‹ Mes grandes chasses dans l'Afrique centraleChapitre 38 sur 113 · LA PLACE DU LION · texte numérisé non relu

LA PLACE DU LION

giboyeux que je résolus d'y chasser au moins deux jours.

En disant deux rivières, je me suis trompé, c'est de leur lit ([u'il s'ao-it, car elles étaient complètement à sec. Sauf un trou de cintj mètres de diamètre que nous mimes longtemps à trouver dans la Louïya, il n'y avait pas une goutte d'eau dans un ravon de cinquante kilomètres ; aussi relevai-je sur les bords du trou une quantité incalculable d'empreintes connues et inconnues. Cette nappe d'eau, qui avait dû couvrir plus de cent mètres, s'était desséchée peu à peu laissant tout autour une vase tellement piétinée, tellement criblée de marques superposées qu'on eût diiïicilement trouvé dix centimètres carrés sans y lire quelque trace d'éléphants, de buffles, de rhinocéros, d'élands ou d'antilopes : tout cela buvait ou avait bu là en grand nombre. Sauf les deux premières espèces qui voyagent, les autres habitaient la région et nous comptions les voir arriver avant peu.

Mon parti aussitôt pris, je résolus d'empêcher le gibier de boire pendant la nuit, afin qu'au petit jour tous les animaux fussent dans le voisinage. Pour cela, je fis distribuer les feux tout autour de la mare et placer les hommes de façon à ce qu'il ne restât qu'un espace libre : c'est ce qu'on appelle « laisser la place du lion ». La superstition des indigènes leur fait croire que, si on empêche le grand fauve de boire, il peut arriver malheur à quelqu'un , croyance qui ne manque pas de fondement. C'est ainsi qu'on laisse toujours l'espace du lion, même dans les endroits où on sait qu'il n'y en a point. J'étais déjà accoutumé à cet usage et je n'y faisais plus attention. Cette nuit-là, l'espace du lion se trouvait être entre mon feu et celui de Fortuna et de Vatel, mon domestique et mon cuisinier. Tout le monde s'endormit d'un sommeil profond, la marche de la journée ayant été très fatigante; moimême, je discernai mal plusieurs bruits qui frappèrent mon oreille; je me souviens d'avoir eu un horrible cauchemar : un

bubale énorme, à la face simiesque et diabolique, assis sur un arbre élevé, me décochait je ne sais plus quelles épithètes malsonnantes, et j'avais rechargé mon fusil à vingt reprises, épaulé et visé sans que le coup eût voulu partir; cependant le bubale descendait lentement de Farbre et s'approchait de moi en grandissant toujours, accompagné d'ombres grises qui glissaient tout autour de moi, sans que je pusse les distinguer ni quitter des yeux la face de mon ennemi qui touchait presque la mienne. Je discernais admirablement les détails de ses yeux, le poil de son mufle, son haleine chaude... et mes cartouches continuaient à rater et les frissons à me courir sur le corps...

Si j'ai cité ce rêve qui m'est resté gravé dans la mémoire, c'est en raison des circonstances qui s'y rattachent. Tandis que, dans l'hallucination, le bubale efi'rayant s'approchait, dans la réalité un lion énorme s'avançait vers le campement. Au moment où le fantôme allait presque me toucher , le roi des animaux, à deux pas de moi, buvait l'eau de la mare, si près, qu'en allongeant le bras j'aurais pu le toucher et passer la main dans son poil fauve ! . ,

Je livre aux physiologistes l'analyse de ce qui précède; je n'en déduirai aucune théorie ; néanmoins, cette coïncidence du danger réel et du péril fictif m'a souvent intrigué.

Oui, un lion avait bu entre moi et mes domestiques; c'était la première fois que la coutume de lui laisser une place avait, à ma connaissance, été appliquée à propos. Le danger passé laisse l'homme indifférent; pour ma part, je n'en ai jamais ressenti d'impression rétroactive; pourtant, si j'ai jamais été en péril dans ma vie, ce fut bien cette nuit-là.

Sans doute le fauve avait mangé à satiété et c'est après son repas qu il avait éprouvé le besoin de se rafraîchir ; ou bien l'homme lui paraissait-il maigre chère ? Toujours est-il qu'il nous avait épargnés. Mes domestiques n'en étaient pas

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