TROUPE DE SINGES
et moi partîmes cliaeun de notre côté, et ce jour-là fut le seul, à mon souvenir, où nous nous rencontrâmes à la chasse.
Le matin donc, au petit jour, avec deux canotiers qui s'entendaient à la chasse comme moi à la pèche, je descendis dans des plaines herbeuses où Ton voyait des traces nombreuses dMiippopotames; le crottin frais montrait que leur promenade remontait à peine à quehjues heures ; il ressemblait à celui du cheval, mais en marrons moins bien formés (1).
La première chose que je vis fut un troupeau de babouins cynocéphales, grands singes qui ont, comme leur nom Tindique, une tète assez semblable à celle du chien. Cela me rappelait la côte occidentale d'Afrique et les gorilles. De loin, au premier coup d'œil, et c'est là une impression que j'ai ressentie souvent, un grand cynocéphale, lorsqu'il se promène à terre, a l'allure lente, la démarche et le port de queue du lion; un instant d'attention suffit naturellement pour qu'on sache à quoi s'en tenir.
Ce jour-là, je n'avais pas encore vu de lion, mais néanmoins je n'avais pu reconnaître les singes, dans les herbes, car ils étaient fort éloignés. Ce fut en en voyant plusieurs sur des arbres que je devinai à qui j'avais affaire; et, comme leur chair est excellente, je me dissimulai immédiatement pour essayer de m'approchcr d'eux.
Le singe a, selon moi , l'odorat peu développé pour les grandes distances ; en revanche , sa vue et son ouie sont extraordinaires, et, avec lui, c'est de ces deux derniers sens qu'il faut se défier plutôt que de l'autre. Je fis lentement le tour
(1) Je prie le lecteur de me pardonner ces détails, mais j'aurai souvent à parler du crottin et des excréments des divers animaux. Ces fumées, comme on les nomme en terme de vénerie, donnent des indices très importants. Décrivant fidèlement des cliasses et non des aventures de roman, je dois expliquer à celui qui veut bien m'accomp.igncr dans ces pérégrinations, que l'on 8uit une piste, non par instinct, mais bien grâce à une foule d'indications dont aucune ne doit être négligée.
CBASSES DANS l'aKIIIoIK. CF.NTCAI.r,. 9
d'une colline à laquelle était adossé l'endroit où les quadrumanes prenaient leurs ébats et j'arrivai au sommet, croyant les surprendre, lorsque, sur un arbre, devant moi, je vis un cynocép'hale énorme assis, immobile, en sentinelle. Je sus plus tard qu'ils ne s'arrêtent jamais nulle part sans mettre des caniai-ades aux aguets dans toutes les directions. Comme la fuite de cette vigie aurait été le signal du départ de toute la bande, je tirai sur elle, et elle tomba lourdement d'une hauteur de dix mètres.
La pauvre bète n'était pas encore morte; son œil me fixa, dans son agonie, d'un long regard triste voilé d'une larme; sa posture, cette expression de reproche, étaient si humaines que je regrettai ce que j'avais fait; il me sembla que je venais de commettre une mauvaise action. Quoi qu'en disent les anti- Darwinistes, le singe de grande taille, surtout à certains moments, quand il expire par exemple , rappelle et reproduit d'une façon frappante les impressions humaines. Sa pâleur, ses yeux tristes , ses mains tremblantes et crispées dont il cherche à comprimer sa blessure, quelquefois ses plaintes, m'ont toujours fait une impression pénible. C'est un animal, soit; mais sa mort m'impressionne plus que celle des autres bêtes.
Après avoir envoyé le cynocéphale au campement, je me mis à la recherche d'un autre gibier, et, traversant une grande plaine à l'herbe rase, je vis plus de serpents en quelques minutes que je n'en avais jamais aperçu pendant tous mes voyages.
Nous avions à peine fait quelques pas dans la plaine en question que l'herbe se sillonna d'elle-même en zig-zags, nous laissant entrevoir un serpent brun, long d'un mètre et demi environ, gros comme le poignet, qui s'esquivait rapidement. C'est là une rencontre tout à fait commune dans la jungle africaine; mais ce qui l'était moins, c'est que quelques mètres plus loin nous en vîmes un autre, puis un troisième; enfin j'en comptai plus de vingt dans le parcours de cinquante mètres. Je m'em-