CONCERT DE LIONS
« il, cette terreur que le chat doit causer à la souris qu'il « prend; c'était une sorte de rêve dans lequel je n'éprouvais ni " souffrance ni frayeur et où j'avais parfaitement conscience « de tout ce qui se passait; c'est un peu ce que produit le « chloroforme sur un malade qu'on endort : il voit l'opération « mais n'éprouve aucune douleur. La nature a sans doute <( créé cette sensation pour diminuer chez la victime les souf- (( frances qui précèdent la mort. »
Eh bien! cette sensation, les rugissements très proches commencent à vous la donner. Quoiqu'il soit beau et imposant, le lion, silencieux, vu face à face, est loin de faire ressentir l'impression que donne sa voix résonnant dans les ténèbres ; chaque note vous porte un coup au cœur, je le répète, et vous terrifie.
Et nous l'entendîmes cette nuit-là sans discontinuer jusqu'à l'aube. Dix ou douze lions rugissaient à l'envi, mais ils se tenaient en dehors du rayon visuel, borné d'ailleurs à quelques mètres en certains endroits. J'étais sorti de ma tente et, comme on s'habitue à tout, à force d'entendre ce vacarme, j'avais fini par m'y accoutumer. J'avais essayé de lancer une fusée, de regarder avec une lorgnette, de faire le tour du camp avec des torches; j'étais resté plus d'une heure le dos à une flamme très vive, essayant d'apercevoir quelque chose; mais rien ne réussit : les lions continuèrent à rugir et nous passâmes une nuit blanche, pour la deuxième fois, à cause d'eux. Ce soir-là, les fauves étaient repus, comme l'indiquaient leurs rugissements. (Un lion affamé fait peu de bruit : qu'on se rappelle la nuit où ils guettaient nos boeufs). Nous occupions seulement un emplacement qu'ils se réservaient pour leurs promenades habituelles, ainsi que les gens du village nous l'expliquèrent le lendemain, et ils manifestaient leur haut mécontentement de cette usurpation.
Je compris aussi par là pourquoi les noirs préféraient habi-
ter cil face; et pourtant, que ce soit iriiii côté ou de Tautre, il faut avoir l'oreille bien dure pour dormir avec ce concert, car le fleuve n'a pas plus de soixante-dix mètres de large en certains endroits des gorges. Les gorges de Kébrabassa sont un des endroits de cette région, où on trouve, à certaines époques de l'année, le plus de traces de lions réunies (1).
Le lendemain de cette aubade, au lieu de faire mon excursion projetée pour le matin, je pris quelques heures de sommeil et visitai les gorges dans Taprès-midi, pendant ({ue llanner faisait lever le camp et le transportait au bord d'un ruisseau, à quatre heures de marche plus à l'ouest et dans rintérieur.
Après plus de quarante jours de navigation, nous quittions définitivement le Zambèze pour reprendre notre marche habituelle, avec deux seuls changements : le chariot et les bœufs étaient remplacés par des porteurs au nombre de 175, et Gagou s'appelait désormais Msiambiri.
Accompagné de ce dernier et d'un indigène de Fendroit, je visitai deux des principales cataractes que je revis encore un an plus tard; j'allai également faire une visite à l'arbre de Livingstone, ce baobab immense où l'illustre voyageur a gravé luimême ses initiales que le temps a en partie respectées.
Vers le déclin du jour, nous avions tourné le dos au grand fleuve, quand nous aperçûmes des traces d'antilope auxquelles Msiambiri reconnut un koudou; je n'en avais encore jamais vu, sauf cette nuit où l'un d'eux m'apparut dans une course fantastique, à peine entrevu.
La poursuite ne fut pas longue : un quart d'heure à peine; mais la chasse dura plus de deux heures. Ma balle, un peu trop
(1) Quelques mois après, Hanner, allant chercher des vivres à Tète, passa une nuit à Massinangoué dans les mêmes conditions; il avait vu distinctement deux lions, mais, ne disposant ce jour-là que d'une petite carabine Lee, il n'avait pas osé tirer. Un autre voyageur anglais, M^ J. D. Raiikin, dans une excursion qu'il fit dans les gorges, rencontra plusieurs lions; il n'avait que sa canne.
CHASSE AU KOUDOr
basse, avait brisé la jonction de Tomoplate et de raYant-l)ras. L'animal s'enfuit sur trois pattes, perdant du sang en quantité, car la grosse artère brachiale avait été coupée; sa jambe, inerte, pendait retenue par la peau et, dans sa course, lui battait les flancs, le dos et la tète. Je l'aperçus une fois à 160 mètres et le manquai. 11 nous conduisit ainsi de ravines
ments, des collées, s'arrètant des massifs de repartant de que nous ap- N o u s e n t e n ches se briser, ter aux arbres mais nous ne voir. Il traseau profond fonçait jusun peu en aval notre camp dehasards de la en ayant rap-
en escarpelines aux valinvisible dans végétation et plus belle dès p r o c h i o n s .
dions les branses cornes budans sa fuite, pouvions le versa un ruisoù Fou s'en- ({u'aux cuisses, de l'endroit où vait être, les poursuite nous
Tète de Koudou {Slrcpsiceros Kudu
proches. On avait entendu le dernier coup de fusil et des hommes nous cherchaient ; ils virent le koudou blessé rentrer dans un hallier. Il faisait presque nuit, quand je crus l'apercevoir de dos, l'air abattu, la tète basse, donnant des signes de la plus grande détresse. Je voulus essayer de tirer avec mou projectile du calibre 12 à pointe d'acier, afin de voir les dégâts qu'il causerait; je visai soigneusement et, après la détonation, nous entendîmes distinctement le bruit de la balle qui traverse les couches d'air et que les indigènes, dans leur harmonie imitative, rendent si bien par ce mot : « Bzouïï ». Nous crûmes, moi le premier, que je l'avais manqué. Pour-
CUASSES DANS L'AFIIIQL'E CF.NTP.AI.K.
tant, c'était iiii fait indéniable, le projectile était entré dans la l'esse droite, avait traversé le corps dans toute sa longueur, brisant la première côte gauche, et, passant sous la peau du bras gauche, était sorti à la pointe de l'épaule, avec cette violence qui le faisait siffler, tant était grande son impulsion. D'ailleurs, je pense que nous n'avons pu entendre le bruit de la balle que parce qu'elle était en retard, si peu que ce fût , sur la détonation , ayant perdu cet espace de temps à traverser l'animal; j'ai également remarqué qu'une balle ne siflle ainsi que lorsqu'elle a perdu déjà une partie de son impulsion première. Le koudou, au lieu de tomber, s'en alla au petit trot, et il fallut un troisième coup pour l'achever. Ses cornes admirables, en spirale, mesuraient 0"\98 de longueur de la base à la pointe et l'",20 déroulées. La taille de cette antilope était celle d'un cheval ordinaire; c'est la seule chez laquelle la dimension ne nuit pas à cette élégance, à cet air délicat que l'on remarque chez les petites gazelles; sa tête, quoique robuste, garde des proportions fines, son œil est doux, son corps élancé; sa robe est gris-cendré, soyeuse, avec des raies blanches transversales qui partent de l'échiné et viennent mourir au flanc. Le koudou est la plus belle de toutes les antilopes et la plus élégante parmi les grandes; comme taille, elle vient la première, quoique de loin, après l'éland; quant à ses cornes, ce sont celles qui atteignent la plus grande dimension, même comparées à toutes les espèces d'antilopes connues dans le monde entier.
Quand nous arrivâmes au camp, il était sept heures et demie; tous les hommes dormaient déjà, rattrapant leur nuit précédente; mais l'arrivée de la viande mit tout le monde debout. Notre part et celle des Arabes prélevées, chacun s'assit, mangea et se recoucha. Le koudou avait été expédié en une demi-heure : ce n'était qu'un hors d'oeuvre, et il n'en resta que les os soigneusement nettoyés. On eût mangé facilement deux