quelque vingt milles. Je nous donnai un jour de vacances, afin d'aller chasser clans le pays qui environne les gorges. Jones se mit à poser des nasses de sa fabrication qu'il avait employé les loisirs du voyage à tresser, et il doima des lignes à tous ceux qui en voulurent. Hanner