‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 24 sur 113 · CHASSE AU CAÏMAN · texte numérisé non relu

CHASSE AU CAÏMAN

jamais du bord des rivières : ils y puisent Teau avec des récipients fixés au l)out de longues perches.

Un jour, à quatre pas de moi, sur le bord d'une rivière, une vieille femme qui puisait de beau poussa un grand cri. Je me retournai juste à temps pour apercevoir un remous dans l'eau, une sorte d'ombre qui passait au fond... et ce fut tout : elle avait disparu. 11 n'y avait là que son pot, à moitié enfoncé dans l'eau. Son fds accourut et. sur le sable, se tordait les mains, faisant peine à voir ; il prit une pirogue et avec un bambou fouilla la rivière en tous sens, mais il ne retrouva jamais le corps de sa mère.

D'après des empreintes décrivant un arc de cercle dont l'eau était la corde, je me rendis compte de ce qui avait dû se passer : le caïman était sorti de la rivière à droite de l'infortunée, l'avait attaquée par derrière, la saisissant sans doute par une jambe et l'avait entraînée dans l'eau, pendant que je m'éloignais allumant ma pipe, après avoir bu moi-même au bord de la rivière. Tout cela en moins de temps que je n'en mets à l'écrire.

Ce sont surtout des enfants qui disparaissent ainsi lorsque, se dérobant à l'attention de leurs parents, ils vont s'amuser au bord de l'eau; si l'on pouvait dresser la liste de tous les accidents de ce genre , cette statistique atteindrait un chiffre considérable.

Le caïman sort rarement de l'eau; néanmoins, aux heures chaudes de la journée, surtout quand il est repu, il aime à faire la sieste sur un banc de sable au soleil. Il dort donc, mais légèrement : le moindre bruit le rappelle à lui. Un signe de profond sommeil chez lui est la mâchoire grande ouverte; on peut alors s'en approcher plus aisément ; mais, quand il a la gueule fermée, il est ou éveillé ou seulement assoupi.

On lit encore dans des ouvrages sérieux que la balle glisse sur les écailles du caïman et qu'il est presque invulnérable ; c'est une erreur de plus. Avec une carabine Flobert de salon de 9°"'",

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je peux tuer uu caïman... pourvu qu'il veuille bien se laisser approcher à la portée de ce petit fusil ; une balle de Winchester mod. 1873 le laisse raide mort; le tout est naturellement de la mettre au bon endroit. L'expérience m'a démontré qu'il n'}^ a que deux coups capables de le tuer net, ou plutôt de rimm(»])iliser, ce qui est le grand point. Car il se tient tout à fait au bord de Teau, et on conçoit aisément que le moindre mouvement, même involontaire, l'y fasse tomber, de sorte qu'il échappe ainsi au chasseur; c'est même ce qui arrive presque toujours et ce qui a peut-être fait dire que la balle était sans effet sur lui; il faut donc que le coup soit tellement violent, tellement destructeur des parties vitales, qu'il reste foudroyé et ne fasse plus un seul mouvement.

La balle produit ce résultat en atteignant Tœil, dont la boîte osseuse fait saillie et touche au crâne; le projectile fait sauter toute la partie supérieure de l'enveloppe cervicale. Ce coup est diflicile, l'œil n'étant pas toujours aisé à voir ni à atteindre aux grandes distances auxquelles on tire ; il a de plus l'inconvénient de défigurer l'animal. Reste donc un seul autre endroit, le cou; frappé par une balle vers le milieu du cou, entre la mâchoire et l'épaule, et dans la direction du cœur, le crocodile est instantanément tué raide. Un très léger mouvement de balancement dans la queue est le dernier signe de vie qui se manifeste chez lui. L'effet d'un projectile au cou est réellement terrible, si l'on songe à la conformation du reptile; la colonne vertébrale est brisée près du cerveau et il en résulte la paralysie instantanée, sans compter le choc au cerveau lui-même ; la carotide, très enfoncée, est coupée généralement et il s'ensuit un épanchement interne; la mort arrive en quelques secondes.

Frappé au ca^ur, le caïman bat des mâchoires avec un claquement qui s'entend fort loin, mais il a toujours le temps d'aller mourir dans l'eau.

Tirer sur un caïman dans Feau peut être un passe-temps

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comme avec l'hippopotame; mais, de même que pour celui-ci, c'est un coup perdu, sans profit ni satislaction pour le chasseur. Si la balle entre dans l'eau, il est rare que la réfraction ne la fasse dévier de sa direction première ; Tanimal plonge et on ne sait s'il a été atteint, malgré toutes les suppositions que l'on fait en pareil cas. Le caïman mort coule également à fond pour plusieurs heures.

J'ai mis bien longtemps à trouver l'endroit sensible chez ces reptiles ; j'avais essayé de les tirer à la tête, au cœur, à l'épaule, lorsqu'un jour, ayant vu un caïman qui, sortant à peine la tête et le cou hors de l'eau, était en train de faire descendre par secousses un objet blanc dans son gosier, je m'amusai, car la distance était énorme (plus de 180 mètres), à essayer sur lui un coup de Winchester. A mon grand étonnement, sa tête retomba, et il ne remua plus, gardant l'objet en travers de sa gueule. Nous nous approchâmes. Ce qu'il avait entre les dents était un gros poisson; il était sur un banc, dans 15 centimètres d'eau, immobile; un seul mouvement eût pu le faire retourner dans l'eau profonde et il n'avait pas remué ; la balle l'avait touché au cou et tué instantanément; depuis lors c'est toujours ainsi que je me suis efforcé de tuer ces reptiles.

Une façon amusante de les capturer consiste à mettre un appât de viande sur un hameçon à requin et à les pêcher ainsi comme (le vulgaires goujons ; quelques mois après notre voyage du Zambèze, sur des rivières de l'intérieur, je tentai cette expérience qui réussit pleinement. L'animal ne se fit pas longtemps attendre ; il fallut six ou huit hommes pour le hisser à terre, accroché par la mâchoire, et les efforts qu'il faisait, ses sauts de carpe, ses coups de dents formidables, retentissant sur l'acier de la chaîne, étaient des plus récréatifs; seulement, sitôt qu'ils le virent hors de l'eau, les noirs faillirent s'enfuir, craignant que dans sa marche et ses détours pour se dégager il voulût les attaquer. 11 no devait pas être bien agréable de s'approcher

de lui, tout captif qu'il fût, car, à défaut de deuts, il pouvait bien casser la jambe à un homme d'un coup de sa formidable queue. Je Tachevai d'une balle, mais après l'avoir manqué d'abord plusieurs fois à cause de ses bonds désordonnés.

Beaucoup de gens croient que le caïman est muet, et j'ai vu des sourires de doute sur la figure de mes interlocuteurs chaque fois que j'assurai le contraire; pourtant, j'ai entendu le caïman pousser de véritables beuglements à plusieurs reprises. La première fois que, avec un fusil à plombs, à 40 mètres, je criblai de six les yeux entr'ouverts d'un crocodile qui dormait au soleil, Tanimal se réveilla et, fou de douleur, se mit à courir vers Teau, manquant sauter dans notre embarcation; il n'avait cessé de pousser une espèce de rugissement semblable à un râle. Un des caïmans pris au hameçon et blessé d'un coup de sagaie fit entendre le même bruit pendant plus d'un quart d'heure. Après tout, il est possible que ces cris soient provoqués seulement par la souffrance.

Mais ne nous attardons pas à cette chasse peu attrayante...

Pendant que tous ces petits événements se produisaient, que les canotiers se disputaient les caïmans et que nous récoltions des oiseaux aquatiques, le voyage s'avançait; nous avions déjà dépassé les gorges de Lupata et nous étions arrivés à Tète, ville portugaise, très ancienne, ruinée aujourd'hui, où nous trouvâmes quelques Portugais qui nous reçurent de leur mieux. 11 y avait du bétail et par conséquent du lait et du beurre frais. Un des négociants de la ville avait aussi des légumes qu'il cédait. Vu cette abondance de mets rares... pour nous, je décidai de passer à Tête une huitaine de jours.

Personne n'y buvant de lait, sous prétexte qu'il donnait la diphtérie, nous pûmes en avoir autant que nous voulûmes. Je prenais seulement la précaution de le faire bouillir et j'en avalais plusieurs litres par jour; aucun de nous ne s'en est trouvé incommodé : au contraire.

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