CHASSE AUX ANTILOPES
passé à côté de nous sans soupçonner notre présence. Mais les antilopes sont douées d'une vue extraordinaire; traquées par de nombreux ennemis, elles sont habituées à se tenir sur leurs gardes et à explorer si minutieusement du regard chaque fourré ou buisson sur lequel elles s'avancent, qu'il est très rare qu'un objet anormal échappe à leur attention.
Souvent le chasseur croit être passé inaperçu d'une antilope parce qu'elle ne remue pas ou ne regarde pas fixement de son côté, mais le plus souvent l'animal l'a devancé : s'il ne remue pas, c'est qu'il ne croit pas le danger imminent, surtout si le vent est en faveur de l'homme. Une preuve de ce que j'avance est que dans les districts inexplorés, chez les peuples armés d'arcs, les animaux se laissent approcher jusqu'à 50 mètres , se sachant encore à l'abri des flèches, tandis que dans les endroits où le fusil a été introduit, on ne peut les tuer qu'à une distance minima de 120 à 150 mètres en déplo^-ant beaucoup de ruse et d'habileté : ordinairement à 200 mètres ils prennent la fuite.
J'ajouterai que certaines antilopes sont très curieuses et que ce défaut cause très souvent leur perte. On m'a cité cet exemple d'un chasseur qui, se couchant dans l'herbe, plaça son mouchoir sur le canon de son fusil et se mit à le faire tourner lentement; des impalas {/Epiceros melampus, une gracieuse antilope avec laquelle le lecteur fera bientôt connaissance) qu'il avait été impuissant à avoir à portée de fusil, attirés par la curiosité, s'approchèrent suffisamment pour qu'il en tuât un. 11 y a, avec ces mêmes antilopes, un autre procédé qui consiste à leur courir dessus sans se dissimuler et à tirer sans interruption; elles courent un peu, s'arrêtent à vous regarder, et finissent par être tellement ahuries qu'elles ne savent plus ce qu'elles font. Elles se laissent alors tuer très facilement par un chasseur qui ne craint pas une longue course.
Le jour même de la capture que je viens de raconter d'un
bubale, j'employai avec des zèbres un autre stratagème qui mérite l'attention.
Dès que mon antilope fut à terre, des hommes furent appelés et remportèrent au camp. En s'en allant, ils rencontrèrent une troupe de zèbres qui venaient boire. Un homme revint en courant m'en faire part, tandis que ses camarades poursuivaient leur chemin.
Mais les zèbres s'enfuirent et, prenant une direction latérale, passèrent au galop à 60 mètres de moi; je tirai sur le premier : il roula à terre, mais se releva aussitôt; pendant qu'il se remettait sur pied, une autre balle l'acheva. Nous nous mîmes à la poursuite des autres qui s'étaient arrêtés très loin : impossible d'en approcher. Comme ces animaux affectionnent les endroits découverts d'où ils peuvent embrasser d'un coup d'œil tous les alentours, ils allèrent se grouper au milieu d'une plaine glabre, où le plus gros buisson eût à peine abrité un lapin. Nous nous étions arrêtés sur la lisière des broussailles, assez embarrassés : pas moyen d'avancer sans se montrer, et la distance était de plus de 300 mètres.
Msiambiri me conseilla alors de marcher seul, ouvertement, sans chercher à me dissimuler. Bien que cette tactique me semblât douteuse, je l'expérimentai; me courbant légèrement, cachant mes mains et mon fusil derrière mon dos, j'avançai lentement droit sur le troupeau. 11 pouvait y avoir une dizaine de zèbres ; les uns paissaient tranquillement, les autres regardaient mais sans bouger. Un d'eux même s'était couché par terre et se roulait, les quatre pieds en l'air, dans un nuage de poussière. La distance diminuait sensiblement entre eux et moi, je n'étais plus qu'à 200 mètres, et je continuai mon manège ; seulement, au lieu de me diriger sur eux, je pris une ligne oblique, de façon à leur passer sous le vent, le plus près possible, feignant même de ne plus les regarder; à 150 mètres
rXE BELLE JOURNEE DE CHASSE. 121
pourtant laliarde se mit sur le ([ui-vive; tous ces beaux animaux me regarilaient placés face à moi et alignés avec l'apparence (l'un peloton de cavalerie. Ils pirouettèrent ensuite et s'enfuirent, trop tard pourtant. Mon premier coup, trop bas, avait cassé une jambe à un des fuyards qui se débattit par terre; je pris ma course et, m'arrétant, je cassai la cuisse à un autre. Tous deux se relevèrent boitant, et la poursuite recommença. Mais je gagnais sur eux; rechargeant tout en courant, je dus user encore trois cartouches avant d'être maître du champ de bataille. Derrière moi, dans le lointain, Msiambiri et ses camarades arrivaient à toute vitesse, pendant que je m'asseyais, essoufflé, sur la croupe grasse et tiède de l'un des animaux. L'autre était étendu à cinquante pas , dormant du dernier sommeil.
Le camp fut de nouveau réquisitionné ; on attacha les quatre pieds aux zèbres, on y passa un tronc d'arbre, on soutint le corps avec d'autres perches et les vingt hommes furent à peine suffisants pour les porter l'un après l'autre au bivouac.
Quant à moi, après avoir été puiser des forces dans mes caisses, sous forme de quelques tranches de saucisson avec du biscuit, je repris ma promenade aux alentours.
Il n'était pas loin de midi, quand nous vîmes des empreintes et des fumées qui indiquaient le voisinage d'un troupeau d'élands, dont un mâle de très forte taille; comme je n'avais tué jusqu'alors que des femelles, je voulus essayer de compléter ma collection. J'avais laissé un homme embusqué près de la mare avec consigne de se montrer si quelque animal s'approchait et de l'empêcher ainsi de boire; je lui envoyai demander s'il n'avait rien vu et il me fit répondre qu'il avait fait rebrousser chemin à des kobs et des sangliers.
Les élands cherchaient sûrement à se rapprocher de l'eau et nous suivions la piste avec confiance sans faire le moindre bruit, le sol étant jonché de cendres.
CHASSES DASS L'AFIliyCE CE:<TRAr,E. lU
Je dois ici m'éloigner un instant de mon sujet pour l'intelligence de ce qui va suivre. Chaque année, vers la fin de la saison sèche, c'est-à-dire au mois d'août, il est d'usage en Afrique de mettre le feu aux grandes herbes et à toute cette végétation épaisse qui couvre le pays. Mis aux abords des villages, le feu se propage rapidement et couvre des espaces immenses; activées par lèvent, les flammes marchent avec une rapidité effrayante laissant derrière elles des lits de cendres qui conservent la forme des plantes brûlées; tout disparaît devant le terrible élément : seuls les arbres et les arbustes sortent indemnes de cette fournaise, et, quoique leur vitalité les sauve, ils n'atteignent jamais une dimension extraordinaire. C'est, à mon avis, l'origine et la cause de ces forêts basses, rabougries, qui couvrent le centre du grand continent. Ce qui confirme mon hypothèse c'est que, dans les endroits humides, autour des nappes d'eau, marais ou étangs, la végétation ne sèche jamais complètement, protégée par l'ombre et l'humidité; de même tous les arbres qui se développent dans ces endroits ne sont pas léchés par les flammes et atteignent une taille considérable; c'est pourquoi on ne trouve de beaux et grands végétaux en Afrique que sur le bord des rivières. Les grandes forêts se protègent d'elles-mêmes parce qu'elles sont toujours un peu humides; sous leur ombrage ne pousse qu'une herbe presque rase ou des plantes aimant l'humidité : l'incendie n'y trouve rien à consumer. Le feu est un grand bienfaiteur pour l'homme en Afrique; ce qu'il détruit de parasites, d'insectes nuisibles, de petits animaux malfaisants, est incalculable. Sans lui, les voyages à travers la jungle seraient souvent impossibles ou tout au moins d'une difficulté extrême. On peut à peine avancer dans les broussailles au mois d'avril, alors que la végétation est arrivée au faîte de sa croissance et qu'elle n'est pas encore assez sèche pour être brûlée ; lorsque le feu a passé, on marche facilement; l'air intercepté jusqu'à-