CHASSE DE MIT AU LEOPARD
OU trois koiidoiis, car il faut songer que nous étions près de deux cents hommes.
Je n'ai jamais eu à me reprocher d'avoir tué un animal pour le plaisir seul de détruire; il me répugnerait de mettre à mort de pauvres bétes, pour les laisser ensuite dévorer par les vautours et les hyènes; cela ne m'est jamais arrivé. Si j'ai beaucoup tué, cela a toujours été pour me nourrir et pour nourrir mes hommes. Comme on le verra plus tard, j'ai souvent vécu uniquement de mon gibier; quelquefois môme les hasards de la chasse me firent connaître la faim; mais, en cas d'abondance, je gardais la viande à l'aide d'une préparation que j'expliquerai plus loin, sans jamais tolérer qu'il y eût gaspillage; à défaut d'autre chose, le cuir convenablement cuit peut soutenir l'homme; on ne jette que les os, dont se nourrissent les hyènes, car elles finissent toujours par les découvrir. Rien n'est donc perdu, une fois de plus, dans la nature.
Quelques jours après cette chasse au koudoii, nous étions encore dans les montagnes , mettant le camp à côté d'un petit hameau, lorsque les indigènes, auprès desquels je m'informais comme toujours du gibier des environs, me dirent que les léopards avaient enlevé toutes leurs poules et leurs chiens, et qu'ils allaient être forcés d'abandonner le village pour cette raison. .J'appris, de plus, que les léopards buvaient toutes les nuits au môme endroit, dans une nappe d'eau provenant d'un bras de rivière un peu plus profond, où l'eau ne s'était pas totalement desséchée, grâce à des arbres qui y faisaient de l'ombre.
Je résolus de me mettre à l'affût du léopard, sans avoir beaucoup de confiance, toutefois, dans le succès de cette tentative. La nuit venue, j'allai me placer en face de l'endroit où, chaque matin, se voyaient les traces : j'étais sous le vent, derrière une termitière , dans la terre de laquelle je taillai un siège improvisé et relativement commode ; Msiambiri et deux hommes se cachèrent auprès de moi, et l'attente commença.
La lune ne se levant que très tard, vers une heure du matin, si le léopard venait avant , il avait encore plus de chances de nous échapper; une obscurité profonde régnait autour de nous, et on n'entendait que peu de bruits insolites; au ciel de grosses masses noires passaient, rapides, nous dérobant par intervalles la vue des étoiles. A mesure que les heures s'écoulaient, l'atmosphère prenait une teinte plus claire , la lune commençait à jeter sa lueur naissante dans les couches aériennes, tandis que les bois étaient encore plongés dans Fombre. De noirs qu'ils étaient les gros nuages devenaient gris avec des teintes blanchâtres, la cime des arbres commençait à montrer les détails du feuillage ; enfin le disque de l'astre des nuits parut derrière nous sur l'arête de la forêt, jetant ses raj^ons dans notre clairière, ravons charmants, sans doute, mais bien insuffisants pour montrer, soit un point de mire, soit un animal dont le pelage gris fauve se confond, même en plein jour, avec les objets environnants (1).
La lune fit tomber le vent et des nuées de moustiques commencèrent à nous assaillir; ce fut un supplice à supporter sans bruit, sans remuer, pendant plusieurs heures; une ou deux antilopes étaient venues boire à notre embuscade ; on ne pouvait les distinguer et nous n'étions qu'à dix mètres de la mare ; on entendait seulement le clapotis de l'eau et ce bruit particulier que font les chevaux lorsqu'ils aspirent le liquide par leurs lèvres serrées : quelque chose qui ressemble à un long baiser. Nous savions aussi le moment où l'animal levait la tête, en entendant l'eau découler de sa bouche et tomber dans la mare comme de grosses gouttes de pluie; puis, nous suivions à l'oreille leur sortie de la nappe... des broussailles froissées légèrement... c'était tout.
(1) En effet, ces couleurs tranchantes, telles que la robe du léopard, les stries du zèbre, ne sont visibles qu'à quelques mètres ; à distance, tous ces animaux sont d'un grisunifoi-me qui se confond à merveille avec ce qui les entoure.
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Quelques h3'èncs passèrent aussi à proximité, lançant dans la nuit leur ricanement lugubre. Un léopard rugit dans le lointain : sa voix plus rauque, moins retentissante que celle du lion, aux notes plus rapides, est reconnaissable pour le chasseur quoiqu'elle ressemble beaucoup à celle de son frère aîné.
Un animal dont le bruit annonçait une grande taille s'approcha de nous .sans précaution , et, comme il venait sous notre vent, nous sentit; aussitôt il rebroussa chemin au galop, ]»risant des branches; l'oreille au sol, nous l'entendîmes courir à une grande distance. Le lendemain, ses traces montrèrent que c'était un éland mâle de forte taille.
Mais le léopard ne se montrait pas encore ; peut-être étaitil déjà venu boire k notre barbe. Vers quatre heures du matin , la figure et les mains martyrisées par les moustiques, je songeai à battre en retraite, assez découragé; pourtant, je décidai de patienter jusqu'au jour, afin de partir pour la chasse de suite; je ferais camper de nouveau à midi ce jour-là et je dormirais après déjeuner.
Une heure se passa encore; tout à coup, un petit clappement se fit entendre, suivi et rapide comme celui des chats qui boivent; c'était à la place attendue ! Msiambiri me souffla à l'oreille que c'était la manière de boire du léopard ; l'animal éternua absolument comme les chats et se remit à laper
J'épaulai au hasard, guidé par l'oreille, ma canardière contenant une énorme charge de chevrotines de la taille de très gros pois, et je pressai la détente dans les ténèbres... Un rugissement furieux de douleur, d'agonie, nous répondit; puis le plongeon dans l'eau d'un animal qui s'y débattait et qui nous fit décamper, avec l'idée qu'il traversait la mare pour venir nous attaquer. La lune avait baissé ; on n'y voyait pas à un mètre. Nous nous arrêtâmes écoutant, et des râles, des cris de rage, des battements d'eau, frappèrent encore notre oreille; puis l'agonie parut être terminée et nous reprîmes notre poste,
immobiles dans Tobscurité, ne sachant au juste quelle était notre capture, ni si l'animal était là ou s'il avait pu s'enfuir.
J'aurais voulu aller voir, m'assurer par moi-même en faisant le tour de l'eau ; mais je réfléchis au danger qu'il y avait pour moi à m'approcher, dans les ténèbres, d'un fauve L l'agonie peut-être, que ses blessures rendaient d'autant plus furieux, et qui avait sur moi la supériorité d'y voir. Je préférai donc attendre que le soleil nous manifestât sa présence, ce qui ne pouvait tarder.
Dès que l'aube parut, elle nous montra dans sa clarté bleuâtre, au milieu d'un léger brouillard , une masse grise étendue sur le bord de l'eau, en face, et semblant avoir une partie du corps immergée.
Comme il ne fit aucun mouvement aux pierres qu'on lui jeta, nous nous approchâmes et vîmes un léopard magnifique, énorme, baignant dans une mare de sang, la face hachée, les yeux détruits, couvert de blessures au cou et à l'épaule droite, ayant les jambes de derrière et l'extrémité de la queue dans l'eau, tandis que le reste du corps reposait sur le bord, tout mouillé encore du bain qu'il avait pris involontairement, en bondissant, désormais aveugle, sous mon coup de fusil.
Je remerciai vivement le hasard, car c'était à un pur hasard que j'étais redevable de ce beau coup; l'oreille n'avait fait que me guider vaguement. Un des hommes m'avait assuré voir, à la lueur du coup de feu, un animal s'enfuir, et nous retrouvâmes les traces d'un autre léopard qui accompagnait sans doute celui qui avait succombé. Ce dernier pesait 87 kil. et mesurait 1'" 87 du bout du nez à celui de la queue; parmi tous ceux que je tuai plus tard, je n'en trouvai qu'un seul qui dépassât ces dimensions, déjà exceptionnelles.
Le léopard {Felis leopardus) vient comme taille après le lion ; quand il est grand, il atteint les dimensions d'une lionne. Il a, comme on sait, le pelage composé d'un fond jaune ou blanc,
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selon la partie du corps, et tacheté de marques formées de trois, quatre, cinq et même six points noirs, disposés en carré, en étoile, en losange ou en pensée. Sa force est considérable et ses formes, encore plus élégantes que celles du lion, rappellent tout à fait le genre chat auquel il appartient.
On le nomme aussi panthère, selon la classification des naturalistes. Cuvierlui donne ce nom, tandis que Linné a baptisé ainsi un animal pUis petit, à la queue plus longue, à la tète différente d'expression, au pelage variant peu en Afrique et offrant des spécimens complètement noirs en Asie. On peut donc dire indifféremment léopard ou panthère, mais le premier nom est plus exact.
En temps ordinaire, le léopard n'attaque pas l'homme; il se nourrit d'animaux de moins grande taille que ceux dont le lion se régale, et il ne dévaste les villages, en volant les chiens et les poules, que lorsqu'il n'a rien de mieux. Comme tous les fauves, il disparaît pendant la journée, couché dans l'ombre de taillis épais et ne sort de sa cachette que la nuit ( l), s'il n'a pas été dérangé dans la journée par l'homme. Ce dernier passe souvent inconsciemment près de son repaire; mais le fauve a l'oreille et le nez d'une finesse inouïe, et, au moindre signe, il se sauve pour ne reprendre sa place que quand le calme est revenu aux alentours. C'est pourquoi on le voit rarement de jour, bien qu'on le dérange souvent.
Je n'ai jamais pu en apercevoir un seul dans ces conditions quoique j'aie souvent rencontré des traces fraîches de sa présence; c'est toujours de nuit qu'il m'a fallu l'attendre. Hanner, pourtant, et un indigène de la Maravie (Afrique centrale), sont les deux rares exceptions que je puisse citer : ils ont vu et tiré un léopard de jour. Je raconterai, en son temps, l'aventure de mon compagnon.
(1) Dans les régions montagneuses, il se loge également dans des trous, cavernes ou anfractuosités de rochers.
Blessé, le léopard est terrible : il se jette avec fureur sur riiomme et celui-ci paie souvent son imprudence de sa vie. Tous les fauves blessés sont excessivement dangereux; le lion, en pareil cas, tue, neuf fois sur dix, Thomme qui, assez téméraire pour le suivre dans sa retraite, n'est pas doué d'un sang-froid et d'une habileté de tireur à toute épreuve —
... Nous continuons notre route vers Tchiouta, nom d'une montagne perdue dans le massif qui se trouve à vingt milles au nord-ouest des cataractes; le paysage rappelle celui des Alpes et des Ardennes pendant l'été, avec ses gorges profondes, ses cascades, ses ravines escarpées, avec ses blocs énormes gisant dans les vallées comme détachés des versants par une commotion ancienne.
Sous ces blocs, masses gigantesques dont le plus modeste atteint les dimensions d'une maison à un étage, les petits êtres humains passent comme les fourmis sous un caillou et vont s'asseoir à l'aise, à l'ombre et au frais, dans leurs fissures transversales. Cela donne une idée de la taille de la mère aux flancs de laquelle de pareils enfants étaient attachés. Dans de nombreux endroits on voit encore les marques de scission entre les pierres et la montagne.
Une végétation déjà jaunie à cette époque couvrait tout le pays; dans les vallées humides, des forêts de bambous poussaient en bouquets serrés ; leurs tiges vert-clair, leurs feuilles lancéolées, blanchissantes, tranchaient sur la couleur environnante des broussailles et des arbres.
Quelques cases sur le mont Niampepo, au pied du Chiouta; de rares habitants cherchent, sur ces escarpements, un abri contre les pillards du Nord dans leurs invasions nocturnes : ea dehors de ces dangereux ennemis, les babouins sont seuls à les visiter.
Nous campâmes dans la vallée, déjà à 550 mètres d'altitude, et le lendemain, je fis l'ascension du Niampepo qui doit
UNE CASCADK 1) A K 6 LES IIONTAUXES DE TCHIOUTA.