LA PRAIRII- AUX SERPENTS
pressai de sortir par le plus court cliemiu de cet endroit dangereux.
Quelle pouvait bien être la cause de ce congrès de reptiles? Je me le suis souvent demandé depuis.
L'Afrique Centrale abonde en serpents venimeux (1).
Le serpent, venimeux ou non, a Touïe très fine; il fuit rapproche de l'homme et des animaux, craignant instinctivement d'être écrasé. Si voisin qu'il soit, il est rare qu'on l'aperçoive, vu la facilité avec laquelle il se glisse au milieu de la végétation. Les noirs sont nus et presque toujours dans la jungle, pourtant le nombre des gens piqués est excessivement limité. J'ai toujours eu moi-même les jambes nues et il ne m'est jamais rien arrivé .
Pour qu'un serpent vous pique, il faut qu'on lui marche dessus pendant son sommeil, et surtout cpie, en le sentant remuer, on ne se retire pas assez vite (2). J'ai vu à plusieurs reprises des noirs, ayant marché par mégarde sur un serpent, faire immédiatement un bond pour l'éviter, et j'ai remarqué que le reptile cherchait bien plus à se dégager et à se sauver qu'à mordre, si dangereux qu'il fût. D'ailleurs ces cas sont très rares, d'abord parce que les noirs regardent toujours soigneusement le sol avant d'y marcher, à cause des épines nombreuses qui se trouvent partout, et leur œil exercé aperçoit généralement le serpent; ensuite ce dernier s'esquive toujours immédiatement...
Le soleil descendait déjà sur l'horizon et je reprenais la direction du camp, n'ayant pas vu un seul animal, quoique j'eusse suivi plusieurs pistes. Nous étions encore fort loin des rives, et, parti vers rOucst. je revenais de l'Est après un très grand
(1) J"ai rapporté de toutes ces espèces des spécimens qui sont au Muséum de Paris.
(^"2) Lorsqu'elle a des petits, l;i }iuimba ou naja (ripudinns.n-p\)Qlée aussi cobra fli capello, se dresse souvent comme la vipère et poursuit l'homme ou se jette sur lui; je répète -jela par ouï-dire.
et inutile détour au Sud des gorges. Je commençais à croire que, ce jour-là, mon gibier se bornerait à un singe, lorsque je vis deux kobs qui se dirigeaient aussi vers le fleuve, sans doute pour aller y boire. J'en tirai un qui roula à terre comme mort ; je me félicitais donc de mon coup de fusil et j'accourais à la liàte , lorsque mon antilope se releva tout simplement et partit de nouveau à fond de train; mais elle avait une jambe qui pendait inerte en battant dans sa course contre tous les arbres. Comme je Favais perdue de vue, je suivis sa piste où Ton remarquait de loin en loin des traces de sang, à peine perceptibles; et je marchais encore ainsi que déjà le soleil était descendu derrière la colline.
Au tournant d'une paroi en granit que mon antilope avait longée, je fus tout surpris de trouver Hanner et ses hommes qui fumaient tranquillement; ils venaient à peine d'arriver et n'avaient rien vu. Mon camarade se joignit à moi pour la poursuite, et la lenteur causée par mon manque d'habitude à lire les empreintes fit que nous ne pûmes nous rendre maîtres du kob qu'à la nuit tombante. Hanner avait deux hommes avec lui, moi un seul, l'autre ayant été porter le singe, et, après avoir dépecé notre gibier, chacun de nous en prit autant qu'il en put porter : il resta sur le champ de bataille la tète , les entrailles et quelques débris de peau dont les hyènes ont dû faire festin.
Il faisait nuit noire et nous allions un peu à l'aventure avec notre fardeau. Nos hommes étaient devant, dans la direction que nous supposions devoir conduire au campement ; la lune se levait et nous aidait déjà à marcher plus aisément; mais, comme nous allions depuis fort longtemps et que les hommes étaient chargés outre mesure de viande pour eux et leurs camarades, ils se reposaient de temps à autre et nous faisions comme eux.
Pendant un de ces repos, nous causions à voix basse, lors-
KOLDor POURSUIVI UAK UN LION.
qu'uii bruit lointain attira notre attention : on aurait dit le galop d'un cheval qui se rapprochait de plus en plus; le silence était si grand, les grillons si discrets, que Ton entendait distinctement chaque battue jointe à ce bruit de branches brisées que j'ai signalé dans la marche nocturne des buffles. Nous tendions l'oreille et le
prochait ennant dans ces terrain rocail- 1 o II X g 1 i s mal arrivait une vitesse A quatre ou nous, dans éclairé, d é bres, passa pidité inouïe, une antilope cornes immensur k'dos;derquelques mèpide, apparut mal à la queue lure silen-
Tolc de Waleiijiick (Kohus ellipsiprimmus).
galop se rapcore , résongorges, sur ce leux; des cailsaient : l'aniévidemment à efîrayante.
cinq mètres de un endroit pourvu d'aravec une raie nez en l'air, élancée , aux ses couchées rière elle , à très, aussi raun grand aniraide , à l'alcieuse comme
s'il eût eu des chaussons de drap, ne produisant sur le sol qu'un bruit sourd; le galop s'éloigna de plus en plus, disparut dans
l'éloignement, et ce fut tout
Nous étions quelque peu interdits ; un des hommes nous dit : «. Pandoro hou tamanguissa ngoma » (le lion qui poursuit le koudou) (1); je connaissais déjà tous les noms d'animaux et je
(1) En langue Tchinioungoué ou langue de Tête formant un des idiomes de la langue Bantou. Quelques mois plus tard je pariais couramment cette langue ; c'est une de celles qui sont usitées dans l'Afrique Centrale, entre Tète et le lacNyassa.
compris parfaitement. Nous venions d'être témoins d\in de ces nombreux drames nocturnes qui se jouent dans la jungle : un lion affamé poursuivant une antilope ; la lutte du plus fort contre le plus faible, d'un animal armé contre un animal sans défense. Des milliers d'incidents de ce genre, que nous ne pouvons voir, doivent se passer ainsi chaque nuit, prouvant qu'ils ont eux aussi leurs vicissitudes, ces animaux qui semblent si tranquilles et si heureux.
Ce soir-là, au camp, nous mangeâmes seulement à onze heures : nous avions des fdets de kob sur le gril, tandis que les hommes se délectaient autour d'un salmis de singe. Nos feux nombreux intriguaient les hippopotames qui semblaient se communiquer, — et avec quelles voix! — leurs impressions réciproques...
Le lendemain nous reprenions notre route.
Au sortir des gorges, le voyage recommença, monotone : encore des oiseaux aquatiques, des hippopotames manques et des heures d'ennui. Pourtant, avant d'atteindre Tête, je fis une chasse qui nous procura de la distraction pendant une demiheure : ayant aperçu un caïman qui dormait au soleil à la pointe d'un banc de sable, à plus de 200 mètres, je me fis débarquer à l'autre extrémité de l'îlot, je pus arriver, grâce à des accidents de terrain particulièrement favorables, à environ 90 mètres de lui, et je le tuai facilement.
Sa capture amena des discussions très vives entre nos canotiers. Ceux-ci appartenaient à deux peuples distincts de navigateurs d'eau douce : ceux du Bas-Zambèze et de Quilimane appelés Mazaros (du nom d'un village près de Vicenti, sur le fleuve), et ceux du Haut-Zambèze en général, et de Tète en particulier, ayant nom Tchékondos (canotiers).
Les premiers mangeaient la chair du caïman, la trouvant un mets exquis; les derniers l'avaient en horreur et considéraient l'acte d'en manger comme une abomination. Or, comme il était